Quais de glace


 16 heures. Ma journée de chômeur n’est pas tout à fait terminée. Le portable carillonne, c’est une de mes agences intérim qui pense à moi...
 C’est pour ce soir, pas le temps d’aller faire le contrat, on m’attend pour 17 heures. Prévoir un panier car on ne sait pas jusqu’à quelle heure je vais être employé.
 Ce que je sais, c’est qu’avec ce « Paris-Moscou », il fait moins six dehors et qu’il vaut mieux être couvert pour aller là où je vais.
 Au centre routier, une société de transport vient de demander un agent de quai intérimaire pour tout de suite. Le logisticien, en fonction du fret, tient là sa variable d’’ajustement pour tenir les délais de déchargement/ chargement de ses camions en transit.
 Il s’agit de répondre présent le plus rapidement possible. Une agence qui ne fournit pas du personnel immédiatement peut être débarquée. En ces temps de disette intérim, on ne peut se permettre de perdre un client.
 Malheureusement, si beaucoup postulent dans la journée pour un emploi intérimaire, en noircissant le cahier des disponibilités immédiates, peu sont prêts à travailler le soir, et surtout en ce moment, dans le froid sibérien qui étend son souffle sur l’Europe entière. Beaucoup ne possèdent pas non plus un moyen de transport individuel et ne disposeront pas de bus pour retourner chez eux.
 Pour moi, c’est rageant aussi : la première demi-heure servira à payer l’essence de mon aller-retour. Le travail de nuit ne commence qu’à vingt-deux heures. Si je n’y vais que pour trois heures, à neuf euros net de l’heure environ, je vais gâcher ma soirée pour le prix d’un Blu-ray.
 Suis-je bête ! Malgré la fermeture de mégaupload, je n’achète toujours pas de Blu-ray : je n’ai même pas le lecteur. Il n’empêche qu’avec moins de vingt-cinq euros, on ne va pas loin, et on a intérêt à ne pas être pressé sur la route, sinon il faudra y retourner le lendemain pour finir de payer l’amende.
 Je prends : c’est plus fort que moi. Je me rapproche de la cinquantaine et je ne veux pas me ramollir par mon oisiveté forcée. Le problème, c’est que mon dos et mes articulations ne sont plus au top. Arthrite, becs de perroquet, fractures anciennes rendent toute manutention lourde vite pénible. En prévision, je croque des cachetons de paracétamol et je m’équipe. Pantalon renforcé anti-feu, avec poches sur le côté pour le gros cutter. En dessous un collant de course à pied. Pour le « haut », vêtement chaud thermolactil, sweat-shirt, veste-blouson de la même teinte que le pantalon. Côté protection individuelle, chaussures de sécurité Heckel, montantes avec dessus étanche et respirant, coque en polycarbonate à mémoire de forme pour éviter l’écrasement du pied et semelles anti-dérapantes à crampons. Pour finir de faire bonne mesure, bonnet de laine, sous-gants de coton, gants de manutention. Me voilà paré. Mon paquetage est perso, et un peu cher, mais je ne le regrette pas car il me sert souvent. Bien entendu, je prends aussi une parka de travail. Avec l’âge, on apprend à investir là où il faut. Les vêtements classiques ne résistent pas longtemps sur les quais, et il est hors de question de me bousiller les pieds avec les EIP (équipements individuels de protection) de mauvaise qualité fournis par l’agence. Pas l’intention d’avoir trop froid non plus. Ces équipements ne sont pas du luxe, car les personnes en CDI sont correctement dotées par leur boîte. Mais les intérimaires de la dernière pluie arrivent habituellement équipés comme l’as de pique. En temps normal, ça peut passer à l’occasion. Mais avec le froid qu’il fait aujourd’hui, l’amateurisme n’est pas de mise.
 Trop tard pour me préparer une gamelle. Deux sandwiches, un paquet de biscuits aux céréales, une bouteille d’eau minérale, une banane. J’ai toujours de l’eau en bouteille et des biscuits, en prévision d’un panier de dernière minute. En dessert, yaourt ou fruits emballés par le bon dieu, comme pomme, banane, orange permettent de finir agréablement un repas à base de sandwiches, d’une conserve cuisinée ou d’une boîte de sardines.
