Les fleurs fanées de la terre promise (chapitre 6)


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Airport
(une danse à mille temps)

Je suis arrivé sans encombre à l’aéroport. Je ne me suis même pas pressé. J’ai pris mon temps, et il m’en reste. Je suis donc confortable pour aborder toutes les petites étapes successives qui m’amèneront finalement à bord de mon aéroplane.
Les halls d’aéroports n’ont pas de plafond. Ils en donnent l’impression, en tous cas. Du coup, la réverbération des sons y est importante et contribue à créer une curieuse ambiance, sauf à Stockholm et quelques autres villes, où l’aéroport est validé « silencieux » et ne propose aucune annonce sonore. Tant pis pour les aveugles.
Autour de moi les gens vont ça et là, faisant rouler leurs valises ou leurs chariots en levant les yeux pour s’orienter. Certains sont immobiles, bagages au pied, et semblent guetter quelque chose qui ne vient pas, tandis que d’autres prennent la pose dans une file d’attente à l’enregistrement des bagages.
C’est vraiment curieux, la pose que prennent certains : je crois que les gens en général aiment trouver un emballage à leur ego. J’en suis sûr, même. Comme s’il existait en permanence une sorte de compétition entre nous tous ; compétition en vue d’attirer l’attention, de susciter l’envie ou l’admiration, ou encore d’accéder au pouvoir et aux femmes. Tout ceci reste sans doute très animal. Dans un aéroport, la chose prend un tour très particulier, eu égard à la grande variété de destinations possibles. Les gens se toisent ; certains exhibent leurs bagages de prix, d’autres n’ont de cesse de parler fort en racontant leurs voyages passés, tandis que d’autres feignent la décontraction pour ramener au rang de banal le fait-même de prendre l’avion. Cela ne s’arrête jamais. La rivalité entre nous tous est permanente, et elle me fatigue. Le cauchemar serait parfait si chacune des personnes présentes à cette minute dans cette file d’attente était l’un de mes pires ennemis -quelqu’un que je souhaiterais ne jamais revoir de toute mon existence- et que je doive les affronter collectivement. Argh…
Mais pour l’instant je regarde mes bagages, tant que je les ai encore. Dans cette file d’attente qui n’en finit pas, j’ai tout loisir de tuer l’ennui en vérifiant de l’œil les coutures de mon sac et les serrures de ma valise. Brave sac à dos ! qui est allé partout et qui tient encore le coup tout en restant présentable. Honneur à toi ! Bien sûr, mes yeux savent détecter ici et là les traces indélébiles d’une aventure passée. Mais ce sont autant de cicatrices qui confèrent sa valeur au bagage et le différencient des novices flambant neufs de mes voisins : ridicules jouvenceaux, freluquets d’empaquetage, vous arborez vos marques et vos logos mais vous ignorez tout de la vie, la vraie ! Vous ne savez rien du poids de l’expérience, rien de l’usure du temps ni des voyages autour du monde. Vous ferez moins les fiers lorsque votre virginale candeur aura été éprouvée par les casiers, les porte-sacs, les soutes, les tapis d’aéroports et les banquettes de taxis. Mon sac à moi ne paye pas de mine -je vous l’accorde- mais c’est le meilleur d’entre tous.
Malgré cela, les voilà qui continuent à me toiser. Eux. Tous ! Avec leur air de ne pas y toucher, avec leurs marques. Pourtant, je ne leur ai rien fait, si ? Je ne cherche rien, et surtout pas à les impressionner. Chacun fait ce qu’il veut. Ce n’est pas un concours (je sais, je l’ai déjà dit, mais ça vaut aussi pour les bagages entre eux).
Evidemment, plus le voyageur dans la file d’attente est odieux, sonore ou poseur, et moins je serai gêné de son visage crispé lorsque arrivera le moment où j’apprendrai que lui se rend aux Baléares et moi à Tokyo ou à Honolulu (genre). Ils l’auront bien cherché ? Et puis à moi aussi, il m’arrive de m’envoler pour des destinations à moins de trois heures de distance. Donc je ne fais pas de surenchère. Mais bon, les Baléares, non. Impossible. Je bloque. Je préfère rester chez moi.
Il est vrai que dans un aéroport, tout est possible, les quatre points cardinaux sont accessibles. Pourtant, on le voit, très vite le possible se restreint et prend un nom. En fait, dès l’enregistrement des bagages, les jeux sont faits, et la grande roulette des destinations envisageables s’arrête de tourner…
Allégé de ma valise, je déambule à présent dans le vaste espace marchand impersonnel qu’offre cet aéroport. Je traîne les pieds avec d’autres voyageurs en attente, chassant l’ennui comme je peux. Mon regard se pose ici et là, sur des produits dont je n’ai aucune utilité et qui en temps normal n’attireraient même pas mon attention. Je compare les prix sans savoir pourquoi et surtout sans aucune intention d’acheter quoique ce soit. Me voici dans la maison de la presse, qui retient mon attention cinq minutes, ce qui est déjà plus que d’ordinaire. D’habitude je n’achète pas la presse. Jamais. Mais les voyages en avion sont les seuls moments où je peux me laisser aller à acheter un magazine. Et encore, pas cette fois. Pas emballé. Rien de bien croustillant, et pas le courage non plus d’acheter une revue porno. Je regarde ma montre pour la dixième fois : j’ai encore le temps. Mais le mieux serait quand même d’avoir déjà passé le contrôle des passeports et des bagages à main. Alors j’y vais.

