Soixante ans, et alors ? (version non corrigée)


Lorsque j’ouvris les yeux, aussitôt je songeais à LUI.

Ce n’est qu’après avoir tenté de chasser cette pensée que je prenais conscience de la date. C’était mon anniversaire, je fêtais mes soixante ans.

Les draps en désordre témoignaient de ma nuit agitée.
Bien que mariée depuis plus d’une quarantaine d’années, je dormais seule depuis fort longtemps. Mon mari avait préféré s’installer dans la chambre de mon fils aîné depuis qu’il avait quitté la maison.

Une bouffée d’amour et de fierté m’assaillait à la seule évocation de mes enfants. Mon bébé devenu un homme important et sa petite sœur une femme exceptionnelle. Ils avaient fait de moi la grand mère la plus comblée de la terre ! Ils représentaient mon plus grand bonheur et témoignaient de ma plus belle réussite.

Soudain, alors que je me préparais un thé vert, toute une partie de ma vie se mit à défiler devant moi, comme si j’étais sur le point de mourir, comme si mon esprit m’offrait une chance de ne plus penser à LUI.

Je me revoyais étudiante, ravie d’avoir été invitée par le garçon le plus canon du lycée. Je me rappelais notre premier rendez-vous au bowling, puis le deuxième et les suivants. Je me souvenais de la nuit où notre relation avait pris un tour nettement plus intime le soir de mes dix huit ans. Ce moment qui avait fait basculer nos existences de manière radicale. Assumant ses responsabilités, il demanda ma main à mon père qui lui accorda avec soulagement. Je donnais naissance à notre premier fils six mois seulement après notre mariage.
Devenir mère me changea de manière drastique et définitive. Je supportais les absences de mon époux, ainsi que son caractère assez difficile tant qu’il assumait son rôle de père de famille. Ses infidélités me convenaient parfaitement, le sexe ne m’attirant pas plus que ça, je préférais qu’il aille voir ailleurs et qu’il me laisse tranquille la plus part du temps. Je m’acquittais parfois de mon devoir conjugal et ma petite Brigitte vit le jour peu après que son grand frère Victor ne souffle ses deux bougies.
J’étais une mère épanouie et me consacrais totalement à mes enfants. Quand Brigitte entra au CP et demanda à manger à la cantine comme son frère, je me retrouvais un instant désemparée. J’avais consacré tant de temps à mes enfants que je dus réapprendre à vivre pour moi. Je reprenais les cours d’art martiaux avec plaisir, alternant karaté, kung-fu et boxe thaï trois fois par semaine et je devenais une boulimique de sport.
Deux ans plus tard, mon monde basculait lorsqu’une terrible fièvre emporta mes parents à quelques jours d’intervalle. La petite fille en moi resurgit et pleura comme elle n’avait jamais pleuré. J’étais enfant unique et ma seule famille restait celle que j’avais fondée. Je tentais de combler le vide de leur absence en m’activant à valoriser le petit immeuble en ville qu’ils m’avaient légué.
Mon mari avait toujours subvenu à mes besoins grâce à l’entreprise de terrassements que lui avait rétrocédée son père et qu’il avait su développer. En devenant orpheline, je m’accrochais au désir de mettre en avant ce que mes parents m’avaient légué. Pour la première fois, je tins tête à mon mari qui me poussait à vendre et repris une activité. Je retapais les logements afin de disposer pour la première fois d’une indépendance financière grâce à la location de mes six appartements.
Je reprenais le sport et ma vie de femme au foyer. Et le temps passa.
Si vite !
Le petit train train quotidien. Les enfants avaient quitté le nid. Je continuais de supporter les humeurs de mon époux vieillissant moins bien que moi, persuadée que je ne pouvais avoir de meilleure vie qu’avec lui. Il est vrai que j’avais grandi à une époque où l’on réparait tout ce qui pouvait l’être. Tout était conçu pour durer et devait être dépanné si cela était possible. La société de consommation actuelle avec ses articles premier prix conçus pour une durée de vie réduite n’est arrivée que plus tard avec l’ère du jetable.
Bien que nous ne partagions plus grand chose mon mari et moi, je n’avais jamais songé à le quitter malgré ses infidélités.
On me disait souvent que j’étais une très belle femme et personne ne me donnait mon âge. Le sport avait conservé à mon corps la fermeté de mes trente ans et mon visage n’était marqué que de quelques rides. Une amie m’avait suggéré une injection pour les effacer, mais je n’en éprouvais nul besoin. Elles témoignaient du temps que la vie m’avait accordé et je n’étais que trop consciente que l’existence reste un cadeau que l’on nous prête. On ne peut prévoir le temps qu’il nous reste, juste contempler les marques de celui qui nous a été donné. Non, je n’effacerai pas mes rides ! Par respect pour tous ceux que j’ai connu et qui n’ont jamais eu le temps d’en avoir...
J’ai toujours eu l’impression que la fidélité faisait partie de moi. Je pensais que les années m’avaient permis de me connaître parfaitement, totalement.
Je me trompais.
Je découvrais une autre moi que je ne connaissais pas. Celle que j’aurai pu être si j’avais fait d’autres choix.
Je ne connaissais pas son nom... Je l’avais juste rencontré et ma vie avait été chamboulée. Sans dessus dessous.
Des émotions totalement inconnues m’avaient assaillie, faisant de moi la victime d’incroyables tourments.
Que m’arrivait-il ?
Mon cœur s’était emballé si fort. Mes mains s’étaient mises à trembler et je retrouvais la timidité de mes seize ans.
Incroyable !
Bouleversant toutes mes certitudes, révolutionnant mon univers, cette seule entrevue avait éveillé en moi la femme que la mère avait évincée. Cette femme qui avait laissé sa vie lui échapper et qui rêvait de rébellion dans l’ombre où je l’avais confinée.
Curieusement, je me sentais plus vivante que jamais quand je pensais à LUI.
Que m’arrivait-il ? Cette obsédante question resterait sans réponses...
Refusant de céder à la panique, je tentais de me résonner. Je venais d’avoir soixante ans ! Mes préoccupations devraient être d’un autre ordre !
Mon mari se leva et me demanda :

