Un jour j’irai là-bas


Je ressens dans mon dos ses sourdes vibrations. Je la vois grossir dans mon rétroviseur. Devant nous, à environ cinquante mètres, les deux files fusionnent sans possibilité d’esquive. Quarante-cinq mètres plus tard, elle se rabat sauvagement dans ma distance de sécurité avec le véhicule précédent.
Le conducteur doit être content, il a gagné une place, en manquant renverser un scooter. Pour aller où ? Pour faire quoi ? Je n’en mène pas large sur la route, alors, on voudrait que je rase les bas-côtés. Je ne pouvais aller plus vite, limite de vitesse atteinte et véhicule devant. Et s’il me touche, il pense s’en tirer avec un simple constat ?
De surcroît, il pleut, et la chaussée, sans trop de danger pour les autos est vraiment piégeuse pour les deux roues, la faute aux poids lourds de plus de trente tonnes qui empruntent cette rocade et défoncent les courbes un peu trop prononcées.
Un jour, j’irai là-bas. J’aurai un gros quatre quatre, type Nissan Patrol GR long, et je partirai à l’aventure sur les chemins de rocaille, de latérite ou de coraux écrasés. Il paraît que le Pajero, c’est mieux, mais un copain m’a fait essayer, il y a quelques années, son « gros monstre », équipé d’un moteur turbo diesel de deux litres huit, cent quinze chevaux… rien que ça ! Jamais je n’oublierai ce plaisir, celui de rouler en sécurité, au-dessus des autres, confortablement, avec de la puissance sous le pied et de l’accroche au sol. Un peu brut et sans chichis, sans électronique, c’est un baroudeur, avec une clim digne de ce nom et un espace énorme dans le coffre, sauf quand on voyage à sept… Là-bas, les routes sont encore plus défoncées qu’ici, bien plus humides aussi, car il leur arrive d’être traversées par des ruisseaux temporaires, pas toujours au niveau des passages à gué prévus mais à son volant, je ne roulerai plus avec la peur au ventre.
J’arrive au « Drive ». On n’y vient pas pour manger en voiture, mais pour charger les courses commandées via internet…On peut aussi utiliser une des bornes situées à l’entrée du parking. On fixe ensuite un rendez-vous pour retirer ses courses, dans un délai minimum de deux heures… C’est très pratique et ça me donne du boulot, à moi qui ne fais jamais mes propres courses.
Dans ce cas, nous sommes en entrepôt, avec six mille références seulement (vingt-cinq-mille en magasin), des allées numérotées, des emplacements codifiés… Notre pad choisit pour nous une commande, dont nous connaissons dès le départ le nombre d’articles. Nous prenons un caddie, des poches pour ranger les produits, et nous filons sur la ligne de départ. Le pad nous indique l’emplacement du premier article, nous le scannons avant de le mettre en poche, dans le caddie, puis il nous indique le suivant.
Devant leurs ordinateurs, les clients se font vraiment plaisir. Ils en profitent pour commander des packs d’eau, des promos de jus de fruit ou de soda par 6, 8, 12, 18 même. Et puis, des bouteilles d’alcool, des méga promos de biscuit, de papier toilette, de conserves… qu’ils n’auront pas à trimbaler en magasin. Cette informatique si pratique pour que nous ne puissions rien oublier, pour que nous ne cherchions pas un produit parmi cent autres, en profite pour nous fliquer. Les programmes en tirent des rendements à l’heure, sur la journée et signalent même des interruptions « anormales ». Et le rapport article par minute doit être atteint, même si le caddie pèse une tonne, sous peine d’être débarqués. Produits frais, viandes et congelés sont traités dans un autre secteur à température contrôlée, attenant au nôtre. Tout est fait pour limiter nos déplacements, et nous ne sommes pas gênés par les vieux qui encombrent les grandes surfaces toute la journée, même les samedis, même aux heures d’affluence… comme s’ils y passaient leur vie. Je suis en intérim. Ce boulot, il s’explique en un quart d’heure et on doit être rentable l’heure d’après, tenir le rythme durant sept heures, avec juste une demi-heure de pause non payée en milieu de période.
