Le marin des ténèbres


Le clignotant orange avait lancé l’alerte depuis plusieurs dizaines de kilomètres. La jeune femme l’avait ignoré dans l’espoir de trouver une pompe à essence rapidement. La nuit est venue envelopper la route départementale et le brouillard s’est invité en ce début de soirée d’automne. Lorsque le réservoir est tombé à sec, dans un dernier soubresaut, la voiture s’est immobilisée au beau milieu de nulle part.
Louisa cherche frénétiquement dans son sac à main son précieux téléphone portable reçu récemment par la poste. Toutes les applications miraculeuses ne lui seront d’aucun secours, le réseau n’est pas captable dans l’aridité karstique environnante. Le week-end commence bien. Si heureuse et excitée à l’idée de retrouver sa joyeuse bande de copains pour une sortie dans un gîté paumé. Elle déchante, seule, isolée avec pour compagnie le hululement d’une chouette. Elle doit se résoudre à trouver de l’aide par ses propres moyens. Le courage lui manque pour oser sortir de sa vieille 205. Le froid pénètre dans l’habitacle et elle commence à le sentir s’infiltrer sans gène sous son jean. Voilà vingt minutes qu’elle attend, aucune âme qui vive à l’horizon. Elle s’acharne à bouger le téléphone dans toutes les positions et directions les plus farfelues, entrecoupant son agitation infructueuse par des jurons. Le temps s’égrène lentement mettant les nerfs de l’étudiante à vif. Elle sait qu’elle est dans une situation délicate uniquement parce qu’elle a manqué de vigilance. Au lieu de passer une heure dans la salle de bain à s’admirer dans la glace, elle aurait mieux fait de prendre un quart d’heure pour faire un crochet chez le pompiste… Elle s’en veut, mais préfère reporter son agacement sur son mobile.
Elle ne voit pas tout de suite les deux points jaunes au loin. Ils semblent danser et jouer avec la nappe de brouillard, dessinant un halo de lumière, tels des feux follets. Ils s’approchent rapidement. Lorsqu’elle les distinguent enfin, ils sont accompagnés d’un vrombissement de moteur et se découpe alors la silhouette d’un énorme 4X4 noir. La vitre fumée, côté passager, se baisse lentement, laissant apparaître un homme d’une quarantaine d’années, dont un beau sourire vient illuminer le visage aux traits tirés.
-  Besoin d’aide ?
-  Oh que oui, j’suis en panne d’essence !
-  Montez, je vous dépose à la prochaine station-service.
Elle n’est pas rassurée à l’idée de ce covoiturage nocturne, aux côtés d’un inconnu, mais a-t-elle vraiment le choix ?
Un soupir de contentement sort de sa bouche malgré elle, lorsqu’elle se laisse tomber sur le fauteuil, profitant ainsi de la chaleur pulsée par la ventilation du puissant 4X4. Du coin de l’œil, elle observe le conducteur. Elle remarque qu’il fait de même. Un détail qui lui avait jusqu’alors échappé lui saute aux yeux. Il est vêtu d’un uniforme militaire. Avant qu’elle n’ait le temps de le questionner, il lui explique :
-  Je suis en permission pour une semaine, je n’ai pas vu ma famille depuis deux mois.
-  Vous êtes basé où ?
-  Dans la marine à Toulon.

La curiosité piquée au vif, Louisa essaye d’en apprendre un peu plus, mais récolte en guise de point final à leur conversation :
-  En mission, secret défense.
Il reste quelques kilomètres à parcourir pour rejoindre le village.
Louisa regrette que le trajet ne soit pas plus long, le marin est à son goût. Elle se contente de profiter des dernières minutes pour admirer ses longs doigts sur le volant, s’imaginant qu’ils auraient pu se poser sur son genou. Mais il lui a parlé de famille, une femme et des enfants doivent l’attendre quelque part. Elle voit le panneau de la station-service briller au loin tel un phare.
-  Qui dois-je remercier ?
-  L’officier Abgrall… mademoiselle.
Il attend quelques instants que Louisa revienne lui confirmer que le pompiste pourra la raccompagner avec son bidon d’essence jusqu’à sa petite 205.
Lorsqu’il se remet en route, il ne se doute pas que l’étudiante est déçue de la furtivité de cette rencontre imprévue.