Tu me fais un café ?

La cafetière est là et le mode d’emploi dans le tiroir ! Répondis-je en me levant. Je vais courir.

Je le laissai là, stupéfait par ma réponse.
Tant d’années de certitudes ébranlées par un simple regard. SON regard qui reflétait un émoi comparable au mien, comme si nos âmes s’étaient reconnues. Quelques mots échangés entre deux foulées avaient ravagé mes croyances et mes valeurs les plus sacrées.

Je me rendis au seul endroit où je pourrai le trouver. Tous les jours j’irai courir au bord de la mer dans l’espoir de le voir à nouveau. Je devenais folle ! Je me sentais prête à quitter tout ce que j’avais construit et aimé. Pour LUI. Je ne connaissais pas son nom. Quelle importance ?
Un bouillonnement d’émotions contradictoires s’agitait en moi. Les doutes m’assaillaient de toutes parts, bousculant mes convictions les plus profondes.
Cette folle expérience me contrariait autant qu’elle m’exaltait. Tout en condamnant les chemins sur lesquels j’avais toujours évolué, elle ouvrait la porte à une multitude de possibles.
J’avais soixante ans aujourd’hui, et alors ? Il me restait tant de choses à vivre et à découvrir que je ne m’étais jamais sentie aussi jeune, aussi inexpérimentée...

Même si je ne le croisais jamais plus, rien ne sera comme avant. Impossible de faire demi-tour et de revenir en arrière.
J’avais pris conscience que j’avais laissé ma vie m’échapper, pliant devant le devoir et les responsabilités. Je ne regrettai rien, mais je ne pouvais plus continuer. La tristesse qui m’envahit à la pensée de tout ce à quoi je devais renoncer me priva momentanément de courage. La peine que j’allais causer autour de moi n’y étais pas étrangère. J’avais toujours été une épouse rangée, une mère admirable. Raisonnable restait le qualificatif qui me résumait le mieux.
Je n’avais pas connu la frivolité et jamais je n’avais agi de manière irresponsable. J’étais lasse d’être celle qu’on attendait que je sois ! La jeune femme insouciante ne se laissait plus dominer par la mère et la conjointe qui tendaient à la perfection. Toute ma vie j’avais voulu faire pour le mieux sans jamais laisser de place aux caprices ou à l’extravagance, gardant en permanence le contrôle sur mes actes. J’éprouvais soudain le besoin de creuser sous la carapace que je m’étais forgée pour chercher celle que j’étais vraiment.

Cela faisait quinze minutes que je courrai sans que je ne cesse le flot incessant de mes pensées qui se bousculaient dans ma tête sans répit. Depuis toujours, le sport m’avait permis de faire le vide mais pas cette fois.
Mon regard se perdait sur les autres joggeurs en espérant croiser SON regard.
Enfin, je l’aperçus. Il se trouvait de l’autre coté de la rue piétonne que je m’apprêtais à traverser. IL m’avait repérée et me souriait. Soudain, sa bouche se crispa avant de s’ouvrir sur un cri.

- Attention !

