Mourir trop tard


J’émerge doucement de ma torpeur. J’ouvre les yeux. Je ne suis pas chez moi. Je suis dans une chambre, une chambre d’hôpital me semble-t-il. Que m’est-il arrivé ? Je ne m’en souviens pas. Sur la table de chevet, le réveil indique « 14 :05 ». Je n’ai pas trop d’énergie. Je m’ennuie après mon premier coup d’œil circulaire. Un jeune gars entre. Il me souhaite le bonjour, m’explique qu’il va changer mon lit et mon matelas, que je serais mieux installé ensuite. Il pousse un lit médicalisé vachement bas à la hauteur du mien.
Mais finalement, je m’en moque. J’ai surtout envie de faire un tour, de voir où je suis…
— Non monsieur, surtout ne vous levez pas, vous vous êtes cassé le col du fémur.
— Pas du tout. Je n’ai rien.
— Si Monsieur, je vous assure, l’infirmière m’a bien prévenu.
— C’est une erreur. Je me sens bien.
— Non Monsieur, vous risquez de vous faire très mal en essayant.
— J’ai rien je vous dis !
Je me redresse un peu, bouge sur mon bassin. Si, je dois avoir quelque chose. Une douleur se réveille, pas trop forte. Il a peut-être raison. Mais je ne lui dis pas et je me recouche.
Il reprend son activité. Il a mis son matelas gonflable sur le lit et recherche une prise où brancher sa pompe. Mais elles sont rares et toutes occupées.
Je ferme les yeux. Je n’aime pas être réduit à l’immobilité. J’ai été paysan toute ma vie. Debout dès cinq heures sept jours sur sept. Et toujours quelque chose à faire jusqu’à vingt heures, heure de la soupe et des informations sur la Première. Clotilde ma femme se chargeait du potager, de la basse-cour et des tâches ménagères. Moi, c’était les vaches, la culture du maïs, les foins, un peu de Colza et tout l’entretien de la ferme et du matériel. Pas le temps de s’ennuyer, et les vaches, faut les traire et les nourrir à heures fixes. Comme seuls passe-temps, la chasse, la pêche, les champignons selon les saisons durant quelques périodes de temps libre pris sur le travail qui pouvait attendre un peu.
Quel jour sommes-nous ? La pièce est très claire, la fenêtre est ouverte, il fait beau et chaud. Un type assis par terre devant un autre lit attend que son matelas se gonfle. C’est ça le bruit que j’entendais. Je vais avoir un compagnon de chambrée ? Ce serait bien, je m’ennuie tout seul ici.
— Ne vous inquiétez pas Monsieur, il faut vingt minutes environ pour gonfler ce matelas. Ensuite nous pourrons vous changer de lit et vous pourrez vous reposer tranquillement.
Vingt minutes. J’ai le temps pour une petite balade dans le couloir, rencontrer du monde… Je me redresse.
— Ne bougez pas Monsieur !
— Ça va mon gars. Je veux juste me dégourdir les guibolles le temps pour vous de terminer votre truc.
— Vous ne pouvez pas marcher Monsieur !
— Mais si, je vais bien.
— Vous vous êtes cassé le col du fémur Monsieur.
— Mais non !
— Si Monsieur, vous risquez vraiment de vous faire très mal.
J’empoigne le bord du lit. Elle est vraiment gênante cette barrière. Je commence à lever la jambe et je la repose aussitôt. J’ai un nerf qui me tire. Il a peut-être raison le jeunot.
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire dans ce lit ? Tout seul ! Ah, si Clotilde était là. On aurait bien pu s’amuser. J’en ai passé de bons moments avec elle, même quand elle a vieilli, qu’elle a grossi, qu’elle était de plus en plus souvent de mauvaise humeur, qu’elle avait mal au dos, à la tête. Et puis, c’est un cancer du sein qui a fini par l’emporter, ma pauvre vieille, un jour de printemps. Je n’avais semé qu’une dizaine d’hectares cette année-là quand elle est morte. Après l’enterrement, je n’ai pas eu le courage de m’y remettre. J’ai cédé la ferme au fils, même si je n’avais pas encore l’âge de la retraite, et je l’ai aidé, mais je travaillais avec bien moins de cœur que lorsque je pouvais encore retrouver Clotilde le soir. Le fils, quant à lui travaillait dur, avec deux fermes sur le dos, même si je faisais encore les vaches, un petit potager et quelques poules. Je ne connaissais rien d’autre de la vie, si ce n’est faire mon bois, partir à la chasse seul ou avec mon copain Lucien. C’est quoi ce bruit ?
— J’ai bientôt fini Monsieur.
— Que faites-vous ?
— Je vous prépare votre nouveau lit. Et comme vous ne pouvez pas bouger, vous allez avoir un matelas anti-escarres bien plus confortable que votre actuel matelas mousse.
— Je peux bouger. D’ailleurs j’ai bien envie d’aller pisser.
— Attendez, je vais vous trouver le bassin de lit.
— Pas besoin, je préfère me lever.
