Les fleurs fanées de la terre promise (chapitre 10)


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Contre le vent
(New York n’est pas ce que l’on croit)

J’ai repris la route. Plus précisément, j’ai repris la piste (de décollage) et j’ai traversé l’Atlantique jusqu’à New York. Partir vers l’Ouest en venant d’Europe aura toujours un petit goût d’aventure. Cela vient sans doute du fait que l’Afrique n’est pas si loin, et qu’en étant collée à l’Europe, l’Asie peut sembler accessible : à la rigueur, on pourrait presque y aller en marchant un matin, au lieu de se rendre à son travail. Certains l’ont fait. D’autres le feront. En revanche, suivre la course du soleil, c’est suivre le cours de la Vie, c’est avancer en progressant, à la manière de l’Egypte ancienne. L’Ouest, c’est le sens de l’histoire. Depuis toujours. Depuis l’Eden perdu.
Vu comme ça, on ne peut pas dire que je sois contre le vent (ceci dit je ne cherche pas à l’être). Mais j’ai quand même évité tous les clichés qui pourraient dicter le choix de la période pour me rendre à New York : non, je ne suis pas venu chercher Michelle Pfeiffer le temps d’un automne, non je ne suis pas venu faire l’expérience des hivers sévères pas plus que du réveillon du nouvel an à Times Square. Pas du tout. Je suis venu en « intersaison au carré » : à la fois entre deux pics de fréquentation touristique et entre deux saisons calendaires. Surtout n’allez pas croire encore une fois qu’il s’agisse d’une posture basiquement antithétique ou même réactionnaire de ma part. Non, je suis venu à cette période tout simplement parce que c’était moins cher. Eh oui, je suis comme la plupart d’entre vous : pas détaché des contingences matérielles.
New York n’est pas si loin de l’Europe. Six heures d’avion environ. Il est vrai que j’ai tendance à considérer que jusqu’à huit heures de vol, ça va encore. Après, ça commence à être un peu long, sans parler du décalage horaire éventuel (à moins de se rendre en Afrique).
L’arrivée à New York ne se fait pas toute seule. Les aéroports sont un peu excentrés. En plus, je trouve qu’il vaut mieux éviter l’aéroport JFK, tellement il est minable. Ça n’a pas beaucoup d’importance, sans doute, mais c’est quand même le point d’entrée dans le pays, l’aéroport. Et puis ça compte toujours, la première impression.
Je viens de réfléchir un moment, et tout bien pensé, je pense que c’est une bonne chose que les aéroports de New York soient excentrés (en laissant de côté les raisons de sécurité déjà fort compréhensibles) : l’excitation à découvrir l’une des villes les plus mythiques qui soit n’en est que plus grande. Avec le transfert depuis l’aéroport, la frustration de l’attente non assouvie se poursuit quelque peu, et la délivrance qui suit gagne en intensité. Evidemment, le risque d’être déçu n’en est que plus grand (le jour où l’homme a posé le pied sur la lune, le satellite terrestre n’est devenu qu’un simple caillou), mais ça vaut la peine de prendre le risque, je trouve.
Cette fois encore j’arrive seul –vous allez finir par croire que c’est une habitude, alors que pas du tout– et, du coup, il m’est hélas impossible de partager mes sensations en direct. C’est pourquoi je pose ces quelques lignes ici. C’est dommage, quand même. J’aurais bien voulu que Clara fût là, à mes côtés…
L’arrivée à New York, même par la route de l’Est, est telle que l’a décrite Céline à une autre époque. Les gratte-ciel de Manhattan paraissent tout d’abord être les crêtes surprenantes d’une chaîne montagneuse inédite. Ils rapprochent l’horizon et vous attirent irrésistiblement à eux. On veut voir. On veut toucher. Et l’on se demande quel chemin va finir par nous amener à leurs pieds, où poser un genou au sol et présenter nos hommages. On est d’ailleurs toujours surpris par les courbes sinueuses, par les voies détournées qui font cette arrivée sur la terre promise, alors que l’on voudrait y plonger tout droit, directement.
