Leçon de conduite


Nationale double-voie, avec ma Ducat. L’air est chaud, au loin le bitume couvert de flaques s’assèche comme par magie. Je tape un cent-cinq régulier. Je sais la voie dégagée en matière de radars fixes, car les services compétents n’ont pas pu déjà les avoir remis en service, après ma dernière petite intervention nocturne. Cependant, je ne prends aucun risque avec ma « régulière », qui contrairement à mes conquêtes d’un soir souvent empruntées, n’a pas vocation à finir abandonnée dans un coin tranquille. De plus, j’entends tourner les hélicos et la cavalerie doit se tenir en embuscade. Nous ne sommes pas à Soweto en 1991, mais bien en France des années 2010, les années guignols sécuritaires au pouvoir.
Je transpire dans ma combi de cuir rouge et blanc. J’ai peur de m’enflammer comme un paquet malboro et j’évite de trop phosphorer. Quand je traverse certaines parcelles de résineux, l’odeur enivrante me tourne un peu la tête. Je fais alors gaffe à ce que l’odeur du sapin ne devienne pas un signe prémonitoire et je m’applique à être un motard modèle.
Là, par exemple, cette voiture, je ne la double pas. Cette renault mégane marron immatriculée « CT-086-JC » est un peu loin de son parc à huîtres et se réjouirait de flasher sur mes fesses. Je reste donc tranquillement derrière elle, avec mes cinquante mètres de distance de sécurité environ, histoire de flirter avec les soixante-deux mètres réglementaires à 110 plutôt qu’avec les deux mètres des bouffeurs de cul.
Eh bien, ça ne manque pas. Un abruti me double, et dans la demi-seconde semble reconnaître lui aussi le sous-marin farceur magicien fort coûteux de la maréchaussée et freine brutalement pour se garder de ses antennes. Autant dire que mon pneu passe à un demi-cheveu de sa boule de remorquage.
En cas de choc, j’étais considéré en tort, mais peut-être aussi mort.
J’entends tourner les hélicos, là-haut. Je suis persuadé qu’ils ont tout vu.
J’enrage. Nous venons de passer deux casques blancs et aucun ne daigne enfourcher sa bécane. Un con aurait pu me tuer en toute impunité, voire même ne pas s’arrêter si le choc avait été léger pour lui et que j’avais chuté sans même érafler sa carrosserie. Serait-il allé alors jusqu’à affirmer ne pas m’avoir vu ?
Je bouillonne d’une nouvelle fureur : vengeresse cette fois.
C’est épuisant de suivre une salope qui roule à cent-cinq pour faire volontairement bouchon et incite au dépassement, voire à l’infraction caractérisée, surtout qu’elle tape de brèves accélérations à cent-quinze.
C’est aussi l’avis de mon sans-gêne qui décide d’un petit quart d’heure de repos sur l’aire de repos qui s’annonce. Je vais pouvoir lui expliquer ma façon de voir.
Je me range assez loin de lui. Je ne tiens pas à ce qu’il puisse atteindre ma Ducat en cas de mauvaise humeur. Je sors mon casque, dézippe un peu ma combi. Je pue et mes cheveux sont collés.
L’abruti qui doit certainement avoir la clim dans sa caisse, vu qu’il roulait vitres levées, frais comme un gardon, se dirige vers les toilettes pour se soulager.
L’aire est déserte. C’est parfait. Nous serons donc tranquilles pour nous expliquer.
Je le suis sous l’abri avec une démarche tranquille, mais assurée.
J’entends tourner les hélicos, mais je ne les vois plus.
L’odeur d’urine de la semaine dernière me brûle les sinus et shoote mon os frontal. L’effronté est là en train d’essayer de pisser plus haut que son nombril, c’est-à-dire pas très loin de la hauteur de mes genoux. Pourquoi les malpolis sont-ils petits le plus souvent ? Quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, ils ne parviennent pas à être normaux et passe leur vie à faire chier les autres en se considérant comme supérieurs. J’attends à l’entrée, espérant quelques bouffées d’air plus respirable. Il finit de se la secouer, remballe son paquet comme s’il s’agissait de deux melons et d’un concombre et s’avance vers moi.

Vous me remettez, lui fais-je ?
Pourquoi, je vous connais ?
Pas tout à fait, mais nous venons de faire un bout de route ensemble.
M’en fout.
 
Il veut sortir, je m’interpose.
 
Vous m’avez fait une queue de poisson en me doublant avec votre caisse pourrie.
Non, je ne fais jamais ça !
J’étais avant vous derrière la bagnole des flics. J’étais au milieu de la voie. Je la suivais à la bonne vitesse à la bonne distance avec une bonne raison. Sinon, vous n’auriez pas pu me doubler.
Vous n’aviez rien à faire au milieu. Votre place est sur la droite.
Tous les deux-roues ne sont pas des bicyclettes.
 
Et là, il me pousse avec sa main même pas rincée pour m’écarter de son passage. Je n’aurais pas droit à la moindre excuse de sa part, c’est clair. Je la lui saisis, tourne jusqu’à entendre ses os du poignet craquer comme du bois sec. Il hurle, mais dans l’espace routier, personne ne vous entend crier, même pas les hélicos. Puis, je l’attrape par les cheveux du sommet du crâne avec ma main droite, et je lui éclate la tronche contre le lavabo.
 
On se lave les mains avant de sortir des chiottes connard ! C’est pas dans le Code de la Route, mais tu manques déjà de l’éducation élémentaire qui pourrait te faire comprendre la notion du respect d’autrui.
 
Je lui donne un cours accéléré en quatre-vingts coups par minute qu’il a malheureusement du mal à suivre vu qu’il a dû avant la fin passer à autre chose en trépassant. Le lavabo à l’origine vieil ivoire s’est vermeillisé en partie. Il avait le crâne plat et dur, mais là il semble un peu creux et mou, ce qui est difficile pour trouver un mot d’excuse cohérent. Ma combinaison est aussi un peu plus rouge qu’initialement. Je lâche la loque peu loquace et je récupère un peu de PQ pour essuyer mon cuir.
 
Je crois qu’il est mort lui aussi. Et merde. Je me barre avec le rouleau, histoire de ne pas laisser d’empreintes baveuses aux futurs enquêteurs, et je ne quitte la quatre-voies que plusieurs sorties après, histoire de ne pas être suspect aux yeux d’éventuelles caméras embarquées sur les hélicos.
 
Mince, le retour à la base va être long. Je gagne une ville moyenne, gare la moto, plie mon blouson de cuir souillé sous le bras et me balade en tee-shirt FFMC noir. Je trouve un banc, m’y installe pour souffler. Pas du tout un comportement de suspect. Je ferme les yeux sous mes lunettes de soleil. Ahhhh, la vie pourrait être si belle sans les malotrus.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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