Les fleurs fanées de la terre promise (chapitre 5)


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Je ne veux plus partir
(enfin, presque)

Que l’on ne se méprenne pas : ma motivation à partir sous d’autres cieux était sincère et réelle. J’avais tout bien préparé et je me languissais presque, profitant du plaisir anticipé de la pré-rumination du départ. Mais là, depuis hier, c’est comme si une chape de plomb s’était abattue sur mon enthousiasme, comme si j’espérais pouvoir repousser mes vacances. Rien à voir avec Clara. Enfin, je crois. Les raisons me paraissent plus complexes. Ce qu’il y a surtout, c’est que j’ai l’impression d’être assailli par mille échéances et mille choses à faire, alors que la date de mon vol approche. Je pensais pouvoir tout honorer dans les temps mais là je commence à avoir des doutes.
En fait, la chose est presque habituelle, un vrai refrain de chanson. Et pourtant à chaque fois j’ai l’impression d’être surpris : quand il est temps de partir, c’est toujours là que nos affaires courantes -ce magma de banalités et de contingences qui font notre quotidien- nous retiennent plus que jamais et seraient presque à deux doigts de nous faire renoncer à nos projets. C’est une loi universelle.
Alors je vais essayer de faire de mon mieux, je vais réduire mon temps de sommeil, et j’espère qu’aucune tuile ne viendra me tomber sur la tête au dernier moment…

A l’approche du départ, je me surprends à m’interroger sur ce désir de partir loin, et aussi sur la notion d’exotisme. Sans doute suis-je exotique à ma manière pour certaines personnes sur Terre. C’est certain, même, car « partout » et « ailleurs » c’est aussi un peu ici, non ? Peut-être s’en va-t-on loin pour se réjouir de ce que nous sommes incapables d’apprécier ici ? Peut-être que le contraste absolu est-il nécessaire pour que nous ouvrions les yeux ? Ils ont des yeux mais ils ne voient rien. Mais bon, je crois que ce questionnement n’a pas d’autre but que de me faire relativiser mon envie de partir.
Les forces de la vie sont en perpétuel combat, les tendances contraires s’affrontent quotidiennement sur des champs de bataille discrets et souvent sans panache, mais le doute qui en résulte parfois est là, et bien là.
Je me regarde dans un miroir : mon pauvre Grégoire, aujourd’hui tu as une brave tête de rien. Un reflet fidèle ne trompe personne et me renvoie le gris intérieur de mon humeur intermédiaire. Pourtant tu n’as aucune raison d’être maussade : tu as un travail, tu es en bonne santé, tes parents sont vivants, ton pays n’est pas en guerre et tu vas partir en voyage dans une poignée de jours. Peut-être. Sûrement, même, mais cette fois est différente des autres fois. Car ce que je ne vous ai pas dit, c’est que, mû par je-ne-sais quelle force maximaliste ou nihiliste, j’ai regroupé tous mes congés, je suis aussi parvenu à rattraper des jours de l’année passée que je croyais perdus, et j’ai même réussi à en anticiper quelques uns de l’année prochaine. Ainsi je vais pouvoir partir plusieurs mois tout autour de la planète.
Je ne sais pas ce qui m’a pris ni à quoi ça rime. Peu importe, c’est comme ça. Parfois il faut savoir faire les choses comme elles s’imposent à vous. Malheureusement, là je bloque un peu. Il y a quelque chose qui semble me retenir. Encore une hésitation. Je me mettrais des baffes si je m’écoutais. Ce n’est pourtant pas la crainte de ne pas revenir. Grotesque. Peut-être celle de partir trop longtemps ? Ce n’est pas impossible, car j’ai cette chance -mais peu souvent qualifiée de « chance » par la plupart des gens, habitués aux grosses coupures estivales- de me sentir dépaysé très vite. Il m’est arrivé de partir un week-end et d’avoir l’impression de m’être absenté une semaine. Et c’est notamment pour cette raison que je refuse l’équation imposée par beaucoup entre destination lointaine et séjour de longue durée. Mais les gens ne comprennent pas, alors j’essaie toujours de garder ça secret le plus longtemps possible. Ça emmerde les gens quand on ne vit pas comme eux.
Je n’ai aucune envie d’aller m’ennuyer ailleurs. Autant le faire ici, à domicile. Si je veux traverser la planète pour aller manger un plat d’huîtres géantes à Hiroshima puis revenir ensuite dans notre bonne vieille Europe, c’est moi que ça regarde. Rester quelque part une semaine ou un mois ne changera pas grand chose à ma découverte et à ma connaissance du pays. Il faudrait des années pour bien connaître une contrée. Et d’ailleurs, certains pays et certains modes de vie nous sont tellement étrangers qu’il nous manquerait toujours le fait de ne pas y être né pour vraiment les comprendre.
De toute manière, les vacances ne sont pas un concours qui récompenserait celui qui part le plus longtemps ni celui qui réussirait à laver son linge sale avec un autochtone, n’est-ce pas ? Je revendique mon droit à la superficialité. Je n’ai pas la prétention de faire un reportage ni de mener une expérience sociologique ou ethnologique d’insertion locale. Si des gens veulent partir trois mois ou un an dans le même pays, libre à eux. Mais par pitié qu’ils m’épargnent leurs sarcasmes et leurs jugements de valeur s’il me plaît de rester un week-end à Washington. Je ne l’impose à personne. Je ne suis pas méchant comme garçon, mais ta gueule !

