Omniscient


Voilà maintenant une éternité que je vagabonde dans ce trou perdu et tout me paraît plus opaque encore qu’avant l’acte ultime. J’ai beau avancer, je ne peux me soustraire à l’idée de faire du sur-place. Pourtant, tous les témoignages des rescapés concordaient : d’abord le tunnel, ensuite la lumière qui vous emmaillote dans une sensation d’extase et de plénitude… Affabulateurs.
De toute évidence, la lumière ne symbolisait que le retour à la vie. Comment ont-ils pu avancer le postulat de paradis, d’au-delà ? Sachant que ce qu’ils prenaient pour l’au-delà n’était que le juste-ici.
Et pendant ce temps, je suis coincé dans ce satané tunnel qui n’a pas l’air de mener bien au-delà justement…Je ne vais tout de même pas y passer l’éternité ? Le plus pervers, c’est que je suis encore en pleine conscience de la notion de temps, et il va sans doute que mon esprit limité d’ancien être mortel est terrifié à l’idée de faire corps avec l’immuabilité. L’ennui éternel… sans issue de secours… Mon âme est en pilotage automatique depuis que le cœur a interrompu son régulier tambourinement. Au moins, en bas, le choix constituait encore une de mes réalités. JE REGRETTE ! Faut-il éprouver la sincérité du remords pour avoir droit à une seconde chance ? METTEZ MOI FIN A CE VOYAGE DETESTABLE ! Allô ? Y a-t-il une présence ? Inutile de m’égosiller spirituellement, étant désolidarisé de mon enveloppe corporelle, il est obsolète de chercher à faire usage de mes feu cordes vocales ou de ma défunte motricité musculaire. Moi qui osais considérer ce corps comme la cage où mon génie asphyxiait, il aura fallu que je croupisse dans ce tunnel pour réaliser que le corps, au-delà de ses multiples limites, c’est la liberté. La Raison n’a aucune valeur sans son support corporel pour s’exprimer, toute information est stérile en l’absence de média pour la transmettre, l’âme sans le corps n’est qu’une pure et simple entité handicapée de la communication.
Il ne me reste que la résignation. Lâcher-prise, ce qui n’a aucun sens vu que je n’ai plus rien à quoi m’agripper. Pas moyen d’occulter les faits en me réfugiant dans le sommeil, la fatigue étant réduite à un vague souvenir bassement physique. Ah pour ça ils étaient dans le vrai les ressuscités : la mort, c’est l’adieu à la douleur… L’anesthésie oui ! Je n’éprouve ni sensation de faim, ni même d’écœurement, pas plus que de chaleur ou de froid, pas de souffrance mais pas non plus de bien-être, simplement du vide de sensations. Décorporation : on vous débarrasse du pire, mais vous ne conservez pas le bon non plus.
Si encore j’avais une douleur, même infime, j’aurais un but : y mettre fin. Synonyme de raison de vivre : objectif à atteindre et par extension, besoin d’échapper à quelque chose en conscience de la faisabilité de l’acte.
« On s’ennuie à mourir », « chiant comme la mort », les visionnaires qui ont pondu ces expressions l’avaient réellement affrontée la faucheuse, c’est indéniable. Laisse-toi porter Lucas, de toute manière tu n’as pas d’autre choix. L’espoir y compris est passé à la trappe, moi qui l’assimilais à l’aliénation. « L’enfer c’est les autres », je me marre, que ne donnerais-je pas pour tomber sur un emmerdeur, forcément distrayant au milieu de cette vacuité.
Tiens, j’ai cru apercevoir une étincelle au loin… Cela ne pouvait pas être une illusion, vu que je n’ai plus l’usage des sens. Dommage, ce fut terriblement furtif, il n’y a plus rien. Ou plus précisément il n’y a plus que du rien. Probablement un dernier soubresaut corporel là-dessous…
J’y songe : où est Dieu dans tout ça ? C’est bien ce que je pensais, encore un produit marketing, une propagande séculaire lancée par une minorité avide de pouvoir, pour maintenir l’humanité dans l’illusion de salut et lui donner un prétexte valable de travailler à son compte.
Mais… La lumière est de retour… Reviendrais-je à la vie ? ça ne dépendra pas de moi…

Une éternité plus tard. (Probablement une minute terrestre).
