Se calibrer ou se flinguer : une chronique de Daphnis Olivier Boelens (Daph Nobody) à propos du livre de Virgine Vanos


Pour changer de la fiction, je vous propose aujourd’hui une de mes chroniques littéraires, que vous pouvez retrouver sur mon blog dédié à des articles culturels de toutes sortes. http://daphnobody.blogspot.fr/

VIRGINIE VANOS :

« LES SOUS-TECKELS ou 45 BONNES RAISONS DE CRAINDRE LA MASSE SILENCIEUSE »

SE CALIBRER OU SE FLINGUER

– une chronique de Daphnis Olivier Boelens (juin 2014) –

Procès du conformisme, éloge de la différence

Procès du robotisme à visage humain, éloge de la poésie

Procès de l’inconsistance volubile, éloge du silence introspectif

Procès de l’addiction sociétale, éloge de la liberté du cœur d’enfant

Procès de la critique gratuite, éloge d’une autocritique payante

Procès du vernis à ongles, éloge de la carnation naturelle

Autant de procès, autant d’éloges. Tel est le noyau binaire de l’essai sociologique signé Virginie Vanos.

Avec un ton mordant et fort de dérision bien à elle, que l’on retrouvait déjà dans son récit autobiographique « Battue ! », Virginie Vanos dissèque allègrement les mécanismes humains qui régissent le concept très hermétique de « société » et qui, par un congrégationnisme arbitraire, œuvre à tous les étages de la psychologie, jusqu’à affecter les spécificités, les aspirations et les valeurs les plus sacrées d’un individu. On a déjà tant débattu de ce hiatus qui sépare l’« être » et le « paraître », de l’inconciliable joute qui oppose le « savoir » et le « croire », ou encore du lien conventionnel établi entre le « droit » et le « devoir ». Mais le débat ne porte-t-il pas surtout sur la méconnaissance des potentiels intrinsèques à l’espèce humaine, sur le plan créatif notamment, pulvérisés par une uniformisation stérilisante encouragée par les pouvoirs publics dans une visée d’abrutissement des masses afin de les rendre purement et simplement inoffensives et aisément domptables ?

L’interrogation qui émerge de ce raisonnement est la suivante : est-on né pour imiter, s’adapter, s’intégrer, se désingulariser, ou au contraire pour inventer, réinventer, faire vibrer, et surtout être soi dans toute notre dissemblance ? La question est-elle seulement posée ? Car Virginie Vanos démontre bien dans son ouvrage que la constatation la plus consternante n’est pas le fait que beaucoup ne trouvent pas la réponse, mais le fait que beaucoup ne se posent même pas la question, parce qu’ils ont été formatés pour ne pas se poser ce genre de points d’interrogation à vocation « épiphanique ». « Suivre » est la sagesse du fou. Mais dans certains cas, « contester » est la folie du sage.

Dans le fond, au-delà des notions de préjugé, de perversité grégaire, d’ostracisme, de dévalorisation des facultés et de valorisation de l’ignorance, tout le problème se résume à une histoire de peur. Celle d’être unique et rejeté car incompris ou jugé fantasque voire dangereux (dans certains pays, le dissident risque un séjour en prison ou la peine capitale). Celle de perdre ses acquis communautaires, ses prérogatives au sein de la collectivité, sa pseudo-respectabilité, ou encore son poste, sa fonction au sein d’une société quelle qu’elle soit (économique, politique, religieuse…). Celle de ne plus trouver sa place dans cet immense magma d’aujourd’hui huit milliards d’habitants qui peine à encore trouver ses repères et se fond avec la suavité d’un cadavre en décomposition dans cette uniformisation censée rassurer mais qui a pour effet antipodal d’engendrer les pires névroses et les plus étouffantes contraintes dont celle de jouer à être ce que l’on n’est pas à défaut de s’accepter dans toute sa diversité et sa complémentarité. Quand le « paraître » est de mise, l’« être » est démis.