 16 h 30. Je mets le chat dehors, lui qui ne demandait rien à personne lové sur son pouf contre le radiateur. Sac à dos à l’épaule et grande casserole d’eau tiède au poignet, je sors dégeler les vitres de la bagnole. Je manque me casser le coccyx sur la neige écrasée et gelée qui perdure depuis trois jours sur la chaussée. C’est ça d’habiter une petite rue non desservie par les bus dans un lotissement. J’aurais dû rester sur le trottoir, déneigé par mes soins. Ouf, la batterie ne me joue pas la scène finale du lac des cygnes comme il y a deux jours et accepte de booster le démarreur. Mon moteur diesel cogne, renâcle, cale une fois, mais finalement accepte, après avoir craché noir sur la neige, de faire vibrer mon quartier. Je verse une première vague d’eau sur la glace du pare-brise pour décoincer mes essuie...glace. Le blanc devient translucide mais malgré plusieurs passages, une couche reste en place et il va me falloir gratter. Faut pas traîner, on m’attend... Il me faut aussi donner un coup de raclette plastique à l’intérieur. Faut dire qu’il fait moins six quand même. Finalement, j’en dégage assez pour pouvoir y aller avec une visibilité satisfaisante, le chauffage fera le reste. Dès que je roule, je mets le dégivrage arrière. Je reste en première, tant que je n’ai pas rejoint la partie de route qui a eu droit au salage. Tellement peu l’habitude de la neige, tellement peur de perdre mon véhicule dans une glissade coûteuse. Même sur la route intérieure au quartier qui a eu droit au salage , mieux vaut ne pas dépasser le trente à l’heure, car les roues baignent dans une saumure marron glacé qui gicle et colle à la carrosserie. Puis j’atteins enfin une voie plus fréquentée, qui est sèche. Je reste néanmoins prudent et j’arrive pile à l’heure, alors qu’il fait enfin chaud dans la voiture.
 Je connais les gars, même s’il m’arrive d’en oublier les prénoms., des diminutifs surtout. Nico, Seb, Ludo, Aurélien, Jean-luc..., non, lui, il ne travaille pas ici. Ce n’est pas la première fois que je viens, mais à chaque fois, j’espère que ce sera la dernière, que je vais trouver un boulot plus dans mes cordes, dans un bureau, au chaud, bien payé. Difficile de parler d’accueil chaleureux malgré les bananes affichées. D’ailleurs, on ne retire pas les gants pour s’en serrer cinq. Ils sont encore moins nombreux qu’avant, d’où la variable d’ajustement intérim et la possibilité pour tous d’utiliser un transpal électrique. C’est toujours ça de gagné pour épargner mon dos, mes jambes et mes bras. Ma tête va aussi être mise à contribution, la répartition du transit sur les quais ayant notablement évolué depuis la dernière fois. Ce centre a perdu son statut d’étoile nationale, et seules quatre liaisons inter-régionales, assurées par des remorques de vingt-cinq mètres sont prévues. Par contre, nous allons vider de nombreux petits camions destinés à la desserte locale et régionale. Il faut faire vite, car la première « semi » part dans trois heures et il faut avoir récupéré pour elle le maximum de marchandises dans les petits camions. On ne fait pas du boulot d’orfèvre ici mais plutôt d’horloger, car la précision, c’est important. Pour une fois, les volets roulants des portes non utilisées restent tous fermés. Il faut dire que lorsque on va pour entrer dans le camion, la bise nous étreint à la gorge. Mieux vaut donc éviter au maximum les courants d’air glacés. Je ne regrette pas mon bonnet qui me couvre jusqu’aux lobes des oreilles et tant pis si je dois faire répéter le chef de quai. Je commence par décharger des cheminées qui devaient être stockées dehors sur palette. Elles portent encore quelques amas de neige dans les replis du plastique qui les protège. Ceux-ci ne sont pas prêts de fondre, que ce soit sur le quai ou dans la semi à laquelle elles sont destinées. Mais gaffe à ne pas en renverser sur le quai. Il y a déjà quelques endroits avec de l’eau gelée, quelques plaques peu étendues, mais qui peuvent dévier la trajectoire d’un transpal chargé à plusieurs centaines de kilos. Un quai seulement mouillé fait déjà patiner les roues des transpal, ce qui peut les immobiliser au démarrage, quand il y a plusieurs centaines de kilos à ébranler. Une surface gelée assez étendue peut dévier brutalement leur trajectoire et provoquer un accident, une chute de la palette, la détérioration d’un ou plusieurs colis. Dans cette boîte, les chargements sont assez