Quinze jours plus tard, sur les bancs de l’amphithéâtre, Louisa laisse voler son esprit en direction du port militaire de Toulon. Elle pense comme chaque jour depuis leur rencontre, à son marin. Il occupe chacune de ses pensées plus que la raison ne devrait le permettre. Louisa a échafaudé un plan pour le revoir, ne serait-ce que pour le remercier, vérifier que le charme agit. Le retrouver ne lui semble pas si compliqué. Seul son journal intime est dans la confidence. Lui au moins ne la juge pas. Quelques heures à patienter avant le verdict, elle tue le temps en dessinant des cœurs sur son cahier, en lieu et place des notes de cours. Lorsque le professeur annonce la fin de la séance, elle a déjà rangé ses affaires dans son sac et bondit en direction de la sortie. Elle traverse la faculté de Lettres d’Aix-en-Provence au pas de charge, bousculant parfois certains groupes d’étudiants agglutinés dans les couloirs étroits.
Trois quarts d’heure plus tard, elle gare sa 205 à proximité de l’arsenal à Toulon. Elle se présente au poste de garde, vêtue d’une robe à fleurs, un peu trop décolletée pour la saison. Peu importe, elle veut être désirable et elle mise beaucoup sur cette tenue vestimentaire. Le planton semble trouver à son goût cette gorge déployée et ne se gêne pas pour poser un regard appuyé sur ses seins.
-  Défense d’entrée. Votre laissez-passer Mademoiselle.
Elle cligne lentement ses paupières telle une biche apeurée et avec un sourire enjôleur, elle lui répond :
-  Bonjour, je suis à la recherche de l’officier Abgrall. Vous pourriez m’indiquer où je peux le voir, s’il vous plait ?
Le planton, rentre dans son poste de surveillance, décroche le téléphone et demande à son interlocuteur.
-  J’ai une demoiselle qui demande l’officier Abgrall. Ca te dit quelque chose toi ?
Lorsqu’il se retourne vers elle il a changé de couleur. Blanc comme un linge, il lui dit :
-  Quelqu’un va venir vous chercher, mademoiselle.
L’attente sera de courte durée, un homme en uniforme arrive et se dirige vers elle d’un pas décidé.
-  Vous avez demandé l’officier Abgrall n’est-ce pas ?
-  Oui, je ne veux pas le déranger, j’ai juste un message à lui faire passer… de vive voix.
-  C’est que… comment dire… Il nous a quittés…
-  Ah, je ne savais pas. Vous pouvez me dire où je peux le trouver peut-être ?
-  Mademoiselle, vous ne m’avez pas compris. L’officier Abgrall est mort.
Louisa ne répond rien. Elle n’en croit pas ses oreilles, elle s’attendait à tout sauf à ça.
-  Il a été tué en intervention voilà déjà un an. Je suis désolée de vous l’apprendre. Il a servi la nation avec courage et bravoure.
-  Ce n’est pas possible, j’ai parlé avec lui il y a quinze jours seulement…
-  Vous devez faire erreur. L’officier Abgrall est décédé l’an passé. Aucun doute n’est possible.
Sur ces mots, il lui tend un bout de papier avec l’adresse et le numéro de téléphone de sa veuve.
Louisa rejoint sa voiture complètement déboussolée. Elle a du mal à comprendre la nouvelle. Elle n’y croit pas. Elle se repasse en boucle les paroles du militaire. Et sans savoir pourquoi, elle tape sur le moteur de recherche de son téléphone portable : officier Abgrall décédé. Un article de Var matin confirme les propos, une photo ne laisse aucun doute sur la personne.

Elle aurait pu en rester là et accepter cette réalité. Mais elle n’est pas folle, c’est bien l’officier Abgrall qui l’a conduite vers une station essence alors qu’elle était en panne. Elle veut comprendre. Toujours assise dans sa 205, elle compose le numéro de la veuve. Elle veut en avoir le cœur net.
Une femme décroche rapidement dès les deux premières sonneries. Louisa explique, raconte son histoire. Elle obtient le silence pour seule réponse. Elle le brise en essayant de ne pas être trop brusque.
-  Madame, vous êtes toujours là ?
Elle perçoit des sanglots.
-  C’est horrible ce que vous faites. Vous ne pensez pas que je souffre assez comme ça ? Foutez-moi la paix.
-  Ce n’est pas ce que vous croyez Madame. Ce que je vous raconte est entièrement vrai…
Le week-end suivant Louisa est reçu par Madame Abgrall. Son domicile est à 20 kilomètres de la station-service où l’officier l’avait déposée. En feuilletant l’album photo de la famille, l’étudiante est formelle, il s’agit bien du même homme. Elle reconnaît son physique, son uniforme et… le 4X4 noir stationné devant le pavillon.
L’officier Abgrall ère chaque nuit sur les routes de l’arrière-pays cévenole, refusant de quitter cette terre qu’il a tant aimée. Le marin des ténèbres, devenu fantôme malgré lui, après avoir été tué au combat.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Magali Aïta

Âge : 45 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Allevard-les-Bains (38) , France
Profession : Directrice sports culture
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