Dans cet ordre d’idées, par exemple (Virginie Vanos le souligne très bien dans un chapitre spécifiquement réservé à la notion de « couple »), beaucoup de gens ne conçoivent plus une union sentimentale basée sur la complémentarité mais uniquement sur la similarité, la ressemblance absolue. Ce qui génère ce que moi-même j’appellerais le « syndrome du reflet dans le miroir », à savoir cette subconsciente aspiration à l’incarnation d’une adéquation parfaite… très imparfaite cependant, dans la mesure où elle nous reflète, mais ne nous permet plus la moindre communication ; elle nous coupe du monde et nous emprisonne dans un carcan à la fois auto-idolâtre et misanthropique. Car rien n’est pire que de dialoguer avec soi-même : cela s’appelle, en effet, un soliloque. Y a-t-il seulement langage plus improductif et plus figé que celui du soliloque ? On n’écoute plus lorsqu’on s’écoute.

Cette notion de « complémentarité » fait indubitablement défaut à l’« éducation », cette discipline consensuelle dispensée à la jeunesse, catégorie de la population des plus influençables, spécialement par les mouvements de masses et par la pensée collective car un jeune se cherche et quiert une place dans ce monde où on lui répète qu’adulte il va devoir participer activement à son bon fonctionnement. Dès le plus jeune âge, on familiarise l’enfant à des « normes bétonnées » : règles sociétales, hiérarchiques, éthiques, économiques et sexuelles. Normes éminemment bourgeoises (quand elles ne trouvent pas leur source dans la religion). But ultime de cette constitution au sein de la Constitution : ne pas heurter la sensibilité préétablie, ne pas amener la population à se poser des questions qui pourraient apporter un vent de changement dans les conceptions rigides établies à des fins de « santé mentale » et d’ordre politique/policier. Tout ce qui risque d’ébranler le dogme tacite (car toutes ces règles ne seront jamais formulées explicitement, mais seront suggérées et appliquées sournoisement ; elles seront même niées si la question est posée de manière trop explicite : combien de fois n’a-t-on pas entendu autour de nous de petites phrases telles que « non, ça m’est égal, chacun pense comme il veut, on est en démocratie »), tout schisme et toute remise en question seront résorbés dans un système de harcèlement moral savamment mené afin de réprimer l’individu réfractaire et de le « raisonner ». Il convient de punir et recadrer celui qui, en société, n’accepte pas les décrets, modèles et prescriptions de la collectivité, de la même façon que l’on châtie les mécréants et toute personne susceptible de défier les canons religieux dans un cadre sectaire de petite ou même de grande envergure.

Un des exemples les plus révélateurs de ces normes est cette distinction – draconienne et « joyeusement » adoptée – que l’on opère entre les garçons et les filles. Un bébé garçon doit être habillé en bleu, un bébé fille en rose. Un garçon devra s’intéresser aux voitures, au football, aux figurines de superhéros et aux jeux vidéos violents ; une fille devra cultiver une attraction pour les poupées, le jeu de la marelle, le maquillage et les dessins animés romantiques. Si l’un des deux déroge à cette « loi divine made in planet earth », il sera forcément soupçonné d’homosexualité, d’attardement mental, ou d’anarchisme précoce (tout cela pour paraphraser le qualificatif d’« hérétique » qui, lui, est quelque peu sorti du langage courant du 21ème siècle). Pain béni pour les psychologues et autres acteurs de ces « écoles de standardisation », qui s’empresseront de recourir à une cascade de concepts psychiatriques classificateurs, et à une impressionnante pharmacopée pour ré-aspirer l’outsider sur le droit chemin, tel un pasteur ramenant une brebis égarée sur la voie du Seigneur Tout-Puissant. Sauf que le Dieu de l’arasement et la dépersonnalisation, n’a rien d’associable aux notions d’« amour » et de « bienveillance » qu’on Lui prête par ces formules habituelles et tant entendues : c’est pour ton bien, tu me remercieras quand tu seras grand(e).