Un jour, j’irai là-bas.
Là-bas, l’esclavage, enfin, son ancienne forme, a été aboli depuis maintenant bien longtemps. Là-bas, le temps s’écoule lentement, au gré des vagues, du souffle des vents dominants, du cri des mouettes, des pas dans le sable. Il ne s’accélère que le soir, entre djembés, ukulélés, tibwas, gwokas et autres sabars et kabosys pour danser jusqu’au petit matin.
Malgré le rythme et la trop étroite marge de manœuvre intellectuelle que me laisse ce travail, je réfléchis, j’observe, suppute, constate.
Face à la crise, les gens continuent de consommer, mais leurs paniers évoluent au cours du mois. Juste après leur paie, ils achètent plus facilement, et donc statistiquement plus, en particulier de l’alcool, de la viande, des produits de beauté, du chocolat. En fin de mois, les vendredi après-midi, les samedis, on vend encore des alcools les moins chers, les boîtes de raviolis, les lots de cinq plaques de mauvais chocolat sous plastique, mais peu de savon ou de dentifrice. Les caddys sont alors plus légers à pousser et nous sommes aussi moins nombreux dans les allées, deux trois intérimaires restant alors sur le parvis de Pôle Emploi, le si mal nommé. Et nous sommes quasiment obligés de courir pour honorer des commandes plus légères, aux montants moindres, mais tout aussi nombreuses.
N’en déplaise aux égalitaristes, il existe aussi des paniers célibataires féminins bien différents de leurs homologues masculins, et pas seulement en matière de produits d’hygiène (A ce propos, ça me fait tout drôle de passer par les rayons tampons ou beauté). Les demoiselles esseulées font attention à leur ligne, sauf au rayon chocolat, en particulier celui qui se tartine, et consomment conserves de légumes, coca light et eau minérale. Les hommes commandent alcools forts, bières, biscuits apéros, coca, conserves de cassoulet, choucroute garnie, et quand, ils rajoutent jus joker, biscuits, et bonbons, c’est qu’il s’agit de la semaine ou du mercredi/WE d’un père divorcé avec son ou ses enfants.
Les célibataires achètent les pâtes en fin de mois. Les couples en achètent à chaque fois plusieurs paquets. Et puis, on sait ceux qui ont leur premier bébé tellement le panier est disproportionné. Les familles aisées achètent surtout des marques, les autres n’achètent des marques que pour leurs enfants, quand ils le peuvent encore.
Ce que j’observe au fil des commandes, les analystes doivent le décortiquer pour améliorer les suggestions qui peuvent pousser à consommer plus que les ressources le permettent. Le client pré-enregistre sa prochaine commande en conservant un noyau stable de produits habituels, c’est l’occasion de faire le point entre les besoins et les désirs pour mieux faire partager des promotions qui raviront le plus grand nombre sans écorner le bénéfice global, surtout en l’augmentant d’ailleurs. Et qui de plus influençable qu’une personne qui souffre, en particulier de solitude, ce que la fiche client confirme à un moment ou à un autre.
Un jour, j’irai là-bas. Là-bas, personne n’est jamais seul, sauf quelques jeunes fonctionnaires métropolitains. Personne n’est vraiment riche, en dehors des touristes de passage et de quelques grosses familles de colons. Hormis ceux-là, les autres mangent les produits de leur jardin, les bananes et les cocos qui abondent. Ils achètent le poisson au port quand ils n’ont pas leur propre barque, ils boivent du rhum stocké dans des bidons. Ils n’achètent que l’essentiel, des congelés, des sacs de vingt-cinq kilos de riz, des lots de paquets de pâtes, de la viande en caissettes de plusieurs kilos… et ils ne passent pas par internet pour leurs courses.