Mon âme baigne désormais dans la luminosité. J’espérais débarquer dans un autre monde, radicalement différent, mais l’ambiance y est identique, l’éclairage en plus. Rien de bien palpitant. J’aurais préféré éructer d’angoisse en regagnant ce corps refroidi, ouvrir les yeux sur la porte de mon studio défoncée par une escadrille de pompiers en effervescence autour de mon corps agonisant, éprouver la souffrance suprême, le bonheur de grelotter, condamné de nouveau à une existence limitée dans le temps, emplie de malheurs qui vous imprègnent de la force de vous battre, retrouver l’extase de la douleur, preuve ultime de survie. Et me savoir de nouveau cerné d’empêcheurs de tourner en rond, d’envahisseurs d’espace vital. Mais non. C’est mort et c’est le cas de le dire, me voilà forcé de flotter à mon insu dans cette sérénité oppressante, dans le dénuement le plus total. J’exècre le paradis. Y-a-t-il âme qui vive dans ce vide ? Si l’enfer existe, je me porte volontaire pour y séjourner. En procédant par élimination, vu ce à quoi se réduit l’éden, tout ce qui est différent est forcément mieux même si c’est pire.
En tout cas, depuis que je suis embourbé là-dedans, les contradictions me paraissent tout à fait naturelles, comme si vérité et contre-vérité coexistaient main dans la main. Ou plutôt comme si les questions de vrai et de faux ne s’étaient jamais posées. Les choses sont. Plutôt que cette aberration décrétant que ces choses-ci sont vraies et que celles-là sont erronées.
Parti dans mes considérations (méta) physiques, je m’émerveille de la puissance de la pensée. Finalement, si ce paradis me déplaisait jusqu’alors, c’était pour des raisons limitées d’ancien mortel. Je ne suis pas condamné à penser d’une certaine manière, mais je suis simplement libre d’être. De n’avoir que des réponses, même si certaines zones d’ombre persistent. Une réponse déjà : l’infini est. Et peu m’importe qu’il y ait un derrière l’infini, la question n’est pas là, puisque par définition l’infini n’a pas d’après ni de derrière, faute de limite.
Lucas omniscient. Le vice du Lucas terrestre c’était la figuration : cette obstination à tenter d’imager tout ce qui relevait du conceptuel, de l’évidence, aveuglé que j’étais par mon champ de vision corporel donc limité. Je sais, et même si j’ignore, peu m’importe car je sais que je saurai.

Soudain, à savoir lentement, sans surprise, C’était là. Derrière ce « C » majuscule se cache un esprit, une force, une ambiance, ce que les hommes appelleraient Dieu, donc soit, appelons-le ainsi histoire de se mettre au niveau de vos esprits étriqués dans leur corps. Non que je me sois retrouvé en face de lui mais plutôt en-dedans, en fusion, la substance divine m’absorbant depuis le décollage, mais mes anciens yeux n’avaient pas appris à regarder jusqu’ici. Pas de rapport de forces, ni domination ni avilissement, simplement de l’harmonie réciproque et synchrone entre ça et mon âme. Histoire de me faciliter la tâche, il/elle/ça se personnifie en interlocuteur. Il ressemble à tout ce que j’avais toujours nié et intuitivement visualisé. Il ne s’agit pas d’un vieux bonhomme barbu, ni d’un bouddha ou d’une forme de sage, pas non plus d’une déesse drapée de soie. Le visage de Dieu est tout à la fois : changeant et permanent, il prend la couleur de vos réponses. Multiple et unique, similaire et dissemblable, tout cela doit paraître bien confus pour vous qui êtes dopés au visuel, je vous suggèrerais simplement de cesser de vouloir percevoir, car la perception relève des limites du corps. Visualiser c’est sombrer dans l’erreur. Dieu est un fluide. Il est moi, je suis lui, l’homme est divin et réciproquement. Je m’embrouille dans toute cette clarté si soudaine.
Sans même user de la parole, il amorça le dialogue ou plutôt le monologue par lequel nous nous entrelacions. Comme nous avions tout le temps – qui n’est qu’une chimère d’ailleurs – devant, derrière et autour de nous, nous entreprîmes de briser les coques qui avaient toujours fait ma cécité d’antan sur l’univers, l’homme, la mort, l’avenir.

Nous nous assîmes spirituellement et commençâmes à observer, pour de vrai. Je constatai sans grande surprise qu’en effet l’infini était à prendre tel qu’il était, et que toute réalité naissait et évoluait en quatre dimensions. Contemplant cet infini, je ne me sentais ni perdu ni minuscule loin de là, notamment du fait de ma propre constitution gémellaire avec ce dernier, moi-même participant à sa composition et étant constitué d’un nombre infiniment grand d’éléments en quatre dimensions également, eux-mêmes univers de leurs constituants et ainsi de suite.
En zoomant sur une zone précise, je reconnus la terre, dont je pouvais admirer tous les recoins d’un seul coup d’œil. Il suffisait que je fixasse un point pour que ce dernier s’aplanisse et devienne plus compréhensible.