Bien entendu (et Virginie Vanos le mentionne avec beaucoup de tact et de compréhension dans sa conclusion), c’est un choix de la part des parents, comme c’est, adulte, un choix de la part de soi-même : suivre le troupeau, devenir moutonnier, ou s’en écarter pour revendiquer ses propres spécificités et apprendre à dire « non, je refuse catégoriquement ! » ou « non, je vais initier une nouvelle ère ». Il est même difficile de condamner quelqu’un qui choisirait la norme, car la contredire signifie beaucoup de souffrances et de coups bas à encaisser, et une grande solitude à la clef, par conséquent la nécessité d’une gigantesque force morale pour tenir tête en « poor lonesome cowboy » à une assemblée qui compte autant de têtes de pipe qu’une urne funéraire compte de cendres. Il n’est pas donné à tout le monde de vivre selon ses propres idéaux, us et coutumes, selon sa propre éthique, ses propres désirs et sa propre hiérarchie relationnelle… mais si tous choisissaient cette voie plus personnelle, nous obtiendrions le monde le plus riche possible, car le monde le plus diversifié qui soit.

Pour en revenir à cette distinction entre filles et garçons – et ce pour souligner que se taire et l’accepter aveuglément n’est pas une attitude sage et raisonnable –, je ne peux pas ne pas mentionner l’anecdote de cette fille du nom d’Antonia Ayers-Brown qui, aux USA, alors qu’elle n’avait que 11 ans, a attaqué (en 2008) la chaîne de fast-food McDonald’s pour attribuer systématiquement les jouets « de filles » aux filles, et les jouets « de garçons » aux garçons. Elle a, plus exactement, « déposé une plainte auprès de la Commission des droits et des chances du Connecticut contre McDonald’s pour discrimination fondée sur le sexe. » Essuyant une première réponse indifférente de la part de la chaîne de prêts-à-manger américains et un avis mitigé de la part des instances juridiques, la jeune fille et son père réalisent alors un test avec d’autres enfants dans une trentaine de McDonald’s : la conclusion fut que les enfants recevaient automatiquement le jouet correspondant à leur sexe dans 92,9% des cas. Plus fort encore, dans 42,8% des cas, la demande de l’enfant d’obtenir le jouet du sexe opposé fut strictement refusée. Suite à ce test, au lieu de déposer une nouvelle plainte, la jeune fille écrit une nouvelle lettre à la direction de McDonald’s… qui cette fois lui donne gain de cause et s’engage à ce que chaque enfant puisse recevoir le jouet qu’il désire sans distinction de sexe.

Dans un McDonald’s favorable à cette non-distinction de genre, on pourra d’ailleurs aviser cette affiche collée au mur, stipulant les nouvelles consignes à respecter pour les employés :

"Quand un client commande un Happy Meal, il convient désormais de lui demander « Désirez-vous un jouet Mon Petit Poney ou un jouet Skylander ? » Nous ne nous référerons plus à ces jouets en termes de « jouet de fille » ou de « jouet de garçon ». Les managers assureront l’application de ces nouvelles consignes à respecter lors de la prise de commande. Merci pour votre patience et pour votre compréhension. Merci à vous. Lorena"

http://www.terrafemina.com/societe/international/articles/42673-etats-unis-une-adolescente-attaque-mcdonalds-contre-les-jouets-genres-et-gagne.html

Tout ceci pour dire que la lutte des barrières sexuelles est loin d’être terminée à ce jour, et que les « sous-teckels » pointés du doigt par Virginie Vanos dans son ouvrage, qui se soumettent servilement à cette distinction despotique et à tous les paramètres afférents, feraient bien d’en prendre de la graine, question de ne pas paraître ringards.

