Les fleurs fanées de la terre promise (chapitre 8)


8

Luigi
(c’est comme ça qu’il s’appelait)

Aujourd’hui, j’ai rencontré quelqu’un de plutôt original. Dans la rue. Il s’appelle Luigi. Quelqu’un qui travaille à la SNCF dirait de lui que c’est un Grand Voyageur. Sauf qu’il est venu ici en avion, tout comme moi.
Luigi est marrant. Il n’est pas italien, mais en a bien l’allure. Il semble être curieux de tout et n’avoir peur de rien. Je ne sais pas quand il est arrivé au juste. En fait je n’ai pas bien compris, car il est parfois difficile à suivre. En tous cas nous avons sympathisé et nous sommes convenus de partir ensemble à la découverte de cette ville et de ses habitants (voilà que je donne un contre-exemple de ma théorie de la fuite en présence de mes compatriotes, à l’étranger !).
Luigi est du genre démerdard -doué dans le genre- et aussi sans complexe. Il aborde les gens avec facilité, pose cent questions, recoupe les informations obtenues et fait ensuite des choix tranchés. C’est une vraie locomotive. Un bulldozer. Ce qui ne gâche rien, c’est que Luigi attire les femmes, et par conséquent qu’il fait bon naviguer dans son sillage. Il a quelque chose de magnétique, et en même temps il semble totalement désintéressé, ce qui ne manque pas d’être paradoxal. En tous cas, en ce qui me concerne, cette rencontre me ravit et égaye mon parcours.
Aujourd’hui le soleil est radieux, et en prime il frappe fort. C’est monnaie courante dans ce pays (dont je tairai l’identité, qui n’apporterait rien à mon récit), mais pour nous autres -des pays tempérés- ça fait une différence.
Nos pieds traînent dans la poussière des rues sans asphalte. Refusant par principe de porter des lunettes de soleil, Luigi plisse les yeux pour se protéger de la lumière violente et, du coup, il dévoile de manière un peu crispée ses dents bien rangées en faisant la grimace. Honnêtement, il a l’air un peu idiot comme ça, mais je décide de ne lui faire aucune remarque désagréable. De toute façon, ce garçon n’a pratiquement aucun amour-propre : la preuve qu’il n’est pas Italien ! Sinon il ne porterait pas ce short bleu ridicule, dont plus aucun sportif ne veut depuis 1984, ni ces socquettes de fille.
Après quelques minutes à peine nous sommes assaillis par les marchands. Il faudrait nous y faire, mais nous ne nous y ferons pas. Il y a tellement de contrées où le commerce est matière à de ludiques rencontres, mais il aura fallu que nous tombions dans la contrée des tristes sires en chef. Pas de chance ! Notre calme finit d’ailleurs par céder : nous n’arrivons presque plus à marcher dans les ruelles. Alors nous nous décidons à monter dans un taxi qui passe par là pour nous dégager. Ouf, sauvés !
La qualité de l’accueil des autochtones est décidément inconstante sur la planète. Il ne faut pas se leurrer, et encore moins nourrir de naïves visions de sympathie spontanée et désintéressée, même si ça arrive. Présentement, je trouve les habitants de ce pays un peu greedy, mais bon, ce n’est peut-être qu’une simple sensation (méfiez-vous de la première impression, c’est souvent la bonne).
Nous roulons donc au hasard dans la vieille ville au charme incontestable (sans être inoubliable), pas encore décidés sur notre destination finale. Le chauffeur de taxi ne semble pas s’en faire : avec deux blancs sur la banquette, il est sûr d’être payé, et peut-être même grassement. Après quelques virages, nous laissons le tumulte derrière nous et passons alors inaperçus dans le trafic. Il faudra être vigilant dorénavant. Dommage !
