Trois médecins par mois, des tests de tous genres, sanguins, hépatiques, endocriniens, osseux, neurologiques, psychologiques, à coups de piqûres douloureuses, d’IRM froids et bruyants, de prélèvements pénibles, de scanners et radios désagréables, de thérapies morbides, voilà le traitement que Sabine ma mère m’inflige par compassion depuis maintenant seize ans. Oui voilà seize ans que je souffre d’absolument partout, et que ma mère me trimbale de cabinets en hôpitaux, en quête frénétique d’une réponse d’expert. Le plus douloureux, c’est que c’est bien la seule personne de mon entourage à entendre ma complainte sans la comprendre pour autant. Mon père me méprise, mes camarades de classe m’insultent, même Virginie ma petite amie a l’air de s’intéresser à moi uniquement pour entretenir sa bonne conscience.
Nous nous sommes entretenus avec tous les experts du Pas-de-Calais jusqu’au Languedoc-Roussillon sans compter les innombrables passages à la capitale et quelques expéditions à l’étranger.
Aujourd’hui, c’est le docteur Sceptique qui nous accueille, recommandé par une amie d’amie de maman…
J’ai beau me tortiller sur ma chaise, je ne trouve pas d’assise confortable, alors je me recroqueville dans ma sempiternelle doudoune malgré les vingt-cinq degrés ambiants. L’atmosphère me fait tousser, et j’ai du mal à dévisager ce nouvel expert en médecine derrière mes sombres lunettes de soleil qui ne me quittent que la nuit. Le docteur Sceptique de son côté fixe les parties visibles de mon visage, son regard docte se frayant laborieusement un chemin entre ses sourcils broussailleux et les montures de ses petites lunettes de presbyte. Quant à Sabine, elle se tient bien droite en bout de chaise, son petit sac à main en simili cuir sur ses petits genoux de petit bout de femme, et elle regarde de ses petits yeux alternativement le docteur puis son fils, avec cette désespérance des mamans perdues, blessées au plus profond par la souffrance de leurs petits.
Vas-y Théo parle au docteur. Me somme-t-elle de sa voix doucereuse qui m’énerve de jour en jour.
Comme d’habitude, ces deux regards qui me scrutent tel une bête craintive qu’on cherche à amadouer pour mieux la soumettre ne m’inspirent rien qui vaille, et puis je grelotte trop pour pouvoir ressasser ce discours que je répète depuis des années. Alors je me contenter d’enfoncer le museau dans mon cache-nez. Tout à coup, un chien se met à aboyer au dehors, ce qui ne manque pas de me faire violemment sursauter. Evidemment, le docteur Sceptique qui porte de mieux en mieux son nom bondit à ma réaction imprévisible. Finalement, agacé par le spectacle pitoyable que je dois lui offrir, il se décide à prendre la parole :
- Bon, peut-être peut-on procéder dans l’ordre… Depuis quand souffres-tu Théo ?
- Bin… j’m’souviens plus trop, balbutiai-je malgré moi.
- Allons fais un effort, m’encourage ma mère avec une sévérité feinte.
- Depuis tout petit. Dis-je finalement.
Le docteur émet un soupir on ne peut plus perplexe et enchaîne 
- Soit… Et d’où souffres-tu exactement ?
- Un peu partout à la fois en fait…Mais comme je disais à Maman, je m’efforce de vivre avec…
- Face au visage défait du docteur, Sabine renchérit :
- Depuis qu’il est bébé, on peut à peine le toucher. On vit quasiment dans le noir, et même les boules Quiès n’ont pas résolu son hypersensibilité auditive. -Le plus inquiétant, c’est qu’il est incapable de se concentrer en classe… il accumule le retard.
- Evidemment, on est assis trop longtemps, c’est intenable. Précisai-je.
Maintenant, c’est une vilaine étincelle d’ironie qui s’allume dans le peu d’yeux qu’on devine dans le visage désordonné du médecin. Malgré le comique de la situation, il se concentre tant qu’il peut sur son interrogatoire :
- Hum hum… Marmonne-t-il en tachant de garder son professionnalisme. Il est plus fragile que la normale en somme ?