De fait, ne peut-on concevoir qu’un petit garçon puisse aimer jouer avec une poupée, ou qu’une petite fille aime s’amuser avec une petite voiture ? Cela heurte, de toute évidence, un conglomérat bien-pensant éminemment bourgeois qui régit des normes sur base de la peur du persiflage, de la mise à l’écart, ou tout simplement de la confrontation avec la pire question que l’on puisse lui poser, à savoir : pourquoi ne fais-tu pas comme les autres ? Pourquoi veux-tu être différent ? Pire : es-tu si prétentieux ou si malheureux pour vouloir être différent ? Et ce avec le conseil suprême qui suit de manière inéluctable : si tu veux, je connais un très bon psy qui pourra t’aider… Lorsque l’éclat de rébellion se produit à un âge plus avancé, il n’est pas rare de noter des extensions à cette première formule condescendante, telles que : tu verras, après tu te sentiras beaucoup mieux… tu passes seulement par un mauvais moment, tu n’as sans doute pas fait ta crise d’adolescence à l’âge adéquat ou encore : tu redeviendras toi-même, parce que là je ne te reconnais plus !

Au secours, à l’aide !!! Mais attention, pas n’importe quelle aide. Celle de gens capables de comprendre, plutôt que de gens qui affirment mieux vous cerner que vous ne vous cernez vous-mêmes et qui se proposent gracieusement de vous reformater afin que vous puissiez mieux correspondre à ce que la société attend de vous. Sois un bon chienchien et t’auras un beau nonos. Sois un bon pratiquant et tu iras au paradis.

Dès cet instant, comme dans tout tribunal, tout ce que vous direz pourra se retourner contre vous… et sera, au besoin, déformé de façon à pouvoir être retourné contre vous !!! La moindre affirmation qui déviera de la pensée communément admise sera placée sur le compte de cette pseudo « crise d’adolescence différée » que vous êtes en train de vivre, et votre crédibilité sera synonyme de « valeur boursière en chute libre ». En d’autres termes : votre « moi » sera en faillite. Car l’exception est seule, et n’a pour avocat que sa propre logique, sa propre sincérité, et ses compères marginaux tout aussi « condamnables ». Le jury est rarement du même bord, et la Cour de « Justice » s’avère une reproduction adulte de la cour d’école, avec ses schémas claniques, ses injustices innombrables, et ses hauts grillages que l’on ne peut franchir sous peine d’être « collé ».

Pour se fondre dans la masse et ne pas risquer les brimades, les sournoiseries ou le rôle peu enviable et traumatisant de bouc émissaire, il convient de s’abstenir de toute fantaisie, de toute divergence, de toute singularité. Pour éviter de figurer sur le banc des accusés, il faut nécessairement faire partie des accusateurs, des membres de la Cour ou du jury. Toute neutralité sera considérée comme un transfuge et sanctionnée d’un régime comparable à celui du marginal incriminé. Aimer le football sera plus passe-partout que d’être un virtuose du violon, manger du fast-food sera considéré comme plus « cool » et moins « pédéraste » que de se nourrir d’aliments sains, et enfin parler avec le langage de monsieur-tout-le-monde vous vaudra plus de considération que viser une connaissance plus pointue et plus élégante de votre langue maternelle. Une « meuf », ce sera toujours plus vendeur qu’une « femme ». Un exemple parmi d’autres…

Tous ces traits, comme le sous-entend l’essai de Virginie Vanos, nous conduisent à cette notion terrible d’aliénation. Que faut-il comprendre par ce vocable ? Il ne s’agit pas seulement de la soumission de l’individu à une politique psychologique, mais surtout de l’inféodation de celui-ci à un état d’esprit régressif, propre à le mener à sa propre destruction mentale, par l’insufflation permanente de préjugés, doctrines et ostracismes rétrogrades et misanthropiques. L’opération d’« épuration » se réalise la plupart du temps dans le cadre familial, et démarre dès le plus jeune âge pour s’assurer que la « bonne façon de penser » ne sera pas qu’une connaissance théorique mais deviendra une seconde nature pour la personne qui y est exposée, assez puissante pour évincer ses goûts et penchants naturels et innés.