Je pouvais contempler à loisir les hommes qui fourmillaient sur leurs continents respectifs à échelle 1/1 et notais que chacun d’entre eux évoluait sur un rail luminescent constitué d’une multitude de ramifications. Dieu soupira, ce qui ne manqua pas de décaler quelques galaxies sur le côté et me dit d’un air consterné :
- Vois-tu cet imbroglio ? A la base tous les rails étaient magnifiquement parallèles, et les hommes se contentaient de marcher le long des méridiens et de faire demi-tour arrivés à un obstacle, mais un original n’a pas trouvé mieux que de vouloir prendre un raccourci, ce qui a emmêlé le système et depuis c’est le boston. Avec la conscience du libre-arbitre, l’homme a hérité de l’incertitude, l’hésitation et la peur. Du coup il n’avance plus au sens propre du terme, il oscille, tergiverse, zigzague, et fait des nœuds et encore des nœuds. Ça, dit-il en me désignant une intersection devant laquelle un homme avait l’air bien partagé, c’est ce que leurs médiums de pacotille appelleraient à tort le Destin. Mais tu vois, cet homme, il ignore qu’il a le choix. S’il levait le nez vers les deux horizons qui s’offrent à lui, il verrait que la voie de droite débouche rapidement sur un cul-de-sac, et que celle de gauche ouvre à des tas de nouvelles intersections de vie. Il n’a pas conscience qu’il ne s’agit en aucun cas de hasard, de chance ou de destinée, mais tout simplement de réflexion tout en lâcher-prise et bon-sens. A chaque nœud, il est parfaitement libre de foncer dans le mur ou de le contourner. Et pour éviter la première option, il lui suffit de réfléchir posément. D’ailleurs, souvent la réflexion la plus brève est la meilleure, puisqu’elle répond d’instinct à la question « suis-je heureux sur cette voie ? » et que la décision à prendre se déduit naturellement de la réponse.
- T’es en train de me dire que pour aller de l’avant, il suffit de savoir regarder en arrière ?
- Si on veut. Regarde cette femme éplorée devant un véritable carrefour : deux voies la feront sombrer dans le même précipice, selon un trajet plus ou moins sinueux, une mène à une impasse, et la quatrième se ramifie à l’infini. La problématique de cette femme c’est d’opter pour l’insécurité avec l’amant qu’elle aime, ou le confort précaire de son mari qui la maltraite. Si elle opte pour la solution tiède, à savoir vivre une double vie, elle prendra la voie la plus lente vers le précipice, le temps que la situation se dégrade au fur et à mesure de la découverte d’adultère par son mari. Si elle reste avec ce dernier, c’est le même résultat, mais par un chemin plus direct. Si elle choisit de ne pas choisir et abandonne les deux, c’est l’impasse assurée, car elle est intrinsèquement incapable d’assumer une vie sans dépendre d’un homme. Cela dit, rien n’est inéluctable, c’est elle qui décidera, arrivée au pied du mur, de le briser en se prenant en main ou de s’y écraser en restant passive, à savoir sur le même mode de fonctionnement. Ce qui pousse les hommes à l’impasse, c’est la peur et la lâcheté, j’entends par lâcheté le refus de mettre des moyens en œuvre pour se transformer intrinsèquement, la paresse finalement. Ce qui brise les murs, c’est l’acceptation d’évolution. Enfin, si elle ose opter pour la fuite du foyer conjugal et tenter son bonheur avec l’amant, alors un nouvel avenir s’offre à elle, avec tous les aléas que cela comporte. Le destin n’est que question de volonté, le bonheur de clairvoyance et de libre-arbitre. C’est tout ce que j’ai pu tirer comme règle à tout ça. Fuir ou se résigner, c’est se perdre. Sauf si quelqu’un décide de créer un croisement de deux destinées.
Mon attention se porte soudainement sur un rare être humain qui évolue en ligne droite.
- Et pourquoi celui-là n’a pas de ramifications ?
- Tout simplement parce qu’il est mû par la vocation. Ne pas se poser de question et suivre son intuition et ses envies, c’est trouver une solution. Il était attiré par une femme et un métier, alors il les a choisis. Le plus simplement du monde.
- Ça me plait comme concept. Finalement, mon impasse personnelle, c’était le suicide ?
- Exactement. Regarde ta voie initiale qui se poursuit après la date de ton suicide, là en pointillés. Tu peux constater comme moi que si tu avais répondu au coup de fil de ton ami cet après-midi, tu aurais pu remettre le suicide à plus tard ou simplement l’annuler, et rencontrer cette fille un peu plus loin qui filait tout droit vers toi. Mais là, elle ne fera que traverser tes pointillés en attendant de croiser une autre route, concrète cette fois.