hétéroclites. Ainsi, il y a des palettes bien filmées, mais aussi beaucoup de colis indépendants qui sont posés dessus et qu’il faut, non seulement trier un à un , mais aussi transporter à la main, au diable, au chariot ou sur palette en fonction du nombre pour la même destination, du poids, de l’encombrement... Tout est aussi flashé/enregistré dès la sortie du camion. Un colis abîmé est immédiatement signalé, afin que la responsabilité en incombe en amont du centre de tri. Ces colis sont ensuite chargés au-dessus des palettes déjà entreposées dans les « semis », afin de gagner de la place au sol et de profiter au maximum du volume de la caisse. Il faut donc parfois lever (ou récupérer) des charges encombrantes de vingt à trente kilos à plus de deux mètres de haut, à bout de bras en plus. Il y a une semi, en particulier, qui livre, en majorité, des vélos encartonnés et des pneus de toutes tailles. C’est une horreur à décharger. Pendant une heure, je fais rouler des pneus que mon collègue répartit sur plusieurs chariots, puis nous allons vider les chariots dans les semi d’expédition. Derrière les pneus, il y a les vélos, qui eux aussi, dans leur nouvelle semi, tutoient le plafond. Tout ce qu’on apprend pour ne pas cambrer le dos en levant les charges passe à la trappe : il faut donner l’impulsion quand on est seul pour que l’extrémité la plus éloignée du carton atteigne la hauteur voulue, celle du chargement de la palette, avant de pousser et faire glisser le vélo. Au bout de deux heures de travail, je suis déjà presque rétamé. Heureusement, c’est ce camion qui est le pire. Bien « connu », il est toujours à la charge d’un habitué (le pauvre, mais il est jeune et costaud) et d’un intérimaire, quel que soit son gabarit et son âge. Ce soir, comme nous sommes tous les deux assez intelligents pour savoir quand nous devons aider l’autre au lieu de le regarder s’échiner en attendant son tour pour ranger son colis (ou l’attraper), c’est plus facile. Si un intérimaire échoue à cette épreuve (résistance et assistance), il est sûr qu’il ne sera pas repris pour le lendemain. Ici, ce que tu ne fais pas et que tu es censé faire, un autre va le faire car il est trop tard pour te trouver un remplaçant immédiat. Mais il ne faut pas compter sur de la générosité pour que le lendemain tu sois encore assisté. De même, l’entreprise ne fournit pas de dos de rechange. Il faut donc ne pas trop taper dessus si on veut pouvoir encore travailler longtemps. Je suis le plus vieux aujourd’hui et mes collègues m’affirment que je vaux pas mal de jeunes qui ne font pas le poids. J’ai déjà connu quelques costauds plus vieux que moi venus des effectifs de maçons sans emploi suite à la crise de 2008 et à l’arrêt ou au gel de nombreux programmes de construction, mais jamais aucun de plus de cinquante cinq ans, n’en déplaise à ces messieurs qui votent les retraites, et à ceux qui veulent rétablir les quarante heures hebdomadaires, voire plus...
 Après ce p...tain de camion, je me retrouve avec un stock de ferraille de quatre mètres de long et d’au-moins cinquante kilos à déplacer. Les barres sont scotchées entre elles. Ici, ils m’ont appris comment y parvenir seul.
 On prend un diable. On soulève une extrémité du colis en s’appuyant sur l’autre et on pousse le diable avec le pied dans le sens de la longueur le plus loin possible vers le centre. On laisse un léger déséquilibre à la partie opposée. Lorsque on rabaisse la barre/colis, le diable touche spontanément en bas entre ses roues et en haut, sur la barre transversale entre les deux poignées, ayant tendance à vouloir se redresser. En appuyant vers le bas l’extrémité que j’ai levée pour glisser le diable, je soulève l’autre extrémité, le châssis du diable plaque bien le colis, et les roues sont seules à toucher le sol. L’extrémité de mes bras est à peine à trente centimètres au-dessus du quai et je progresse bien penché en poussant vers l’avant ou en tirant vers moi. Il n’y a aucun problème si la charge est proche de l’équilibre mais sans y être exactement puisque c’est le déséquilibre qui transmet la force de placage du diable contre le colis et évite qu’il glisse. Autour de moi, aucun ne saurait expliquer le levier d’Archimède et le « moment » des forces en jeu, mais ils savent les utiliser intelligemment. Un peu comme les jardiniers qui vous dessinent de merveilleuses ellipses sans connaissances mathématiques...