Il faut bien comprendre que toutes les formes de racisme, toutes les sectes, tous les esclavagismes, sont nés de ce système d’éthique sociétale que Virginie Vanos désigne sous le terme de « sous-teckelisme ». La dangerosité d’une éducation aussi exiguë et imposante s’est brillamment illustrée (pour ne citer que cet exemple le plus notoire) par l’avènement du 3ème Reich. Ce qui peut paraître anodin dans cette ségrégation bourgeoise, est en vérité redoutable dans la mesure où elle se camoufle derrière des faits qui, pris isolément, n’inspirent pas l’horreur, voire porteraient à sourire. Mais cette sournoiserie en filigrane s’avère assez féroce pour pousser un individu fragile… au suicide ou au meurtre !

Oui, ce sont ces masses silencieuses qui vont enfiler une tenue de supporter aux couleurs flashantes et se peinturlurer la tronche aux couleurs du drapeau national en temps de Mundial footballistique pour gueuler à gorge déployée l’hymne de l’équipe nationale (ou celui de l’équipe adverse si c’est elle qui gagne), qui vont s’afficher sur internet en train de se bourrer la gueule, de montrer leurs fesses ou entouré(e)s de sex bombs, qui vont aller serrer la main à un homme politique de passage (même si elles soutiennent le parti de l’opposition) et demander un autographe à un écrivain dont elles n’ont jamais lu un seul livre mais dont elles ont « beaucoup entendu parler et même en bien »…

Rien de dangereux ou de fondamentalement méprisable dans ces « actes infantiles », direz-vous. Certes. Mais sachez que ce sont ces mêmes « masses silencieuses » ou « sous-teckels » qui, en temps de guerre, dénonceront leur voisin, se mettront à torturer un « ennemi désigné » sous les ordres d’un gouverneur sadique, tueront femmes et enfants sans le moindre cas de conscience, en affirmant se contenter d’« obéir aux ordres » en « tout bon citoyen ». Ce sont ces « masses silencieuses » de « sous-teckels » qui voteront extrême-droite en cachette tout en clamant sur tous les toits soutenir le parti écolo, qui affirmeront n’avoir rien contre les homosexuels ou les étrangers, mais qui persécuteront leurs enfants s’ils ont le malheur d’être « pédé/gouine » ou de se mettre en couple avec un(e) « négro/négresse », qui iront manifester contre la maltraitance sur les animaux mais sans se soucier un seul instant de l’origine de la viande qui fume dans leur assiette, qui critiqueront la corruption au sein des gouvernements et les magouilles boursières sans toutefois cracher sur une petite fraude fiscale ou une petite arnaque via internet en passant, histoire d’arrondir leurs fins de mois, qui critiqueront leur collègue de bureau pour avoir une maîtresse/un amant mais qui, à la première occasion, sautent eux-mêmes tête la première dans la plumard de l’adultère… and so on.

Il faut du courage, de la détermination et du caractère pour s’imposer dans sa « discordance » à cette caste si répandue à l’échelle mondiale, celle des foules embobinées par des protocoles non-dits. Certes, les régimes totalitaires qui s’affichent au grand jour ne sont pas préférables. Mais la différence entre cette « petite bourgeoisie » et les « extrémistes de tous bords », serait un peu semblable à la différence entre une capsule de cyanure qui terrasse un homme en une minute, et une pincée d’arsenic qui le tuerait à petit feu pendant des semaines et des mois. Les deux substances tuent, mais chacune à son rythme et à sa manière.

Le livre de Virginie Vanos décortique les raisonnements et failles de cette petite bourgeoisie « sous-teckelienne », mise en scène dans toutes les situations du quotidien, et à tous les étages de la vie en société. Tous les domaines s’y voient abordés : politique, religion, éducation, famille, alimentation, art, culture, travail, sexualité, drogue… L’auteure ne mâche pas ses mots et ne dissimule pas son mépris pour l’hypocrisie et la violence psychologique qui accompagnent ces comportements convenus pour entrer dans la « norme » respectable et dominante. Sa position a le mérite d’être claire et assumée, sans pirouettes de désengagement ou de nuances artificieuses. Plus qu’une gifle, ce qu’elle nous livre est un coup de poing, et il frappe précisément là où ça fait le plus mal.