- J’ai loupé l’amour alors ?
- Pas forcément. Elle aussi a ses ramifications hésitantes, et toi les impasses de suicide te tentaient trop de toute manière. Si tu as pris l’impasse cette fois et pas une autre, c’est que tu n’imaginais pas que la vie n’en étais pas une, est-ce que je me trompe ?
- Non. C’était mon choix. Rien de plus.

Me laissant aller à la nostalgie, Dieu se répand dans l’air en un bleu azur tout à fait approprié. Je suis littéralement fasciné par ces destinées qui se croisent pour se confondre ou se séparer dans l’instant. Mais j’ai l’impression que quelque chose n’est pas commun, je focalise un peu plus sur ce qui ne m’étonne guère pour retrouver cette impression égarée dans ce cocon d’évidence. Quand enfin je réalise ce qui est en effet peu banal :
- Oh il y’en a qui volent !
- Oui, ils vont se réincarner en ceux qui sont à la case départ de la vie. Il y’en a un dont la science ne se limitait pas à la chimie : Lavoisier. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » … y compris l’âme humaine.
- Et l’âme animale ?
Voilà que Dieu me fait une fantaisie en se démultipliant en une sorte d’animal fantastique regroupant les caractéristiques de toutes les espèces réunies. Quel travesti celui-là.
- Ça me fait plaisir que tu l’évoques mon petit Lucas, tellement d’hommes s’imaginent être une race supérieure, l’unique dotée d’âme… pour le monde animal c’est le même topo, par contre, l’âme animale, si elle peut voyager d’espèce en espèce, ne peut se réduire à se réincarner en homme, il y a comme une répulsion de l’animal au corps humain. Peut-être parce que celui-ci fornique pour son plaisir, à moins que ce ne soit son orgueil d’espèce soi-disant intelligente, dans tous les cas, c’est une question de narcissisme, caractéristique que l’animal a rarement… sauf quand une âme humaine s’y réincarne. Cela dit, une âme humaine dans un corps animal, si elle n’est pas noble, c’est la mort prématurée assurée, le narcissisme ne sert en rien à la survie, bien au contraire. A trop se mirer, il ne se méfie pas des prédateurs qui rodent. Pour qu’un homme vive une existence normale de félin, d’insecte ou de reptile, il lui aura fallu atteindre un degré de déni de soi extrême, une forme de sagesse au bout du compte. Et une fois traversée l’épreuve du règne animal, l’âme initialement humaine ne souhaitera pour rien au monde revenir à son état premier, bien trop lâche, perverse et vile à son goût…
- C’est fou.
- Non, logique.
- Et c’est toi qui es à l’origine de tout ça ?
Le voilà désormais métamorphosé en interrupteur d’horloge, si tant est qu’il existe des horloges à interrupteur.
- Oui si on veut. Disons que je m’ennuyais terriblement. Alors j’ai d’abord construit ma demeure : l’univers. Et puis comme j’y tournais en rond, j’ai eu envie de me divertir. Mais j’étais jeune et inexpérimenté à l’époque, alors il y a eu des anomalies, des défauts de fabrication dans mon premier jouet. Tout s’est emballé et j’ai perdu le contrôle. J’avais créé un homme qui se devait d’être fier de lui-même pour s’aimer et vouloir vivre, mais c’est cette fierté qui a fait bouillir et exploser le tout dans des proportions que je ne peux maîtriser. Donc je me contente de vous regarder fourmiller et vous auto-détruire.
- S’ils savaient…
- Hum… ils me font rire à s’imaginer que j’ai plein pouvoir sur leur destinée. Certains affirment que Dieu est un pur produit de l’esprit humain, c’est vrai sauf que ce Dieu monté de toute pièce pour lequel ils se querellent depuis des siècles n’est pas moi, mais un simple fantasme. Un prétexte pour se déresponsabiliser. Je suis incapable d’exaucer leurs prières, pas plus que quiconque, si ce n’est l’individu.
- Mais il faut leur dire !
- Non, il faut qu’ils se le disent. Seuls les déistes sont presque dans le vrai, mais le fanatisme religieux est plus fort en nombre et en conviction. Il se nourrit du désespoir des hommes. Nietzsche l’avait compris, lui.

- Et c’est quoi tous ces hommes translucides ?
- Ce sont ceux qui ont aussi un défaut de fabrication dans le mécanisme de décollage. Leur âme est éjectée du corps quand ce dernier meurt, mais au lieu de s’envoler comme prévu, ils restent au sol dans cet état pour vivre une existence en pointillés. Et comme ils évoluent dans la quatrième dimension que les êtres de chair ne perçoivent pas – sauf cas rares de clairvoyance et enfants en bas âge – il peuvent intervenir dans les trois autres tout en étant réduits à l’anonymat.