En même temps, c’est toujours très tôt que l’on se croit arrivé à Manhattan : les crêtes de béton s’imposent si vite à la vue que l’on perd la notion des distances au sol ; ce même sol, qui, une fois arrivé, n’existe plus du tout, tant l’on marche la tête en l’air.
Il me tarde de sortir de ce taxi, parce que j’ai beau me tordre le cou, je ne vois pas le sommet des immeubles de l’Avenue des Amériques. Je trépigne. Je n’en peux plus. Même si je ne reste pas très longtemps à New York, j’ai cette envie imbécile de me dire « ça y est, j’y suis » et de me débarrasser de ce véhicule qui pourra bien aller au diable !
Bon, j’avoue : j’ai fait ma mauvaise tête. Ça y est. J’y suis. Je suis à New York. Fantasme européen, fantasme mondial, New York met la barre très haut, c’est d’ailleurs sa spécialité. Mais à cette minute, je souris béatement sur ce trottoir, mes bagages à mes côtés, et j’essaie de sentir la ville.
New York est une ville formidable. Frénétique et formidable. Mais pourtant, New York n’est pas ce que l’on croit. New York est toute autre que ce cliché « Manhattanien » tout droit sorti d’Un gendarme à New York. Ne serait-ce que pour la raison suivante : à New York, il n’y pas de gratte-ciel partout, contrairement à ce qu’une certaine représentation spectaculaire de la ville tend à faire croire. Non, Manhattan n’est pas une forêt de séquoias de verre et d’acier. En fait, tout dépend de la composition du sous-sol, qui n’est pas suffisamment solide partout pour recevoir des tours. Ce qui fait que certains quartiers montrent des constructions bien modestes –quelques étages à peine– qui vous feraient presque penser vous trouver à Los Angeles. Presque seulement.
Je crois que, d’une certaine manière, cette découverte est une déception. Ça ne devrait pas, mais ça l’est. Ça l’est parce que New York est une ville où l’on ne vient jamais innocemment. Le voyageur apporte toujours ses fantasmes dans ses valises. Il vient toujours avec une envie de conforter sa propre certitude de connaître déjà ce qu’il va trouver. Il croit avoir des repères, il croit en la bande-annonce de sa connaissance antérieure par bribes. Et s’il ne retrouve pas les points forts de sa prescience, le voyageur est désarçonné, voire déçu. C’est peut-être idiot, mais c’est humain. Il faut s’y faire.
Non, New York n’est pas ce que l’on croit, mais ce n’est pas très grave, car New York reste une ville fascinante. Elle bouillonne d’énergie et de lieux de mémoire collective véritable, de lieux de pèlerinage laïc.
New York est un concentré de clichés, elle est la caricature d’une certaine Amérique teintée d’influence arty européenne. New York est l’icône par excellence. Pourtant certains visiteurs sont moins perméables à son charme que d’autres. Sur ceux-là, New York agit comme un poison lent : elle agit à distance, elle manque par son absence et révèle l’attirance par le sevrage obligé. De toute façon, New York est trop dense pour livrer tous ses secrets. Ce qui fait que subsisteront toujours dans notre esprit deux New York : la ville rêvée et la ville réelle, chacune se nourrissant de l’autre pour devenir plus forte encore.
Je marche dans les rues de Manhattan. Je prends la ville comme elle est, j’ai presque réussi à laver mon esprit de tous ces souvenirs qui ne sont pas les miens. Je fais semblant de me perdre un peu pour avoir le plaisir de me retrouver et de découvrir des endroits où je ne serais jamais venu volontairement. Le ciel est haut entre les tours disparues. Personne ne fait attention à moi. Je suis ici presque chez moi. Je crois d’ailleurs que je vais rester un peu plus que prévu. Tandis que je traverse un petit parc, une petite musique monte doucement dans ma tête : I guess the lord must be in New York City...


Publié le 10 octobre 2014

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L'auteur

Pierre BANNIER

Âge : 49 ans
Situation : Célibataire
Localisation : PARIS , France
Profession : Formateur en français
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