Et voilà, comme d’habitude, me voilà évincé de l’entretien qui me concerne, on parle de moi comme si j’étais aux abonnés absents. Ma mère, quant à elle, n’ayant pas capté le caractère moqueur de la question, ne lâche pas prise 
- Je dirais qu’il est plus sensible plutôt. Au sens propre du terme, comme si il avait une sensorialité tellement supérieure qu’il ne pouvait rien supporter.
Le médecin reprend son ton grave surtout que cet entretien commence sérieusement à l’agacer :
- Ecoutez… je comprends tout à fait votre désarroi mais sachez que les rarissimes cas d’hyper sensitivité ne se manifestent jamais simultanément aux cinq sens.
A cette réplique certes déroutante, la génitrice blessée se sent obligée de lever le ton :
- Mais enfin, il ne les invente pas ses douleurs tout de même ?!
- Je ne mets absolument pas en doute les paroles de votre fils madame. Je tente simplement de vous expliquer que ces douleurs peuvent tout à fait être vécues tout en ayant des causes… comme on dit dans le jargon… psychosomatiques.
Aïe aïe aïe l’insinuation qui fait instantanément bouillir maman de rage.
- Vous entendez par là qu’il est taré c’est ça ? S’insurge-t-elle.
- Absolument pas. J’ai déjà eu des cas de patients qui se sentaient agressés par la lumière ou les sons extérieurs. Cela peut simplement être signe d’une dépression passagère. Nous pouvons régler cela avec une médication adaptée.
- Une dépression passagère qui dure 16 ans… Laissez moi rire…
Face à l’agressivité grandissante de la mère, le médecin s’adresse de nouveau au fils :
- Tu n’as jamais un moment où tu te sens bien ? 
- Si… dans ma grande baignoire. Réponds-je le vague à l’âme…
- A température corporelle et exclusivement remplie d’eau minérale. Précise ma mère. Le calcaire et le chlore lui donne des suffocations et des démangeaisons intenables.
- Je m’interroge sur un point madame : à quel âge l’avez-vous sevré ? demande alors le médecin en se massant les tempes.
Nous voilà bien penauds tout à coup la chair de la chair et la chair en elle-même, c’est bien la première fois qu’un professionnel songe à nous poser cette question. En guise de réponse, nous nous contentons de baisser le nez et de nous tortiller les doigts comme deux grands gosses en faute.
- Allons… même tard ce n’est pas un drame… Encourage le docteur.
- Ça aussi c’est un gros problème… Balbutie Sabine.
- Ne me dites pas que vous le nourrissez encore au sein ?! s’exclame le médecin en réprimant un éclat de rire.
Ça y est, le ton a franchi les limites du supportable pour mes tympans fragiles. Instantanément, je me bouche les oreilles tant que je peux histoire d’étouffer ce sifflement intolérable qui vient me torturer. Ma mère indique au médecin d’un geste de la main de baisser le volume.
- N’exagérez pas tout de même docteur… on a pourtant essayé mais… Reprend-elle.
- Mais ? Interroge le docteur dont la mine se décompose de plus en plus.
- Ça va vous paraître incroyable…
- Sûrement pas plus que tout ce que j’ai entendu jusqu’ici… Dit le médecin comme s’il parlait à lui-même.
- Ce qui est le plus intolérable pour Théo, c’est la faim…
Gardant son calme, le médecin saute de son fauteuil, fait le tour du bureau en silence, s’approche suspicieusement de moi et tend l’oreille. J’en viens à me demander s’il n’entend pas le sifflement qui perdure dans mes pavillons. Mais contre toute attente, il découvre enfin d’où vient ce bruit de succion quasi imperceptible qui l’incommode depuis le début de cet entretien. Il scrute mon visage et remarque malgré sa transparence la paille à la commissure de mes lèvres. Il en suit le trajet et constate que celle-ci se faufile dans le col de mon manteau et ressort par le bas pour plonger directement dans mon énorme sac à dos. Atterré, le docteur Sceptique s’adresse à Sabine :
- Vous voulez dire… qu’il suçote cette paille… à longueur de journée ?
- Vouiii. Répond-elle du bout des lèvres.
Prenant sa tête entre les mains comme si elle était devenue subitement lourde, il se redresse en émettant un long soupir et retourne à son bureau. Il se laisse un temps et tente de reprendre ses esprits. Puis d’un calme forcé, demande :
- Et il y a quoi au bout de cette paille au juste ?