- En quelque sorte ce sont des fantômes ?
- Ou des esprits peu importe, tout ce qui interfère sur votre quotidien et que vous qualifiez d’irrationnel, de surnaturel ou de paranormal. En tant qu’êtres foncièrement humains, ils ont chacun leur personnalité, certains sont maladroits, d’autres protecteurs, ou encore d’autres farceurs ou mauvais. Et en fonction de leur caractère, ils sauvent des gens comme des présumés anges, en martyrisent quelques-uns comme les esprits malins ou s’amusent simplement à leur faire peur comme les spectres.
- Tu évoquais les enfants tout à l’heure, ils perçoivent en quatre dimensions eux ?
- Tout a fait. Plus ou moins longtemps. A la naissance, tous sont emplis d’une âme réincarnée qui a vu tout ça pendant son voyage inter-corps. C’est juste une question de mémoire. Et comme tout, ça s’entretient. A partir du moment où les souvenirs s’envolent, la quatrième dimension devient surnaturelle à leurs yeux. En gros, l’expérience prolongée du corps les parasite dans leur système de perception du réel.
- Tout s’explique.
- Tu vois, c’est d’une simplicité enfantine.
- C’est le cas de le dire

Je songe à mon enfance, où je me créais des êtres imaginaires qui vraisemblablement n’avaient d’irréel que ce que mes parents voulaient me faire croire.
-Et là-bas, c’est quoi ? lui dis-je en désignant une autre partie de l’univers
- C’est un de mes nouveaux jeux en développement, comme tu le vois, je n’ai pas beaucoup de moyens alors ça fonctionne souvent sur le même schéma. J’améliore juste la technique au fil des expériences.
- Il y a donc une vie extra-terrestre…
- Bon dans celui-là, je ne suis qu’à la phase initiale de développement in vitro. Je suis sûr que tu aurais été déçu d’apprendre que certains de vos aliens ne se réduisent qu’à de pauvres organismes unicellulaires.
- C’est sûr…
- Par contre là-bas, ils sont beaucoup mieux organisés que vous : ils n’ont pas refoulé la quatrième dimension et s’en servent au quotidien : télépathie, voyages dans le temps, téléportation… et quand ils vous visitent, vous ne les voyez que rarement vu qu’ils exploitent cette dimension. En tout cas, vous les faites bien rire, ils vous prennent pour des estropiés de la perception et des masochistes qui perdent leur temps à travailler dans le vide. C’est vrai que vous vous fatiguez vraiment pour rien, à fabriquer vos moyens de transport tous plus lourds et plus polluants les uns que les autres… alors qu’une simple téléportation…
- OK j’ai compris, nous sommes les handicapés de la création.
- Oui mais tellement attachants en même temps. Et tellement imprévisibles… le bogue ça a du bon : ça distrait tout le monde.
- Des saltimbanques… génial…
- Alors ça, c’est une réaction typiquement humaine, à force de fantasmer sur une prétendue supériorité intellectuelle, vous ne prenez pas conscience que vous êtes la plus célèbre espèce vivante de l’univers et mine de rien – et je regrette d’avance ce que je vais dire – la plus précieuse. Quand on n’a plus de progrès à faire, on s’emmerde, point. Votre niveau d’archaïsme vous fait la risée de toutes les galaxies réunies certes, mais pendant ce temps vous êtes au moins occupés au plus noble des loisirs : le rêve. Même si ce mode de fonctionnement est pervers : vous rêvez de rapidité alors vous vous épuisez à polluer, vous convoitez la richesse alors vous creusez les inégalités et entretenez l’injustice, vous vous accrochez au miracle alors que vous assassinez au nom de vos religions, vous fantasmez d’immortalité alors que vous l’avez, vous courez après le plaisir des sens ce qui mène au viol et à l’obésité mais dans tous les cas vous n’êtes pas comme tous ces blasés extra-terrestres qui jouissent de tout donc ne jouissent plus et n’ont trouvé de refuge que dans la moquerie de ceux dont ils envient inconsciemment la candeur et l’espoir. Finalement, l’ignorance n’est peut-être pas synonyme de stupidité car en n’ayant rien saisi de la réalité qui vous entoure, vous avez tout compris. Que vaut-il mieux ? Courir après des chimères de bonheur ou tout maîtriser en sachant qu’il n’y a rien à faire de mieux que d’exister, végéter finalement ?
Et qu’est-il préférable entre s’épuiser au service d’un modernisme illusoire et destructeur ou connaître la vérité pour éviter des massacres et s’adonner aux joies du loisir et de la paix ?