 Pas de pause prévue ce soir pendant les quatre heures quarante-cinq de la première phase. Ceux qui travaillent en deuxième période (à plein temps) auront alors une coupure d’une heure et demie. Les autres rentreront chez eux avant vingt-deux heures. À mes précédentes venues, durant les pauses, j’ai appris à connaître mes camarades. Leur vie est assez rude et ils profitent des horaires décalés pour travailler plus, que ce soit pour leur maison, pour rendre service aux copains, pour gagner un peu d’argent au noir.. Il y en a même un qui assemble ou dépanne des ordinateurs. Mais le plus souvent, ils font de la maçonnerie, du bricolage, des espaces verts et de la mécanique. Leurs épouses travaillent à des postes aussi ingrats que les leurs, parfois aussi en décalé, et ils jonglent pour les trajets scolaires, la garde des gosses... et les nuits dans le lit conjugal ne sont pas complètes. Celui qui se lève réveille malencontreusement l’autre qui l’a dérangé en se couchant une paire d’heures plus tôt... Piètre consolation, en province, il y a moins d’embouteillages le matin... Ils grattent donc, du matin au soir, le nez dans le guidon, non pour gagner plus, mais pour survivre, éviter les mauvaises spirales, payer tout ce qu’ils ont à payer... car à eux, on ne fait ni cadeaux fiscaux, ni remises gracieuses, ni prix d’ami... En effet, ce sont des chanceux, des privilégiés et sont qualifiés de classe moyenne, dès lors que deux smics et demi (salaire de l’épouse compris) entrent chaque mois dans le foyer. Ils ont droit à tous les crédits consommation bien élevés, mais pas aux prêts immobiliers, car trop jeunes, trop fragiles, trop exposés au chômage qui explose. C’est aussi sur eux que la bataille électorale fait rage. Chaque candidat leur promet de ne pas trop les tondre, les étriller, de les protéger contre le chômage... Pour faire bonne mesure, certains tentent même de les monter contre ceux qui restent chez eux, au chaud, à se goinfrer d’allocations imméritées, contre ceux qui sont la cause de leurs peurs, de leur maigre rétribution, de l’envolée des taxes, de la répression policière sur les routes, de la présence perpétuelle des vautours municipaux autour des parcmètres... Les municipalités exsangues sont contraintes au racket comme de véritables coupeurs de route africains pour équilibrer les budgets. Ainsi, avec les radars automatiques ou mobiles, on peut te soutirer pour une peccadille ta journée de travail sans te ralentir sur ton trajet. Certaines brigades n’hésitent pas à te placer deux radars mobiles en moins de cinq bornes de ligne droite derrière un radar automatique. Bientôt, pour ne pas avoir à payer de fonctionnaires, des entreprises privées utiliseront de pseudos assermentés pour relever ton numéro dans la rue et te coller une prune au vol sans avoir à se justifier de la preuve du motif invoqué. Légalement jugé présumé coupable, on ne peut même pas se consoler d’avoir été « jugé par contumace », car la procédure est automatisée. Le radar fournit au moins une photo, même si la vitesse mesurée est sujette à caution dans le cas des radars mobiles parfois mal positionnés... J’aime pas les radars. Ils bafouent mes droits. Forces de l’ordre comme automobilistes sont dévalorisés, par légifération d’une caste qui ne risque pas, elle, d’en subir les mêmes conséquences que l’automobiliste/citoyen moyen. Quand je commence comme ça à m’emporter, sur les injustices d’aujourd’hui, hors contexte, c’est que je commence à sérieusement fatiguer. Je fulmine intérieurement, en réaction. Il faut dire qu’il y a deux semaines, dans le cadre d’un contrat de chauffeur-livreur, je me suis fait prendre à 98 km/h retenus 93 au lieu de 90 sur double voie à cinq-cents mètres du panneau 110. Cette après-midi-là, j’aurais mieux fait de rester chez moi à faire la sieste, payé par les assedics au lieu de bosser intégralement au profit de l’état.