- Du Rénutryl. Ça le tient bien au corps tout en lui apportant tout ce qu’il faut. Heureusement que sa croissance ralentit, le poids du sac commençait à devenir lourd. Là il stagne à quatre boîtes par jour.
Un lourd silence s’installe dans la pièce. Quand enfin le médecin émet la réponse que nous n’espérions plus entendre après tant d’années 
- Je crois avoir trouvé de quoi souffre votre fils.
Les yeux brillants d’espoir, nous attendons la suite fébrilement. Laissant passer une longue pause effet de surprise, il poursuit enfin :
- Je pense sérieusement que Théo pâtit depuis sa naissance d’une éducation bien trop protectrice pour lui permettre de se défendre seul face aux agressions du quotidien. Pardonnez-moi, mais à l’analyse de votre récit, je ne vois qu’une réponse : vous êtes une mère poule décidément trop couveuse qui à force de réchauffer l’œuf, l’a littéralement ramolli et l’empêche de devenir poussin et encore moins coq.
C’en est trop, face à telle cruauté de jugement, je m’insurge :
- Ah non ! Ils m’en on fait baver avant de trouver ces solutions ! J’ai été forcé de vivre comme les autres de l’âge de deux ans à cinq ans, les pires années de ma vie ! Un vrai calvaire !
- Non mais faut croire que l’hypocondrie est génétique, calmez-vous tous les deux, je n’ai jamais rencontré de patients aussi paranoïaques ! hurle le médecin hors de lui.
Il brandit son stylo Mont-blanc et griffonne frénétiquement sur son bloc d’ordonnances en fusillant du regard ses interlocuteurs hagards.
- Voilà une bonne dose d’antidépresseurs pour le jeune débile et une d’anxiolytiques pour sa tarée de mère, maintenant sortez de mon bureau et ne venez plus m’emmerder avec vos maladies imaginaires ! Et comme le mal est virtuel, considérez qu’on ne s’est jamais rencontrés, je vous offre la consultation !
Sur ce, Sabine, toute tremblotante, reprend son petit sac à main, ne daigne même pas prendre l’ordonnance balancée par le médecin devant elle, et me prend délicatement par le bras pour me mener vers la sortie.
Arrivés dans la voiture aux vitres tapissées de sombres rideaux, Sabine retient ses larmes et moi je cache mes yeux rougis d’indignation sous mes lunettes de soleil. Je me console en tétant fébrilement ma paille et marmonne : « Laisse tomber maman, ils sont tous plus bornés les uns que les autres. -A moins qu’ils aient tout simplement raison. »
De retour dans notre maisonnette aux volets fermés, je me réfugie dans le salon plongé dans la pénombre, pour m’installer en position fœtale sur le canapé moelleux. A mes pieds, un puzzle inachevé est étalé au sol. Sabine s’affaire silencieusement dans la cuisine, plongée dans ses pensées, quand le téléphone se met à vibrer. Sabine décroche : « Ah Virginie c’est toi, oui nous sommes rentrés, tu peux passer voir Théo. » Sur ce, elle se dirige vers la porte d’entrée qu’elle entrebâille avant de retourner vaquer à ses occupations.
Quelques minutes plus tard, Virginie arrive à tâtons, ferme doucement la porte. Je les entends discuter à voix basse, ma mère faisant un bref compte-rendu de la visite. Finalement, Virginie me rejoint dans le salon, où je n’ai pas bougé d’un cil, je ne me sens pas la force de lever la tête pour la saluer alors je m’abstiens. Virginie, habituée à ce genre d’attitude de ma part, s’assoie à côté de moi et dépose délicatement mes cours à rattraper sur la moquette.
- Je peux te prendre dans mes bras ? Me chuchote-t-elle.
- Oui mais doucement. Murmurai-je à bout de forces.
Avec une précaution incroyable, je me redresse pour placer ma tête sur ses genoux, et alors, légère comme un papillon, elle pose sa main sur mon épaule pour en sentir la chaleur.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Lea Golder

Âge : 41 ans
Situation : Célibataire
Localisation : Paris (75) , France
Profession : Finance et IT
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