Sincèrement je t’ai exposé mon opinion, et tu es libre de penser le contraire, d’autant plus que je viens de rompre tes idéaux et que ton narcissisme humain en a pris pour son grade. Mais sois fier de ton ignorance, cela te donne une véritable raison de vivre : savoir.
- En même temps, c’est celle-là même qui m’a poussé au suicide… J’étais avide de réponses et cette frustration m’était invivable.
- Et l’inverse aurait eu le même effet…
- Ce n’est pas faux…

Désormais libéré de mes remords posthumes, voilà que je me sens des poussées d’altruisme et m’inquiète du sort de mes ex semblables.
- Et le destin de l’humanité c’est quoi alors ?
Dieu compacte l’univers pour le rendre plus lisible dans sa globalité et me montre la ligne de destinée de la planète terre. De ce que je peux apercevoir en amont, c’est que l’humanité a évité bien des catastrophes, au vu des intersections dépassées, avec à l’issue une multitude de champignons nucléaires et des pluies de météorites.
- Houa on a échappé à de ces trucs dis-moi !
- Oui c’était moins une.
- Mais nous approchons d’un embranchement, le destin humain se joue bientôt ?
- Quelle perspicacité mon petit Lucas, comme tu le constates il y a trois impasses possibles : la plus lointaine suit la logique des choses par glaciation progressive, la terre tournant en spirale imperceptiblement centrifuge autour du soleil. Ce qui à très long terme va geler toute possibilité de survie sur terre.
- Et celle du milieu, c’est la pollution qui est représentée par ce nuage opaque ?
- Exactement, si la terre emprunte cette voie, elle va s’autolyser à moyen terme par asphyxie lente. Et vous appelez ça le progrès…
- Comme quoi y’a des raisons de s’alarmer.
- Encore faut-il s’alarmer pour les bonnes raisons. Regarde un peu la voie la plus courte vers laquelle vous vous précipitez dangereusement.
- Je ne vois pas à quoi ça correspond, on dirait une grosse framboise, la planète est toute boursouflée.
- C’est tout simplement l’extinction de l’espèce humaine faute de capacité de reproduction.
- Nous sommes condamnés à la stérilité ? où est le rapport avec les fruits rouges ?
- Laisse-moi t’expliquer. Surtout que tu as déjà la réponse mais tu fais preuve de fainéantise. Plusieurs facteurs entrent en jeu : la première c’est l’alimentation (d’où l’aspect tuméfié de la planète, ce n’est qu’un symbole). Du fait de son caractère excessivement riche en triglycérides, cela va inhiber la production de gonades. L’autre raison, c’est que suite à cette nourriture démesurément grasse et sucrée, la population planétaire va subir le fléau de l’obésité, ce qui techniquement et géométriquement va rendre tout rapport sexuel extrêmement problématique. D’autant plus que vous risquez de dépérir avant toute chose de non-désir entre les sexes, comblé par la boulimie, qui mène à l’obésité, donc à la baisse de libido, donc au refuge dans le gavage et ainsi de suite.
- Ça me fait penser à une réplique de la Cantatrice Chauve : « prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux » … Remarque, il reste toujours l’insémination artificielle.
- Oui mais cela ne suffira pas de contourner le problème indéfiniment – d’autant plus que ce dernier prend des proportions pachydermiques -, il faudrait que l’humanité se prenne sérieusement en main pour traiter les causes et avant tout prévenir le fléau.
- Tout ça c’est de la faute à Mac Do.
- Donc à l’homme, qui l’a créé ce clown morbide ?
- Les Etats-Unis…
- Loin de moi l’idée de prendre parti. Pour moi, les américains ne sont rien de plus que des descendants d’européens immigrés sur un autre continent.
- On en revient à l’histoire de la poule et de l’œuf… et donc à Ionesco et sa cantatrice à la calvitie redondante. Mais j’y pense : l’obésité ne serait pas forcément la fin de l’espèce, vu qu’il y aurait décès des corps mais pas des âmes !
- Elémentaire mon cher Watson. En effet, le déséquilibre augmentant le nombre de décès par rapport aux naissances va accroître asymptotiquement le nombre d’âmes égarées dans la quatrième dimension à la recherche d’un corps d’accueil, denrée de plus en plus rare.
- Diantre, l’espèce humaine condamnée à errer en fantôme pour cause de malbouffe…
- C’est grotesque.
- Terrible oui.
- Mais attends, il reste un espoir, parce que les âmes elles, sont résistantes à la pollution et la glaciation n’est-ce pas ?