 C’est dur et j’ai froid. Je tire en vain sur le transpal qui se traîne. C’est alors qu’une douleur monte dans ma poitrine, à gauche. Une sorte de crampe. Je ne sais pas ce que c’est. Une simple contraction musculaire douloureuse, le cœur, le poumon ? Je respire plus lentement, tente de me calmer, masse par dessus les multiples couches de fringues. Je continue à bosser, mine de rien, car pour l’instant, il ne s’agit que de décharger des palettes et de les ranger devant la bonne porte, en fait le volet roulant devant lequel le bon camion se placera demain matin. La douleur s’efface lentement, mais me fait réfléchir. Est-ce vraiment raisonnable de continuer ? Faut-il que je refuse ce genre de boulot à l’avenir ? Et puis, elle se dilue, disparaît, et je l’oublie. Ma colère revient. Je supporte mal ce froid qui a traversé mes deux paires de gants et m’écrase les doigts. La proximité de l’extérieur, au moment d’entrer dans la caisse à décharger devient de plus en plus agressive. J’ai l’impression de me racornir, mes articulations s’alourdissent, le dos se voûte et je rentre la tête.
 Je tire mon diable à l’intérieur de la caisse, vers le fond, le silence seulement troublé par les roues du diable contre le plancher. Tel un joueur de basket, je propulse un colis encombrant mais léger au-dessus des premières palettes déjà recouvertes d’autres colis, que je devine sommairement dans l’obscurité.
 Je soulève un deuxième colis... Je suis alors ébloui, secoué, assourdi... Le « fen » (diminutif de Fenwick ») vient de rentrer dans la caisse, tout feux allumés, une lourde palette entre les fourches Son poids déséquilibre la semi, fait claquer la passerelle métallique entre le quai et la caisse. Son moteur fait vibrer tout l’intérieur au trois-quarts vide. Le cœur battant, les oreilles bourdonnantes, les yeux pleins d’étoiles et de points noirs, je m’écarte pour le laisser déposer son chargement...La bête hydraulique crache, pshitte, dépose (coup sourd contre le plancher) et se retire bruyamment, carillonnant en prime, marche arrière oblige. À la fin du tangage, et le calme revenu avec l’obscurité, je place mon troisième colis, je sors de la caisse avec le diable vide, la bise me mord une demi-seconde puis je retrouve l’agitation du quai. 
 Encore une demi-heure à tenir. Je vais boire les joies du déclassement tardif jusqu’à la lie. Je pense que pour avoir une chance devant un recruteur, il ne faut pas avoir arrêté de bosser trop longtemps, ne pas être un loser, un parasite mais je ne suis pas sûr cependant qu’il soit intéressé par ce qu’il pourrait lire au fond de mon œil en ce moment. Il ne verrait pas, en tout cas, les nombreuses lignes de code informatique aujourd’hui obsolètes qui ont défilé devant son iris, les messages qui lui ont dilaté la pupille, les écrans qui lui ont rougi le blanc... parce que le voile noir tremble de la rage incandescente qui en coulisses brûle sa rétine. Sur indication plus qu’ordre du chef de quai, je collecte toutes les palettes vides qui traînent pour les entasser/ranger dans un endroit précis. Spontanément, je fais la différence entre les palettes abîmées, les palettes dites « Europe », robustes et « consignées », et les palettes perdues qui en ces temps de disette servent plusieurs fois sans pour autant « rentrer » dans les comptes. Comment différencier une palette Europe d’une palette perdue ? La palette type Europe est standard dans ses dimensions, marquée « EUR » et » EPA »L, robuste et plutôt « lourde » (environ 25 kilos). Les autres palettes sont en lattes de bois plus fines, donc plus fragiles, et parfois avec des dimensions spécifiques à l’objet transporté initialement. Certaines sont mêmes des sortes de moulages en aggloméré assez pratiques. Là encore, il s’agit de « monter » des palettes jusqu’à environ deux mètres de haut. Superposer des palettes à moins d’un mètre oblige à se pencher et flingue le dos. Les monter au-dessus d’un mètre cinquante est épuisant, malgré une certaine technique, très personnelle, acquise sur le tas. N’oublions pas qu’elles mesurent quatre-vingts centimètres sur un mètre vingt ce qui fait une certaine portée à bout de bras. Je ne sens rapidement plus le froid et mes muscles ne me trahissent pas. Bras, jambe, torse... tout travaille : pas étonnant qu’en une semaine à ce régime, je perds invariablement deux kilos malgré tout ce que je peux manger aux repas et en dehors. Le chef de quai finit par donner le signal de la pause. En ce qui me concerne, je vais pouvoir rentrer chez moi. Je dis « Au revoir » à tout le monde, un par un, en sachant que je reviens demain. Je ne les connais que par leurs prénoms, voire des diminutifs. C’est ainsi dans une dizaine de boîtes que j’ai fréquentées depuis 2008, l’année de la crise « surprise », l’année où j’ai perdu mon travail mais sans m’inquiéter outre-mesure, car j’avais des projets, et puis, je saurais toujours me débrouiller.