Si je m’en vais comme prévu (tiens tiens, mes hésitations n’étaient-elles que factices ?), j’ai juste quelques idées, quelques repères et quelques envies. Je mélangerai le connu et l’inconnu. Pour limiter les trajets, j’irai d’un pays à un autre sans avoir forcément en tête un crescendo de sensations. J’espère croiser des gens et partager ce que je pourrai avec eux, mais je n’en ferai pas une maladie si je marche seul.
Le téléphone vient de sonner. Encore une invitation pour une date qui me verra loin. Mais qu’ont-ils donc tous ? Serait-ce un complot pour tester l’ardeur de mon envie de m’en aller ? … Ce n’était rien, finalement, juste un ami. Il faut que j’arrête la parano. Après tout, le jour où l’on meurt, on laisse plein de choses en plan et personne n’en fait une affaire. La mort est une excuse à bien des choses -ça me rappelle cet ami cher qui était chroniquement en retard : la seule fois où je lui ai pardonné, c’est ce jour où il devait venir chez moi à 10 heures du matin mais où, en fait, il s’était suicidé deux heures plus tôt-. Tout ça pour dire que je dois me laver les mains de toutes les choses laissées en plan et de toutes ces sollicitations incessantes.
A un certain moment il faut savoir dire stop. Mais en qui me concerne, au fond je suis sûr que j’ai toujours su que j’allais partir. Je crois que je joue à me faire peur. Il faut dire aussi qu’il y a dans le départ lointain quelque chose qui relève du principe de mort. On laisse derrière soi une totalité et l’on part vers l’inconnu. Et en partant vers l’inconnu, on prend le risque de ne rien retrouver au retour, le risque d’avoir perdu ses parents et ses amis, de découvrir sa maison détruite dans un incendie, et même -pourquoi pas- que le continent tout entier ait été victime du feu nucléaire. Car si tous ces risques existent en permanence, le fait de rester ici peut curieusement donner l’impression d’avoir une prise sur les événements et de pouvoir défendre ce qui peut l’être. Sensation dérisoire…
Bien entendu qu’il faut partir. Partir encore, partir toujours. Peu importe la destination, peu importe la durée. Il faut partir avant de ne plus pouvoir le faire, avant de ne plus pouvoir se le payer, avant de ne plus pouvoir bouger. Il faut partir avant d’être mort tout à fait. Alors j’y vais !


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Pierre BANNIER

Âge : 52 ans
Situation : Célibataire
Localisation : PARIS , France
Profession : Formateur en français
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