- Théoriquement oui. Empiriquement, cela fait longtemps que j’ai cessé tout pronostic sur votre sort… Du fait de la nature profondément humaine de l’âme, je ne serais pas surpris que vous dégotiez un moyen inédit de contribuer à votre auto-extermination.
- Ce serait possible de remettre la suite de cette conversation hautement optimiste à plus tard ?
- Ou plus tôt si tu préfères, de toute façon ces expressions ne signifient rien ici-bas, ou là-haut, c’est pareil.
- Ouais.. Quel que soit le moment de la reprise et sa situation spatiale, j’ai envie d’une pause. Point.
Dieu se dilue gentiment dans l’atmosphère stérile et me laisse à mon ennui ponctuel et infini.

Ok ok ok, c’est bien beau tout ça. Dieu m’a tout révélé : le clonage n’est que chimère, si le corps est reproductible à l’identique, l’âme ne l’est pas, mais au moins ça a le mérite d’occuper l’homme ; les guérisons miracles sont psychosomatiques, du fait de la supériorité de l’âme qui peut donc interagir sur le corps, tout comme le magnétisme est tout simplement l’action d’une âme externe sur un corps malade. Reste à élucider un point : pourquoi suis-je le seul ex humain dans ce monde à part ? De quel droit ne bénéficierais-je pas du privilège de réincarnation ? Lorsque j’ose interroger Dieu à ce sujet, le voilà le lâche qui se fait poussière comme s’il n’osait pas me révéler la vérité en face.
- Vois-tu Lucas, tu es choisi de ton plein gré de quitter ton état corporel n’est-ce pas ?
- Certes mais ça ne répond guère à ma question.
- J’y viens. La patience est la voie de la sagesse, ne sois pas si pressé…
Je reste donc dans l’expectative d’une explication, en espérant tout de même que ça ne va pas prendre une éternité. D’autant plus que c’est terriblement frustrant de patienter à côté d’une miette qui réfléchit. Il se décide enfin :
- Voilà. Au départ je comptais désigner quelqu’un au hasard. Mais j’ai trouvé inique d’opter pour quelqu’un qui n’avait pas choisi de mourir, qui s’était accroché à sa vie terrestre tout au long de son existence. Alors l’idée de sélectionner un suicidé m’a parue plus pertinente. Mais vois-tu, des suicidés, il y en a des masses, alors j’ai fais mon tri selon plusieurs paramètres. Le principal étant le degré d’insatisfaction terrestre due aux limites de connaissance. Tu t’es rapidement démarqué de tes collègues sur ce plan. Ce qui t’as poussé à ce geste, c’est ton désir non satisfait d’omniscience non ?
- J’avoue j’ai toujours été un perpétuel insatiable de science. Cela dit, je doute d’être le seul à se tuer pour cette raison.
- C’est vrai, vous étiez plusieurs. Pour vous départager, j’ai tiré à la courte paille.
- Et ça a été pour ma poire…
- Je corrigerais plutôt en te disant que tu es le grand vainqueur de la loterie.
- Et je gagne quoi au juste ?
- L’omniscience…
- Génial. Vu d’ici, ça ne m’avance à rien vu que je n’ai aucun disciple pour le partager ton savoir universel. Et puis toi tu sais déjà tout…
- A croire que ton insatisfaction chronique dépasse l’existence terrestre… Tu t’es battu toute ta vie pour trouver des réponses à tes questions existentielles, et maintenant qu’on te les sert sur un plateau d’argent, tu trouves encore à te plaindre de ne pas pouvoir parader avec ! C’est un comble !
- Bon passons. Y ‘a un autre lot ?
- Oui. L’autre raison pour laquelle j’ai décidé de te convier est purement égoïste. Malgré mes nombreux jouets, je m’ennuyais à mourir. Le souci, c’est que je n’en mourais pas faute de létalité. Je me suis dit qu’une compagnie me soulagerait.
- Dieu « tout-puissant » souffre d’esseulement…
- Et oui…
- Si je comprends bien, je suis réduit à te divertir à jamais.
- Oui mais tu n’es pas tombé sur n’importe qui tout de même.
Voilà que la poussière a subitement triplé de volume. Face au gonflement de son ego, je ne me cache pas de lui faire remarquer :
- Tiens, je croyais que l’orgueil comptait parmi les sept péchés capitaux… T’aurais pas pu créer un interlocuteur de ton envergure plutôt que de désigner arbitrairement un de tes playmobil ? Vous auriez joué à la bataille navale avec toutes vos planètes.
- Tu occultes un détail d’importance Lucas
- …
- C’est l’homme qui m’a créé, donc toi…
- Mais c’est complètement absurde ! Tu m’as affirmé le contraire il y a deux années-lumière de ça !
