Les fleurs fanées de la terre promise (chapitre 7)


7

J’ouvre les paupières
(here I am)

Au commencement il y eut un bruit. Pour être tout à fait honnête, je ne saurais pas dire lequel, mais il y eut un bruit, ça j’en suis sûr. Et c’est immédiatement après que j’ai ouvert les paupières.
Le noir est presque complet : mon réveil n’en sera qu’adouci. Mais ce n’est pas un problème en soi. Non, mon problème, à cette seconde, c’est que je ne sais pas où je suis, mais alors pas du tout ! Du coup, je n’essaie pas de me replonger dans le sommeil, car je sens dans mon corps une poussée d’adrénaline aussi puissante que celle que déclencherait un bon vieux réveil mécanique. Où suis-je, bon sang ?
Ma mémoire se recompose comme elle peut, tel un jeu de Tétris reconstruit par vagues. Cette impression d’être égaré entre deux mondes me paraît durer des heures. Elle n’aura en réalité pas duré plus d’une poignée de secondes. Mais oui, bien sûr, je suis ailleurs ! Plus précisément, je suis ici, et c’est tout à fait normal que je ne reconnaisse rien. Personne ne m’attend et je ne me suis rien promis pour aujourd’hui : je décide donc de me retourner, de me déstresser et de traîner un peu au lit. Pas de me rendormir, mais simplement de profiter un peu de n’avoir aucun impératif sérieux, et même aucun impératif du tout. Car si j’ai fait quelques lectures pour préparer un tant soit peu ce voyage, je ne me suis imposé aucun « programme » ni quoi que ce soit qui y ressemble. Juste des orientations générales et des options. Je suis prêt à tout. Allez, Destin, vas-y, envoie-moi des signaux, envoie-moi tout !
J’attends quelques instants, mais rien ne se passe. A vrai dire, même si je me suis retourné plusieurs fois pour tromper mon corps et faire mine de me rendormir, mes paupières sont grandes ouvertes. Mon esprit vagabonde, passant du coq à l’âne sans logique apparente, tandis que mon corps s’amuse de ses sensations inédites dans cette literie qui n’est pas la mienne. En général, j’aime bien faire durer ce moment, car je sais que je me recouche rarement après m’être levé. Mais cela ne peut pas durer indéfiniment : en l’absence de signe ou d’inspiration particulière, il va bien falloir que je me décide.
Je jette un œil autour de moi. A présent l’extérieur de la chambre est relativement discernable à travers les épais rideaux caramel. Le jour s’est levé et mes yeux se sont habitués à cette semi-lumière. Insensiblement, le plaisir simple de traîner au lit laisse place à un début de culpabilité à l’idée de ne rien faire d’un temps rare ; celui que l’on passe dans un endroit nouveau et où l’on n’est que de passage. Mon vieux Grégoire, il va bientôt falloir te décider et te lever pour de bon ! Tu ne peux plus tricher. Tu ne peux plus faire comme si tu ne t’étais réveillé que furtivement dans la nuit et que tu allais te rendormir très vite. Allez, go ! Debout !

Ça y est. Me voilà vertical. C’est un miracle. Le sol est d’une froideur inconnue pour mes pieds, qui savent déjà qu’ils ne sont pas chez eux. La taille de la pièce est aussi une découverte pour moi, et mes jambes ne savent plus où elles en sont.
Je passe devant ma valise ouverte. Tout y est encore en ordre. En plus, je ne vais pas rester ici. Pas longtemps en tous cas. Rien ne devrait donc trop bouger. Je pourrai manœuvrer entre les piles sans altérer l’équilibre de la composition. Mais dans quelques jours, ce sera une autre histoire, et il est à parier que j’assisterai à l’installation inéluctable du chaos. En soi ce n’est pas bien grave, ça m’est même franchement égal : ce ne sont que des effets personnels. Ce qui m’émeut un peu plus, en revanche, c’est le fait qu’en vue d’un voyage on doive faire des choix en préparant ses bagages, et que ces choix soient définitifs une fois parti : le destin des voyages est ainsi scellé et nos facultés de choisir entre tel ou tel vêtement strictement limitées ; et de plus en plus au fil des jours. C’est un peu comme s’il fallait gérer un stock limité de munitions, livré à soi dans un départ pour l’inconnu, et qu’il faille quand même donner socialement le change dans le pays d’accueil, en étant habillé un minimum.
C’est un peu un défi personnel, la gestion de ses affaires en voyage. C’est déjà une forme d’aventure, car il faut durer. Il faut faire durer. Il faut calculer, louvoyer, faire des sélections intelligentes (parce que, j’ai oublié de vous dire : je refuse de laver mon linge en vacances ! Pour moi ce ne serait pas du repos.).
Je regarde ma montre, posée sur la table de chevet : que le temps passe vite ! A force de voyager seul, je perds un temps fou à penser à des détails qui n’en valent pas la peine et qui doivent certainement faire de moi un vieux garçon à la Rain Man. Allez hop, on y va ! Mais en vérité, je ne sais pas où aller. J’ai repoussé longtemps l’idée de dresser un petit programme dans cette ville que je ne connais pas ; tellement longtemps que finalement je n’ai rien fait. Allez, ce n’est pas important. J’ai la flemme. Je vais me laisser guider par mes pas, et partir en quête de ce qui viendra à moi.
Etre ouvert, avoir confiance, laisser venir. Beaucoup de passivité béate -peut-être- mais qui correspond bien à mon état d’esprit aujourd’hui. Alors oui, je vais traîner mes guêtres, je vais aller perdre du temps. Et tant pis si je passe à côté de merveilles qu’on dit immanquables dans les guides touristiques : je m’éveille juste de la léthargie de mon voyage, alors il ne faut pas trop m’en demander, hein !


Publié le 9 octobre 2014

89 votes



L'auteur

Pierre BANNIER

Âge : 52 ans
Situation : Célibataire
Localisation : PARIS , France
Profession : Formateur en français
Voir la fiche de l'auteur