 Finalement, une certaine galère, qui fluctuate sans mergiturer franchement, des petits boulots qui s’enchaînent, une auto-entreprise qui ne décolle pas, une face cachée du travail que je ne connaissais pas, celle de la nuit, des chantiers, des manuts... Je n’ai plus envie de rentrer dans des salles d’accueil d’entreprise, de sourire à l’hôtesse, de remettre des CV et lettres de motivation si elle veut bien les prendre, ou de demander l’adresse et le nom de la personne à qui écrire. Je ne veux plus voir leur air gêné alors que j’essaie de garder bonne contenance. Combien de types comme moi voient-elles défiler par jour ? Tout cela pour rien. Même en me rendant à des entretiens, pour des boulots payés au minimum légal malgré la qualification nécessaire, le libéralisme extrême embrassant ainsi le socialisme marxiste-léniniste le plus pur... Je ne me sens plus à l’aise « dans les bureaux ». Ma veste me paralyse, car j’ai peur de la déchirer en bougeant les bras. Je ne sais pas quoi faire de ma sacoche. Le matin, j’ai effacé la barbe qui me fait ressembler à mes compagnons d’infortune. Comme eux, je ne vais plus chez un coiffeur, mais j’utilise une tondeuse et je suis coupé assez court. Je ne marche plus naturellement dans des mocassins, trop habitué à mes chaussures de sécurité quand je suis la femme qui me guide vers la Direction des Ressources Humaines. L’air est trop chaud l’hiver, trop frais l’été. Les poils de moquette encombrent mes sinus. Mes oreilles sifflent dans le silence feutré des couloirs...Mes muscles ont refroidi. J’avance sur la neige compactée et gelée, raide comme un passe-lacets, et manque glisser plusieurs fois. Je frissonne. Ma voiture est gelée. Suspense après le préchauffage. Oui, à la troisième fois, elle démarre bruyamment. Coup d’œil sur le thermomètre. Moins dix à vingt-deux heures : rien que ça ! Gain de la soirée : cinquante-deux euros bruts, précarité et congés payés compris, même pas le prix d’une heure de dépannage automobile ou de mon plein. À comparer avec l’augmentation de plus de trente pour cent des grands patrons du CAC 40, des revenus des footballeurs, des chanteurs, des comiques, des élus, des traders, des banquiers, des assureurs, des hauts fonctionnaires...Je sais qu’il existe un boulot encore pire que celui-là. Je crois que je vais le demander. Bosser aux abattoirs, dans la puanteur du sang, des tripes, de la mort... Pourquoi pas, tant que j’y suis, devenir un des bourreaux qui ne parviennent à faire cesser les cris de bêtes que lorsque le dernier camion a déchargé sa cargaison de martyres...histoire de me préparer à la Révolution qui vient, à convertir ma colère en actes de révolte, sans faillir, jusque dans les tanières des infâmes pourceaux pour lesquels la crise n’a été qu’un accélérateur de bénéfices. Oui, faire ainsi payer à ceux-là mêmes qui continuent de vouloir toujours plus vampiriser les populations, via des politiciens véreux, votant des lois iniques pour briser les dernières entraves étatiques à l’esclavagisme libéral. Ils se croient protégés par ces forces de sécurité de moins en moins nationales, de plus en plus viles et serviles, de plus en plus mercenaires, répressives, totalitaires..., ces traîtres qui eux aussi paieront...
 Je parcours une cinquantaine de mètres, toujours en première sur le parking patinoire, je rejoins enfin la route. En fait de grand soir, j’ai surtout besoin, là, tout de suite, d’une bonne nuit de sommeil.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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