La crise ! Elle n’est pas bancaire, elle n’est pas immobilière, elle n’est pas industrielle. Elle est dans quatre-vingt-dix pour cent des porte-feuilles, dans les nouvelles taxes indirectes qui tondent tout à chacun, dans les prix qui montent pour les produits de pauvres, dans les prix qui baissent pour les produits trouvant de moins en moins preneurs. Elle est dans les vacances qui raccourcissent, durant lesquelles on ne fait que se promener dans les lieux publics et gratuits. Elle est dans les pas des chalands qui n’achètent rien. Elle est dans l’assiette, à la pompe, dans tous les esprits.
Il y a deux siècles, on avait peur de la guerre, des flammes, du gel, de la grêle, de la maladie, des catastrophes. Aujourd’hui, on a peur du chômage, des PV automatiques, de la panne de voiture, de la facture de chauffage et de la fin du m… ois.
Et on ne fait que constater l’eau qui monte, là où de mémoire d’ancien on ne l’avait jamais vue, ainsi que là où jamais eux n’auraient construit ne serait-ce qu’un simple cabanon.
Là-bas, on ne veut pas encore croire que les coraux pourraient disparaître. On fait le dos rond durant les cyclones sous le toit des écoles tout en sachant que la case en tôle sera à reconstruire. Ce n’est pas grave, le peu qu’ils possèdent ne vaut rien et prend peu de temps à être reconstitué, surtout dans une société de partage et d’entraide qui n’a pas besoin de multinationales d’assurances pour gérer à prix d’or des dégâts pourtant prévisibles. On danse, on rit, on prie aussi les jours sombres, quand la mort emporte un parent, un ami. On vit dehors et la nuit, pour dormir, on se serre dans des cases, mais pas celles des formulaires.
Un jour, j’irai là-bas. Un ami m’y attend.
Ma journée se termine : 13 h – 20 h. Ce n’est pas trop gênant me concernant. Mes enfants ont déjà grandi, étudient ou travaillent au loin. ma femme sait ce que c’est que d’être seule le soir, seule avec la télé.
La télé, avec ses émissions de jeu, avec ses animateurs qui veulent nous donner l’impression de réfléchir en riant de nos malheurs, de nos hommes politiques si doués, de nos vedettes si sacrées et de monsieur madame tout le monde si avisé.
La télé, avec son lot, son flot de catastrophes, de faits divers, de publicités, de guerre, de terroristes, de gens si importants à la parole d’évangile, de foot, de promotion pour un dernier album de musique, pour un film qui sort, pour le DVD d’un comique, le livre d’un people…
La télé avec ses séries américaines si populaires, ses séries françaises si médiocres, ses fictions si courtes, ses dialogues si inconsistants, ses pubs, encore ses pubs, entre deux intermèdes sponsorisés, et la pluie à la météo.
Cette télé qui fait que nous sommes deux, seuls et silencieux sur notre coin de canapé, chacun notre accoudoir au lieu de nous épauler.
Il me semble qu’elle la regarde. Moi, je suis là-bas.
Là-bas, on zappe entre deux chaînes gratuites locales qu’on regarde au moment du repas, et une chaîne payante à l’usage de ceux qui sont là-bas sans comprendre la vie de là-bas.
Là-bas, au lieu de regarder la télé, les gens dansent, les hommes boivent, tous rient même si le soleil ne leur a pas spécialement donné l’air plus intelligent. La nuit rafraîchit à peine les corps qui peuvent enfin bouger sans être exténués en quelques instants.
Ils dansent devant les cases, ils dansent sur les places en ville, ils dansent en bord de plage. Des odeurs de frites, de poulets grillés, de saucisses se mêlent à l’iode marin, à la sueur des hommes et aux parfums envoûtants des femmes.