Je n’aime pas trop la photo de mon passeport. Il faudra que je fasse attention, la prochaine fois. Ce qui me contrarie le plus, en fait, c’est que la taille qui figure sur ce document officiel n’est pas la bonne : en vérité, je mesure un centimètre de plus que ce qui est indiqué. Visiblement, le policier qui est en face de moi s’en moque complètement. Et il n’y a aucun douanier en vue pour quitter mon propre pays, les gars étant sans doute plutôt content qu’on remplisse les tiroirs-caisse en achetant et en emportant toutes sortes de babioles et de produits alimentaires. Un coup d’arceau détecteur de métal, mon petit sac à dos sur le tapis roulant, je relace mes chaussures et je serai bon ; bon pour une nouvelle ambiance de centre commercial. Ah non, pas encore ! Pas si vite, pas tout de suite !
Mais pour le moment je me déleste de tout ce que je tenais dans les mains. J’y ai rajouté ma ceinture et mes chaussures. Le reste ne suscite aucun intérêt auprès du personnel semi-avachi affecté à des tâches pourtant passionnantes (je le pense vraiment : le boulot du type qui regarde toute la journée sur son écran la traduction picturalo-électronique des sacs de voyage, je le prendrai bien. Un mois ou deux, pas plus -n’exagérons rien-. Ça peut être drôle. Ça doit être drôle ! Ou sinon c’est à désespérer).
De toute façon, à cette minute votre Grégoire est d’humeur légère et de bonne composition. Ah, voilà, comme prévu encore des boutiques –hors taxes, celles-là– où dépenser sans m’en rendre compte un peu d’argent pour acquérir des choses dont je n’ai pas besoin. Même les rayons consacrées aux fumeurs suscitent en moi une curiosité un brin amusée. Je suis plus attiré par les parfums, mais bien vite je réalise que les conditionnements spécifiques ne me permettent pas de comparer ni d’apprécier le caractère soi-disant bon marché des offres proposées. Alors j’abandonne.
Après avoir une nouvelle fois jeté un œil à ma montre et repéré ma porte d’embarquement, je continue à flâner, allant d’un magasin à l’autre. Mais peu à peu mon intérêt s’émousse. : j’en ai assez. Alors je reviens sur mes pas, et je réalise tout à coup en revoyant les devantures et les étals tous les clichés véhiculés sur mon pays par la publicité et les choix de têtes de gondole. C’est sans doute ce qui plaît à nos touristes sur le départ, de se baigner une dernière fois dans la quintessence fantasmagorique de l’altérité indigène. Pour ma part, tout cela a un effet inverse : ce déballage archétypal me donne la nausée et me stimule un peu plus au départ. Vite, vite, m’en aller, camarades, sauter dans un avion –si possible le mien– pour changer d’environnement, pour mieux exister par contraste !
Je croise le regard d’une espèce de sportif, fier de porter sur son dos une raquette de tennis dans un sac aéré. Ses yeux acier me toisent gratuitement et semblent me défier. Je suis un peu triste de cette arrogance agressive qui ne rime à rien. Mais le destin veille au grain : voilà le grand dadais ébouriffé qui prend ses cliques et ses claques et se dirige vers la porte d’embarquement pour les Canaries, peut-être pour y tourner un remake des Bronzés… En tous cas, je suis ravi de pouvoir me dire que, selon toute vraisemblance, nous ne nous reverrons jamais. Pour consommer tout à fait la rupture de cette fugitive relation, j’embarque à mon tour. Bonjour, welcome, air conditionné, musiquette sirupeuse, couverture légère emballée dans un sachet en plastique, sac à vomir, ceinture à régler, brochure de sécurité à lire, brouhaha d’installation. J’hérite d’un voisin un peu corpulent, qui marmonne dans sa barbe. Il sera mon éphémère et non négociable compagnon de voyage. Et encore, comme je suis côté fenêtre, je n’en ai qu’un aujourd’hui. De toute façon je ne sais pas si je vais nouer contact. Du coin de l’œil, je surveille et j’observe. Ce que je vois ne m’incite pas au contact. J’ai peut-être tort car la découverte progressive permet parfois de faire de belles surprises, mais ce matin, vraiment, je ne suis pas inspiré. Ça tombe bien, finalement, parce qu’aujourd’hui est mon jour de chance : surgie de nulle