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Des gouttes de sueur perlent entre sa chemise froissée cintrée et son dos épilé, ses genoux trépignent de jouer des castagnettes, les secondes semblent bloquées telles des rochers dans un sablier. En face de lui, les trois membres du jury fixent leurs notes en faisant des petits bruits de bouche. L’un deux se recule sur son siège, lève des yeux blasés en sa direction. Il le regarde à la racine des cheveux avant d’égrener les premières syllabes tant attendues et redoutées :
- n°2841 
A ce premier signe prometteur de personnalisation, il se campe sur ses pieds dans l’attitude détachée de rigueur. Dans sa tête résonne « t’es un mec cool, t’es un mec cool ».
- Au vue de votre … hum… prestation, nous nous sommes… longuement concertés
L’homme se tourne vers ses collègues qui acquiescent par hochements de tête.
« T’es un mec cool, t’es un mec cool », l’écho persiste au point qu’il doit se concentrer pour entendre la suite.
- et nous sommes au regret de vous annoncer…
Il a déjà entendu ces mots, quand Steven, le dernier chanteur du siècle a appris qu’il était sélectionné pour la finale. La tactique est classique, ils commencent par une phrase négative, marquent une pause avant d’annoncer que le candidat est retenu. Les vannes de sueur angoissée se sont subitement fermées pour passer le relais aux pores de sueur excitée.
- … que nous ne vous avons pas retenu
Il s’apprêtait à hurler de bonheur de la manière la plus nonchalante possible, quand son cerveau le stoppe net en plein élan. Il craint d’avoir bien entendu, mais il veut en avoir le cœur net :
- P… p … pardon ?
Son bourreau le dévisage avec dédain, visiblement agacé qu’il lui fasse perdre son précieux temps. Ses lâches de compères sont déjà plongés dans le dossier suivant.
- L’aventure s’arrête là, nous sommes désolés.
Espoir stupide qui l’englue à l’idée persistante qu’il plaisante. Son cervelet émet des grincements. Ne pas se ridiculiser en supplications, faire preuve de dignité, qu’ils regrettent leur décision. Ses sourcils se tordent dans tous les sens, ses lèvres ont doublé de volume à force d’en contenir la tremblote. « Reste cool, reste cool ». Il cherche un trait d’esprit qui ne vient pas. Le temps réglementaire est écoulé.
- Bonne chance pour la suite. Au revoir.
Après leur avoir broyé les mains de désespoir, comme si ce dernier contact lui laissait encore la perspective de célébrité, il fait volte-face et se dirige tant bien que mal vers l’issue de secours.
- Au fait…
Ils regrettent c’est sûr.
- Dites au n° 3240 qu’on l’attend.
Quand il referme la porte et qu’il se retourne, tous ses amis concurrents, les yeux pré- larmoyants, attendent avec un espoir hypocrite qu’il bondisse de bonheur. Il leur adresse un sourire crispé de chagrin, ils en saisissent le sens et l’étouffent alors de câlins compatissants, tous frémissants de cette chance supplémentaire d’être sélectionnés. Il s’appelle David, prononcez « Daivid », parce que c’est un mec cool, il est né à Beney en Woevre en Moselle près de Metz et c’est son troisième casting. La serpillière qu’il traîne aux talons de ses Puma rouges est imbibée d’échecs de moins en moins bien essuyés.
L’amertume du refus s’estompe au fond de sa gorge, il déglutit une fois de plus et la laisse couler le long de l’œsophage, qu’elle rejoigne ses compères déception et désarroi surnageant dans l’estomac. C’est évident, ces professionnels n’ont aucun sens du talent, toute sa famille et ses amis en conviennent, preuve qu’il ne se berce pas d’illusions.
Tout a commencé il y a douze ans, au remariage de sa tante Nadine. Signe du destin, il s’était senti irrésistiblement attiré par la scène et le micro et avait poussé la chansonnette sous les yeux éberlués des convives. Dans ce garçon de huit ans sommeillait déjà une bête de scène. Ce premier épisode de gloire, il l’a mûri intérieurement, signe prémonitoire d’une carrière prometteuse. Sa première véritable scène, c’était au lycée, en tant que fils du maire, il avait eu l’honneur d’animer le bal des pompiers à la salle des fêtes. Il avait interprété les chansons les plus difficiles des grands artistes du moment : Johnny Hallyday, Pascal Obispo, Patrick Bruel et Patrick Fiori. Le succès avait été immédiat. A partir de là, il fut reconnu comme la star de Beney, la future étoile montante de Moselle.
Il travailla alors durement son image : un piercing au sourcil et à la langue, une coiffure savamment ébouriffée ainsi qu’un balayage blond platine, le bouc taillé à la Robert Pirès, et un style vestimentaire propre à lui, androgyne et viril à la fois, hétéroclite et cohérent, entre le streetwear et le grunge, le classe et le sportif.
Ses parents l’ont toujours soutenu et croient en lui, mais ils ont bataillé pour qu’il mène ses études de front, une fois son CAP microtechnique en poche, ils lui ont payé des cours de chant et de danse. David mène une double vie d’ouvrier la semaine et de strass et de paillettes le week-end. David a du mérite, David mérite d’être connu. Quand la vague de castings nationaux a envahi les écrans, il a compris que c’était une opportunité à saisir. A l’occasion du premier, il a eu le privilège de monter à la capitale, mais une angine et le stress l’ont empêché de faire ses preuves. Cependant David n’est pas du style à renoncer sur un échec. Il travaille d’arrache pied son expression scénique en visionnant les concerts de ses idoles et entretient particulièrement son corps par un entraînement physique intensif.