Ce cadre « petit bourgeois », disserté avec exhaustivité dans le livre de Virginie Vanos, se veut décontracté, à la mode (que ce soit une mode ou son contraire, le « sous-teckel » s’y pliera avec le même sourire et non avec le soupir ; après tout, ce qui compte c’est le regard extérieur et non pas son regard propre), se juge comme un aboutissement naturel et mâture de l’évolution des mentalités sur des millénaires, mais traduit, à l’opposé de tout progrès, une extrême rigidité oculaire, une absence d’empathie et une carence en profondeur. En pareil contexte, un créateur (forme la plus « extraterrestre » qui ait jamais été recensée au sein de l’espèce humaine, du moins aux yeux des « sous-teckels ») ne peut trouver sa place et se verra automatiquement relégué à cette formule empreinte de dédain et de jalousie : « Lui, c’est un artiste ! » (à lire en mettant un accent d’amertume sur le terme d’artiste).

Il existe cependant des spécimens qui se disent artistes parmi les sous-teckels, mais ceux-ci conçoivent l’art comme une aptitude accessible à n’importe qui en un temps record grâce à des formations que l’on peut trouver dans les petites annonces et payables par modules (L’art est un don, un plus que l’on possède en soi depuis la naissance, l’expression d’un génie ? Nan, déconne pas, être artiste ça s’apprend, y a des cours pour ça, et c’est même pas cher, t’as une réduction si t’es au chômage ou au CPAS !), voire « exerçable » (pardon pour le néologisme pourri) sans aucun apprentissage et aucune culture nécessaires. Ainsi, j’associerais à ces pseudos-artistes 99,99% des peintres abstraits, des écrivains auto-publiés et chanteurs auto-produits, des cinéastes téléfilmiques (parmi lesquels il existe bien entendu des exceptions… et lorsque exception il y a, on se trouve alors souvent face à des artistes et des œuvres grandioses, bien plus originales que les productions contemporaines « main stream », qui influencent jusqu’à la culture d’un pays tout entier et produisent des mouvements artistiques mondiaux… mais à mes yeux, c’est de l’ordre du 0,01%, le reste est tout juste bon à décorer les cuisines ou à occuper les écrans de télévision aux heures de grande écoute, ces fameuses heures où les gens veulent se détendre car lobotomisés par une journée harassante de travail, et où ils ne sont plus à même de mener une réflexion ou un débat sur quelque sujet que ce soit). Comment trouver sa place en tant qu’artiste authentique dans un contexte aussi peu perméable à l’originalité, aussi réticent à cette force qui fait de l’art un acte destiné à amener de la nouveauté, à révolutionner les choses plutôt qu’à singer ce que le public est désireux de consommer ? Comment échapper à la production de pré-mâché quand on naît dans un milieu dit « sous-teckelien » ? Pourtant, force est de constater que la magie de la génétique a fait naître des génies incomparables au sein de milieux austères, ignorants et prisonniers de normes infécondes.

Questions et réponses à méditer, que tout cela. En conclusion, quelle que soit votre discipline, votre cadre professionnel ou hiérarchique, votre milieu social, votre conviction religieuse ou votre tendance politique, je dirais ceci : attention, les ST (« sous-teckels ») sont parmi nous ! Nous sommes prévenus. Merci, Virginie, pour cette conscientisation. Restons donc vigilants. Et surtout, restons nous-mêmes, aussi hors-normes puissions-nous être.

Daphnis Olivier Boelens, 14 juin 2014


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Daph Nobody

Âge : 47 ans
Localisation : Bruxelles (11) , Belgique
Profession : acteur-scénariste
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