Mon ami, il m’a dit que les filles de là-bas n’attendent que moi. Elles sont plus nombreuses que les hommes. Elles ne pensent pas à remettre en cause leur genre déterminé par leur sexe biologique pour pallier à la pénurie. Elles veulent l’assumer avec tout mâle qu’elles sont prêtes à encourager, à provoquer, à exciter en public s’il le faut. Là est leur combat, leur égalité, leur liberté à disposer d’elles-mêmes.
Mon copain a bien insisté. « Laisse tomber le scooter. Y’en a pas besoin ici. Elles te ramassent avec leur voiture et c’est toi qui peux y passer dessus. Avec ta gueule de pâtre grec, les plus jeunes, les plus jolies vont se battre pour toi ».
Je n’en demande pas tant. Je suis déjà presque vieux avec mes cheveux plus sel que poivre, mon embonpoint qui s’affirme chaque jour un peu plus, mes pauvres mains torturées qui ont depuis longtemps oublié le satin d’une peau juvénile. J’aurais trop honte de me pavaner au bras d’une lolita qui pourrait même pas être ma fille quand on voit ma tronche. Ce que je désire, moi, quel que soit son âge, pas trop canonique tout de même, ou son physique, c’est qu’elle danse, c’est qu’elle rie, c’est qu’elle soit gentille avec moi, c’est qu’elle aime faire l’amour… Ma femme, d’un demi-mot de convenance, est partie se coucher. Quand je la rejoindrai tout à l’heure dans le lit, mon côté sera dur et froid.
Un jour, j’irai là-bas. Je danserai, je boirai du rhum et je rirai toute la nuit, ou presque. Un peu avant l’aube, je réveillerai le coq avec mon joyeux tapage dans le tangage des dames. Et qu’importent les conséquences.
Là-bas, les enfants n’ont pas obligatoirement un papa et une maman, deux papas ou deux mamans. Là-bas, ils ont une famille, une grande famille, avec des frères, des sœurs, ds cousins, des aïeux, des oncles, des tantes… Là-bas, les couples qui ont trop d’enfants à élever en donnent aux frères et aux sœurs qui en manquent. Là-bas, on partage l’amour sans papiers de mariage, sans tabou, sans discrimination…
Je me sens épuisé. Je me sers un petit verre et pars vapoter sur la terrasse. Même à l’abri de la morne pluie, je frissonne. néanmoins à la petite bise qui me prend par le cou. Un peu de rhum agricole, un parfum de vanille dans ma nicotine, et je songe à ce peuple insulaire entre ciel bleu ou étoilé, volcan et eaux si claires aux reflets d’émeraude.
La mer leur envoie des désespérés économiques en provenance d’îles voisines surpeuplées et trop pauvres pour offrir à chacun d’eux le minimum décent d’une vie humble et heureuse, alors que le rêve d’une vie meilleure semble à la portée de leurs frêles embarcations.
Le ciel un jour prochain leur déposera un désespéré tout court,, qui crève de ne point vivre, de ne plus savoir comment et pourquoi vivre après avoir tout accepté, tout subi, pour payer sa maison, les meubles, l’éducation des enfants, économisé un peu et cotisé beaucoup pour une retraite qui jour après jour semble encore plus lointaine alors que le corps faiblit déjà.
Pourquoi attendre d’être vraiment vieux. En économisant sur le tabac, j’ai déjà mon billet à moitié payé…
J’ai les articulations un peu douloureuses, des fourmis dans le bras qui tient la vapoteuse, et le rhum blanc semble me donner des remontées gastriques. Je déprime de ne pas pouvoir profiter de cet instant à sa juste valeur et termine en hâte mon verre.
Je me glisse silencieusement entre ces draps blancs, froids et lourds comme le marbre et dans un dernier soupir précédent un sommeil sans rêve, je m’accroche à cet espoir si fort : un jour, j’irai là-bas et je n’en reviendrai pas.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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