Les fleurs fanées de la terre promise (chapitre 9)


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Je dis oui à tout
(je dis même oui à non)

La rencontre fortuite de Luigi m’a amené à réfléchir. Cette expérience m’a réveillé et j’aimerais bien qu’elle se reproduise. Je me sens bizarre de continuer mon périple transcontinental tout seul. J’ai tout à coup la désagréable impression de faire fausse route, et d’avoir peut-être raté quelque chose. Bien entendu, tous les compagnons éphémères de voyage ne sont pas comme Luigi, mais je m’interroge quand même.
Combien, parmi les silhouettes de ces voisins parfois juste entraperçues, auraient révélé l’or de l’altérité complice ? Je ne sais pas. Combien de mangeurs de chips en paquet de cinquante grammes, combien de profiteurs opportunistes de l’open bar aérien, combien de lecteurs assidus du Monde diplomatique ou bien de Der Spiegel, combien de marteaux de l’ordinateur portable, de cinéphages ne se déplaçant jamais sans leur collection de DVD, combien de voyageurs harassés et ronfleurs, combien d’obèses juste pour vous, combien de jeunes vierges faisant frétiller leurs doigts de SMS indispensables, combien de cruciverbistes rongeant le bout de leur crayon ou suçant les branches de leurs lunettes faut-il voir dans sa vie pour trouver un Luigi ou apparenté ? Je crois qu’il vaut mieux que je ne le sache jamais. Mettons tout ça dans la rubrique « Pertes et profits ». Et puis, de toute façon, tout n’est pas si noir : j’ai quand même le souvenir de deux ou trois discussions plutôt sympathiques avec certains de mes voisins de train ou d’avion (je n’ai encore jamais pris de grand bateau, mais ça viendra).
Je me rappelle par exemple avoir bien discuté avec un gars qui était déjà allé à Hawaï. J’avais profité de l’occasion parce que, en général, personne n’est jamais allé à Hawaï, or moi ça fait partie de mes projets. Eh bien j’étais plutôt content de nos échanges. J’ai affiné ma connaissance des lieux et nous nous sommes quittés avec, en ce qui me concerne, le sentiment d’avoir déjà quelques idées claires pour aborder cette destination.
Je me rappelle aussi cette autre fois où j’avais pris langue avec un artiste dans le train. Je m’étais d’ailleurs ouvert à lui sur le caractère fortuit et éphémère de notre rencontre. Il ne m’avait pas cru et s’était même fait fort de nouer un contact pérenne. Evidemment je ne l’ai jamais revu…
Ces inconnus qui surgissent de nulle part peuvent parfois être de précieux confidents, précisément pour la raison qu’on ne les reverra probablement jamais. Et comme le temps de voyage est compté, il faut aller vite. D’ailleurs on peut aller vite dans le dévoilement personnel sans que cela soit choquant, puisque ce sont les circonstances qui l’imposent. Alors la confidence est facile, et la consultation gratuite et immédiate, sans le fard de la proximité classique de l’amitié…
Enfin, bref, tout ça pour vous dire qu’aujourd’hui je vois les choses un peu différemment, et que je vais essayer d’être plus attentif à ce qui se passe autour de moi.
Je me sens un peu meilleur qu’avant. J’ai l’impression d’être capable de plus de choses, j’ai l’impression que mon champ d’action vient tout à coup de s’élargir. A partir de maintenant je dis oui à tout. Je dis même oui à non. Je suis le chevalier de l’horizon, sans autre limite que ma propre existence, courant le Monde pour devenir meilleur en me confrontant aux autres !
En soi, je n’attends rien des voyages, je n’attends rien de vous, qui lisez mon histoire. Je regarde et je m’imprègne. Je rumine et je digère. Je souffle sur la terre et repars au loin…
Je veux aller partout, mais je sais que je ne le pourrai pas. Alors au lieu de m’agiter à accumuler les expériences, je prends le temps à les additionner et à les diversifier. De toute façon, il faut bien revenir travailler de temps en temps pour renflouer les caisses pour pouvoir repartir (car hélas je ne suis pas rentier !). Et puis finalement, ces retours en ricochet ont la vertu d’entretenir le contraste et de me faire encore mieux apprécier le plaisir de la déconnexion. Déconnexion du réel ? Fuite de moi-même ou de quelque chose de caché ? Je ne saurais trop dire. Sait-on jamais pourquoi l’on préfère la vanille à la pistache ?
Par pitié, que l’on m’épargne telle ou telle théorie fumeuse, et que l’on m’apporte une réponse claire et précise. Directe. Sans détour. Je ne sais pas ce que je cherche dans mon attirance pour le voyage, je ne sais pas ce qui brûle ici ou là pour m’en faire repartir aussitôt. Je ne suis pas sûr de vouloir savoir, d’ailleurs. Est-ce que ça pose un problème ? Pas à moi, en tous cas.
Proposez-moi quelque chose, proposez-moi un trip, et il est fort à parier que je vous dirai oui. Mais attention, ne vous étonnez pas si je ne vous parais pas enthousiaste : je dis oui à l’idée de partir, et non pas à l’idée d’aller quelque part en particulier.
Et peut-être que dans quelque temps j’irai où vous voudrez avec quiétude et satisfaction posée, parce que rien n’a d’importance que d’être là et d’avancer à son rythme, sans défi ni esprit de compétition. Juste là.


Publié le 10 octobre 2014

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L'auteur

Pierre BANNIER

Âge : 49 ans
Situation : Célibataire
Localisation : PARIS , France
Profession : Formateur en français
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