part, une hôtesse se penche vers moi et me demande de la suivre avec mes bagages. Je dérange mon volumineux bonhomme et emboîte le pas à ma bienfaitrice. J’irai avec elle au bout du monde s’il le faut ! Après quelques rangées de sièges, pourtant, elle se tourne vers moi et m’informe qu’en raison d’engorgement de la classe économique, certaines personnes peuvent être surclassées et placées en Business. Je ne saurai rien du critère qui m’a amené à être l’un des heureux élus. Qu’importe, seul le résultat compte, à savoir la perspective de passer un voyage très agréable, et notamment de profiter d’une vraie nuit de sommeil. Gloire au hasard favorable ! J’essaierai de profiter de tout ce qui m’est offert.
A ce stade de mon récit, je dois vous dire que je préfère ne pas évoquer mon aversion des décollages en avion. Il y a dans cette expérience mécanique un je-ne-sais-quoi d’eschatologique si puissant qu’il me répugne d’avoir à en parler. En revanche, je veux bien vous dire quelques mots de mon état d’esprit en vol, si ça vous intéresse. Car même si il prolonge cette grande peur de mourir brutalement, mon état d’esprit en vol est en général beaucoup plus positif, tout en demeurant curieux. En fait, durant ces heures de station obligée, je me sens pris d’une boulimie de consommation totale. Je brasse quantité de journaux, de revues et de livres que je dévore successivement tout en pianotant frénétiquement sur le programmateur de mon écran interactif personnel (si j’ai la chance d’en avoir un), incapable de choisir entre un programme d’images et un zapping, plein d’espoir mais toujours déçu de la programmation musicale proposée par défaut dans les écouteurs, trop souvent invariablement Nord-Américaine. Mais lorsqu’il s’agit de boire ou de manger, je réponds toujours présent. Je veux tout en double, en triple. Je guette le prochain passage de la malheureuse hôtesse qui a vite fait de me repérer mais n’a pas beaucoup de possibilités pour m’éviter.
Faire, être actif jusqu’à la frénésie, manger, boire, lire, écouter, regarder, sentir, exalter tous mes sens comme si j’étais dans l’antichambre de la mort, comme si ce vol était le dernier, ou comme s’il allait m’amener dans un contraire absolu et qu’il faille que je profite en surdose de tout ce que l’Occident opulent veut bien m’offrir une dernière fois. Oui, une dernière fois. Jusqu’à garder ce reste dérisoire de bouteille d’eau en me disant qu’il sera mon assurance pour le début de mon séjour là-bas, dans cet inconnu, dans cet ailleurs.
Peut-être qu’au fond j’ai peur. Mais la curiosité est plus forte puisque je voyage sans arrêt. Peut-être que je tiens quand même à me rappeler d’où je viens, à fermer les yeux puis à oublier mon propre départ ? Etrange. Pourtant, je n’ai pas l’impression de voyager à reculons…
Mais voilà l’heure du repas : je suis presque gêné qu’une table soit dressée à mon attention, avec nappe et couverts. La carte des vins me laisse pantois, d’autant plus que je me sens un véritable imposteur en business class. Les à-côtés me laissent bouche bée…
Tandis que mon vol se poursuit, je repousse encore le moment où je vais transformer mon fauteuil en lit, pour faire honneur au maximum à tout ce qui m’est proposé. Mais Morphée guette et je la rejoins finalement, juste le temps d’avoir une rapide pensée pour mes ex-compagnons de voyage restés assis en classe économique. Pas longtemps, juste ce qu’il faut pour soupirer d’aise sur ma bonne fortune au moment de m’endormir. Au réveil, je jouirai à nouveau des bienfaits du coup de pouce du destin, frais et dispos. Tant mieux pour moi, après tout : je ne vais pas m’autoflageller. C’est l’un des charmes de la vie : une grande variété d’événements et un hasard riche qui amène une distribution parfois mystérieuse de l’aléatoire favorable. « L’inégalité est naturelle et bienfaisante. » Flûte-à-bec, voilà que je cite Benito Mussolini !


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Pierre BANNIER

Âge : 52 ans
Situation : Célibataire
Localisation : PARIS , France
Profession : Formateur en français
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