Mon corps réagit avant mon cerveau dans des mouvements réflexes acquis lors de mes nombreuses années d’entraînement aux arts martiaux. La montée d’adrénaline avait décuplé mes forces et me permit de bondir. L’instinct de survie jailli du plus profond de mon être avait pris le contrôle. Mon pied droit atterrit sur le capot de la camionnette de livraison qui dévalait la rue à toute allure. Mon pied gauche heurta le pare brise et je roulais sur le toit avant de finir mon vol plané sur le bitume qui m’accueillit rudement. La lumière sembla aspirée par un trou noir alors que je perdais connaissance.
Lorsqu’elle réapparut, elle était éblouissante. Je ne pouvais rien percevoir que cette luminosité aveuglante, comme si elle constituait tout mon univers.
Enfin, elle se dissipa et je croisais un regard du bleu le plus pur.
SON regard.
Les brides de ma mémoire tentèrent de former une pensée cohérente à travers la brume opaque qui avait envahi mon cerveau. Je me rappelais l’accident et je pensais être au paradis.
SA voix me ramena à la réalité. Sa tonalité aux inflexions riches et mélodieuses me combla et me poussa à faire un effort pour essayer d’y associer un message. Mon crane sembla sur le point d’exploser tant la douleur qui le terrassa fut intense et brutale. Ma bouche sèche tenta de produire un son.

- J’ai mal...

Aussitôt, SA VOIX suave me répondit.

Vous avez eu un accident. Je vais vous injecter un calmant, je suis médecin. Vous êtes à l’hôpital. Reposez vous.

SA main tenait la mienne. Je ne connaissais toujours pas son nom. Ce fût ma dernière pensée avant que le calmant ne fasse effet. La léthargie artificielle qui me gagna emmena avec elle de curieuses images, comme dans un rêve éveillé.
Je me trouvais sous un soleil de plomb. L’astre brûlant étalant sa toute puissance en nous interdisant de le contempler sans en être ébloui. Le paysage vaporeux semblait recouvert d’une fine pellicule de brouillard. Je me trouvais sur une minuscule avancée rocheuse avec devant moi un gouffre. Les nuages me masquaient totalement sa profondeur et j’étais terrifiée. Une main jaillit de la masse nébuleuse et mêla ses doigts aux miens. SA main. La peur reflua aussitôt pour laisser place au calme le plus parfait. Sans aucun doute, sans plus aucune hésitation je m’élançais dans le vide à ses cotés.
Je n’étais plus soumise à la loi de la gravité, je devenais l’apesanteur...

Un an plus tard.
J’ouvre les yeux et admire le cadre exceptionnel qui m’accueille. Je réalise que c’est mon anniversaire. Le plus beau des cadeaux m’apporte un plateau avec mon petit déjeuner favori et une belle rose rouge. Une bague attire mon attention. Son alliance, la même que la mienne depuis la veille. Dire qu’il y a un an je ne connaissais pas son nom... Aujourd’hui je m’appelle Barbara Églantier, comme cette belle plante robuste et fleurie, avec ses pétales délicats d’un blanc pur et ses nombreuses épines. Mon nouveau mari, Aniel me rendait folle de bonheur. Mon divorce avait été prononcé rapidement. Je ne réclamais rien d’autre que l’immeuble que mes parents m’avaient légué, facilitant considérablement les choses. Sa secrétaire et maîtresse depuis de si longues années s’installa rapidement à ma place. Cela permit à mes enfants de vivre cette période sans cris et sans colère, et surtout, sans avoir à consoler un parent blessé.
Après quelques semaines de convalescence sous la surveillance du plus merveilleux des médecins, j’avais retrouvé la forme et partageais désormais ma passion du sport avec LUI. Nous avions décidé de nous consacrer à nous. Il quitta le cabinet médical qui lui appartenait et où continuaient d’exercer deux médecins, une infirmière et un kinésithérapeute. Il loua aussi l’appartement au dessus du cabinet s’assurant de confortables revenus locatifs.

Nous étions deux rentiers résolus à découvrir le monde. La Patagonie nous avait apparue une destination idéale pour notre voyage de noces, et ce chalet en bois perdu dans la province de Terre de Feu nous accueillait dans son berceau de verdure aux fleurs colorées.
Mon esprit qui n’avait jamais saisi la notion d’âme sœur ressentait cette plénitude absolue de vivre auprès de LUI, comme si nos âmes fusionnelles se reconnaissaient. Je ne m’étais jamais sentie aussi complète qu’auprès de cet homme qui a révolutionné ma vie.
Le bonheur dans sa plus pure expression m’était apparu à soixante ans sans que je ne me sois doutée de son existence.
Je le savourerai jusqu’à mon dernier souffle...


Publié le 10 octobre 2014

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L'auteur

Stéphanie Bénoliel

Âge : 47 ans
Situation : Union libre
Localisation : Lachapelle sous Aubenas (07) , France
Profession : Animatrice
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