— Non Monsieur, surtout pas. Vous avez le col du fémur cassé.
— Je vais très bien.
— C’est grâce aux calmants. Mais si vous essayez de vous lever, vous allez tomber et souffrir.
— J’ai rien, je vous dis !
J’attrape cette saleté de barrière. Je n’arrive pas à la rabaisser.
— Monsieur, non, calmez-vous !
Me calmer ? Il m’énerve plutôt, ce petit con. Je m’en vais lui montrer si je peux pas aller pisser. Mais une douleur me scie le dos. Je grimace. Il a peut-être raison. J’arrête de m’agiter contre cette fichue barrière, je me laisse retomber sur mon oreiller et je tourne la tête pour ne pas voir sa tête de niais.
Cela me rappelle l’Algérie, l’hôpital militaire après avoir été blessé. Le docteur voulait me garder un mois au lit, et à ce moment-là, il valait mieux en profiter. J’avais déjà survécu à cette embuscade, pas envie d’aller crever dans une autre. Enfoirés de ratons. Enfoirés de gradés. Putain de guerre. Heureusement, il y avait les copains, les perms, les beuveries pour oublier les longues marches, les manœuvres en GBC, les combats. J’ai même été décoré, pas pour fait d’armes, mais pour bons et loyaux services à Reggane, une fois remis de ma blessure. J’ai assisté aux trois premières gerboises lors de ma dernière année d’appelé. J’ai eu du pot. Nombre de copains sont morts des années après de divers cancers, comme Jeannot au poumon et Alain à la prostate, alors qu’ils avaient à peine cinquante ans. Paul, lui, ce serait à cause des pesticides qu’il a eu sa tumeur au cerveau. Et puis, chanceux sans l’être, puisque j’ai été veuf à cinquante-huit ans. Moi, si un jour j’ai un cancer, je me flingue tout de suite. Ils ont tous trop souffert avant d’y passer. Aujourd’hui, à soixante-cinq ans, j’aimerais refaire ma vie. D’ailleurs, tiens, c’est décidé, dès que je sors d’ici, j’arrête complètement les vaches, je quitte la ferme, je pars en voyage…
— Attention, Monsieur, on va vous soulever avec le drap et vous changer de lit.
— Non, je vais me lever.
— Monsieur, vous ne bougez pas. Vous vous êtes cassé le col du fémur.
— Je vais bien, je vais me lever.
Mais ils ne m’écoutent pas. Ils sont quatre, dont deux femmes. Un autre gars, sans blouse, me regarde effaré. Je ne le connais pas. Les autres non plus d’ailleurs. Qu’est-ce que je fais à l’hôpital ? Ils me reposent sur le matelas. Je ressens quelques douleurs dans ma carcasse qui se calment presque aussitôt. Mon ancien lit est emmené par le gars sans blouse. Il commence à le démonter dans le couloir.
Les infirmières sont très gentilles avec moi, tandis que les deux gros bras repartent sans un mot. Elles relèvent le lit à leur hauteur avec la télécommande. Elles arrangent mes oreillers. Je ne me lèverai que tout à l’heure. Pour l’instant, je me sens bien avec elles. Elles me sourient gentiment, malheureusement elles partent déjà.
Mon esprit vagabonde. J’ai envie de me lever. Mais la barrière me gêne. J’appellerais bien l’infirmière qui discute avec un jeune homme auprès d’un lit démonté dans le couloir. Dans le silence de ma chambre, je parviens à entendre leur conversation, pourtant relativement discrète. Il lui dit qu’il n’aime pas son boulot, qu’il récupère trop vite ses matelas. Elle lui répond que pour celui-là, il attendra quand même un peu.
Puis ils parlent d’un gars, bientôt soixante-quinze ans, inopérable, atteint d’Alzheimer et d’un cancer des os. Après presque dix ans à l’ « épade », ce malade isolé, car sa femme est morte, son fils travaille quinze heures par jour pour sauver sa ferme, a échappé à leur surveillance et a réussi à s’enfuir dans le parc. On l’a retrouvé à terre, hurlant de douleur. On lui a fait passer une radio des hanches, on a trouvé des anomalies, dues au cancer. Son stade est trop avancé. L’hôpital fournit les analgésiques qui font encore effet, mais on ne sait pour combien de temps.
Le malheureux ! Encore un qui est sur la mauvaise pente. J’ai de la chance de n’avoir qu’un problème de… de… de rien je pense. Tout va bien, je sortirai bientôt. Je vais me lever pour lui demander quand, histoire de me promener un peu.
Je me redresse. Aïe ! La tête tourne un peu. Je m’appuie à la barrière. Il s’agit de ne pas valser par-dessus et me briser le cou : ce serait trop bête. J’aperçois une molette près de ma jambe. Quelle idée de la mettre aussi loin ! Je parviens à l’atteindre, à la desserrer…
Je rabaisse la barrière. Victoire ! Je vais pouvoir me lever.
 


Publié le 7 octobre 2014

42 votes



L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
Voir la fiche de l'auteur