Retour à la salle d’attente des castings, d’un geste précis et rageur, David arrache l’autocollant portant son numéro, et, d’une démarche de cow-boy, se dirige vers un banc en retrait. Il se prend la tête dans les mains et adopte une expression profonde, observant de loin ses médiocres adversaires pousser des cris barbares de victoire à la sortie de la salle de jury. L’un deux, Raphaël, un pseudo artiste romantique se dirige vers lui, suivi d’une caméra. Il lui donne une tape amicale sur l’épaule et passe son bras autour de son cou. David reste prostré et veille à ce que la caméra le mette dans le cadre. Fair-play, David lui dit « je suis content pour toi, tu le méritais ». « Merci mec, toi aussi tu le méritais, tu vas me manquer ». Séquence émotion, le victorieux et l’éliminé se prennent dans les bras et s’administrent des claques viriles dans le dos. Gros plan sur les deux amas de cheveux tellement gominés qu’ils ne peuvent s’emmêler sur bruits de reniflements humides. Ils tournent leurs visages plus ou moins tuméfiés en fonction du résultat et s’adressent aux téléspectateurs. « les gars regardez bien ce visage, c’est à ma place qu’il devrait être » annonce Raphaël dans une humilité feinte. « Je reviendrai, vous inquiétez pas, j’compte pas abandonner comme ça » rétorque David avec détermination. Raphaël, facticement pris d’une émotion insoutenable, acquiesce vivement de la tête en veillant à ce qu’il soit bien filmé de trois-quart et lui pose la main sur le genou. « ça suffit maintenant, respectez un peu ma vie privée » sanglote David, il feint de dévier la caméra et se lève pour qu’on le filme en train de s’éloigner. « J’espère qu’ils mettront Robbie Williams sur cette séquence » pense-t-il sur le chemin des toilettes. Ces derniers sont investis d’une dizaine de gars obnubilés par leur reflet, qui imitent en solo les Poetic Lovers, quelquefois qu’un micro ou un agent passe par là. Pour savoir si un candidat a déjà eu son résultat c’est simple il ne chante plus. Et pour savoir si celui-ci a perdu, il est forcément aux toilettes. Les mecs frayent un passage respectueux à David jusqu’au lavabo du fond, certains lui ébouriffent la coiffure, d’autres lui donnent une tape où ils peuvent pour concrétiser leur solidarité.
Trois heures que le résultat est tombé et David n’a pas fini de faire ses adieux à tout le monde. Il appréhende le retour au village, les yeux apitoyés et compatissants, l’impression que personne ne peut mesurer l’intensité de sa douleur. Au moins ici, tout le monde à la fibre, la flamme, la vibration dans les entrailles, chacun vit ce que tu vis, même si les résultats peuvent être opposés, ils ont tremblé avec la même violence avant le verdict, bercés de doutes identiques et d’espoirs gémellaires. Non, quiconque n’a pas chanté face à ces juges impartiaux, quiconque ne ressent pas cette vocation ne peut se figurer le rapport intime entre la détresse de David et sa détermination. Il trépigne, il se délecte par avance de ce jour où tous prendront conscience de leur grossière erreur de jugement. La patience a ses vertus, toute victoire prématurée est annonciatrice de chute, il le sait.
Le voilà de retour à la maison, le sac en bandoulière, le premier membre canin de la famille court à sa rencontre. « Profites-en, te voilà face à l’unique être proche qui ne projette pas ses fantasmes et frustrations en toi » marmonne-t-il entre ses dents. David sourit, interloqué par le génie de sa phrase, et se retourne tout de même pour vérifier que personne n’est coupable de soufflage. Il se débarrasse de sa veste en jean délavé, passe le corridor jonché de chaussures crottées, enfile des patins et arrive dans la cuisine où sont attablés ses parents et sa petite sœur. A son entrée, ils se bloquent tous dans une position semi debout, ne sachant s’ils doivent l’assaillir de questions ou attendre respectueusement qu’il prenne parole. Seule la fumée s’émanant du petit salé aux lentilles échappe à l’inertie qui règne en cet instant. Il fait non de la tête mais aucune réaction ne fait écho. En effet, tous caressent l’espoir qu’il s’agisse d’une feinte. Lassé d’avance de devoir se justifier, il se saisit d’un morceau de pain et monte dans sa chambre, les laissant dans cette position inconfortable.
Sur son lit une souris géante en peluche exhibe une ardoise où est inscrit en lettres enfantines « David t’es le meilleur. Priscilla », un présent de sa petite cousine. Son répondeur clignote, un message de sa meilleure amie Jennyfer qui l’appelle la star et attend avec impatience de célébrer sa victoire. David n’a pas le temps d’avoir une petite amie, il sait que Jennyfer en pince pour lui mais il ne veut pas prendre le risque de la délaisser quand il sera en tournée. « Tu penses que je ne suis pas encore à ta hauteur, donne moi de ton talent s’il te plaît » adresse-t-il en prière au poster encadré de Steven.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Lea Golder

Âge : 41 ans
Situation : Célibataire
Localisation : Paris (75) , France
Profession : Finance et IT
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