- Qui te dit que c’est incompatible, le créateur créé par sa création ? J’ai commencé à exister à partir du moment où vous avez pris conscience de ma réalité. Rien n’existe autrement qu’à travers un regard extérieur. Il va falloir que tu progresses en termes de raisonnement mon p’tit gars : l’absurdité est le terreau de l’univers, son mécanisme qui lui permet de tourner, ce en quoi il prend naissance et meurt pour mieux se renouveler.
- Ça devient abstrus tout ça.
- T’es pas plus bête qu’un autre pourtant.
- Toi on ne pas dire que tu sois avare en compliments, ça me touche… En gros si je saisis tous les tenants et aboutissants de ta démonstration, cela signifie que depuis tout à l’heure, je parle à moi-même (vu que je t’ai créé) ?
- Oui et non. Oui dans la mesure où les réponses à tes interrogations ont toujours été en toi, et non si on considère que sans moi tu n’aurais jamais été… et réciproquement…
- Je m’y perds dans toutes ces contradictions.
- Absurdités s’il te plaît, ou paradoxes si tu préfères.
- Ok, si tu joues sur les mots… de toute façon, le vocabulaire n’est que pure invention de l’esprit…
- Tu progresses dis-moi.
- Là n’est pas la question ! Je préfère faire preuve de franchise avec toi : Dieu ou pas, invention de mon esprit ou non, je n’ai aucune envie de me faire chier l’éternité en ta compagnie, ou la mienne j’ai compris. C’est injuste ! Si je me suis donné la mort, c’est parce que j’espérais trouver mieux ou au moins différent par la suite ! Peu importe, le paradis, le néant (sans la conscience de ce dernier) ou la réincarnation mais sûrement pas un ennui infini ! Ils sont où les angelots qui butinent, la sérénité extatique et tout le tintouin ?
- Tu n’es pas très indulgent avec ma condition dis-moi.
- Attends, tu l’as pas vraiment été avec la mienne si je ne m’abuse, je ne vois absolument pas en quoi je te serais redevable de quoi que ce soit !
- Mais c’est pourtant limpide : tu avais la liberté d’épargner la tienne, et c’est dans ce choix que je t’accordais (et dont tu n’as pas su profiter) que j’estime avoir été suffisamment magnanime envers toi ! Monsieur crache dans la soupe…
- C’est trop facile comme argument, si au moins tu m’avais laissé cette certitude : que j’étais maître de ma réussite… là ça aurait été un geste généreux. -C’est hypocrite de jeter l’enfant aux lions et de lui dire après coup que ça aurait pu se passer autrement !
Si tu ne tétais pas obstiné à tourner autour de ton nombril et à regarder pas plus loin que le bout de ton nez, tu t’en serais rendu compte de toi-même. Toi seul détiens la culpabilité de ton échec, il va falloir que tu l’assumes une bonne fois pour toute.
- Culpabilisation : on dirait ma mère !
- Ne critique pas cette brave femme s’il te plait, elle souffre suffisamment comme ça, surtout depuis les récents événements…
- Re belote. Bon si c’est pour subir ça je me casse ! C’est par où la sortie ?
- A toi de trouver.
- Super… si c’est pour m’apercevoir après avoir tourné dans ce monde absurde que l’entrée coïncide avec la sortie et que je vais écouler le plus clair de mon temps à passer et repasser au même endroit, autant abdiquer avant même d’avoir commencé…
- Je te reconnais bien là…
- Qu’est-ce que tu insinues ?! que je suis un lâche c’est ça ?!
- On ne pourra pas m’accuser de l’avoir dit…
- Ok, dans toute mon omniscience, j’aurais surtout retenu que le Créateur est égoïste, cynique et prétentieux. Ah j’oubliais : incompétent aussi !
- Tu as dépassé les bornes là… Tu refuses de saisir l’opportunité que je t’offre ?
- Opportunité… Laissez-moi rire …
- Très bien. Tu vas avoir droit à ton retour sur cette Terre que tu convoites tant et que tu as pourtant tout fait pour déserter. On ne regrette jamais que ce qu’on a perdu… Mais je te préviens : inutile de te suicider une seconde fois, sinon c’est le même sort qui t’attend compte sur moi !
- Pas de souci, ça se passe comment ?
- Monte sur ce nuage.
- Génial, un ascenseur céleste.
- Tu ne comptes pas si bien dire…
M’asseyant confortablement dans la ouate, j’attends le décollage mais voilà que Dieu ouvre une main, ce qui a pour effet de trouer le nuage en question et de me précipiter dans le vide.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Lea Golder

Âge : 41 ans
Situation : Célibataire
Localisation : Paris (75) , France
Profession : Finance et IT
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