Soudain Luigi décide d’arrêter notre taxi. Nous réglons prestement la course et laissons s’en aller le véhicule multicolore. Luigi a vu quelque chose. Sûrement. Nous nous connaissons peu mais je choisis de lui faire confiance : c’est confortable pour moi. Effectivement, très vite nous nous glissons dans une ruelle dépassée par notre taxi quelques instants avant notre arrêt et nous voilà dans un marché grouillant. A défaut de pouvoir passer complètement inaperçus, nous parvenons à nous déplacer sans être abordés trop directement, les indigènes se livrant ici à leurs petites affaires quotidiennes.
Luigi déambule au hasard. Bon enfant, il attire mon attention sur les scènes pittoresques à nos yeux d’occidentaux. Pour autant, je remarque assez vite que l’intérêt qu’il porte aux étals est uniquement plastique, et qu’il n’a aucune intention d’acheter quoique ce soit. Etant personnellement plus porté vers les choses matérielles que ce curieux olibrius, j’ai tendance au contraire à ralentir la progression de notre duo informel. Mais Luigi est bonne pâte : si rarement je le verrai sortir de l’argent pour acheter quoique ce soit –si ce n’est pour boire ou pour manger–Luigi patiente volontiers lorsque je suis attiré par quelque coupon de tissu ou bibelot local. Le brave gars !
Après quelque moment, Luigi finit par se mêler au marchandage et se met à « bargainer » pour son compte. Nous n’avons pas les mêmes goûts (Luigi s’intéresse à des babioles bon marché qu’il négocie en fort volume) mais peu importe. Du coup je me sens moins gêné de prendre mon temps.
Hélas, il ne faut que quelques minutes pour qu’un éclat de voix de mon compagnon n’attire mon attention : le voilà en négociation sonore pour un objet dont il n’a visiblement que faire. Luigi semble s’amuser de ce petit jeu un peu sadique aux dépens du vendeur (il m’expliquera plus tard qu’il ne faisait que rendre la monnaie de sa pièce au chaland qui l’avait quasiment saisi à la gorge alors qu’il ne faisait que passer). S’il savait, l’indigène ! Ce vendeur va pleurer toutes les larmes de son corps, il ne sait pas à qui il a à faire : ce Luigi-là réussirait à vendre du sable à des Saoudiens ! Alors le Luigi affable laisse la place au tueur implacable, au regard d’acier qui ne pardonne rien. Rentrez vos bêtes, Mesdames Messieurs, fermez portes et fenêtres, si vous en avez : Luigi est dans la place !
Mais l’épisode est vite oublié, nous voilà déjà loin. Luigi ne tient jamais très longtemps en place. En plus il a une sainte horreur des musées et de tout ce qui culturel : ça tombe bien, parce que dans ce pays il n’y a rien à visiter (mais quand même beaucoup de choses à voir). Nous trouvons donc à nouveau un terrain d’entente.
De fil en aiguille, Luigi se met à me raconter un peu sa vie. J’avoue que je ne suis pas de ceux qui demandent aux gens ce qu’ils font dans leur existence, mais là je dois avouer que pour Luigi je suis très intrigué. Je ne parviens pas à le cerner, et je me demande bien d’où il tire ses revenus. Je donnerais cher pour le savoir. Pas trop cher peut-être, mais quand même, j’aimerais bien savoir.
En fait, je ne saurai jamais : après deux jours de visites communes, un concours de circonstances lié à un rendez-vous avancé en Europe nous amène à nous séparer en quelques minutes en pleine journée. Nous restons enthousiastes jusqu’à la dernière seconde, et sans nous le dire nous ne cédons pas à la tentation des vacanciers à s’échanger leurs coordonnées dans une bonne humeur de circonstances, alors que jamais plus l’on ne se revoit. Mais pour Luigi je dois avouer que j’ai un peu regretté, et que je regrette toujours.


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Pierre BANNIER

Âge : 52 ans
Situation : Célibataire
Localisation : PARIS , France
Profession : Formateur en français
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