Le grand matin


 
Notre société au bord du gouffre économique, à deux doigts d’une guerre qu’elle n’a pas les moyens de financer alors que la paix craque de partout, en particulier aux frontières d’états/continents et aux carrefours de civilisations en pleine décadences morale et religieuse s’invente des héroïnes révoltées, d’abord dans les phénomènes d’édition, puis des films. Bien loin de l’image glamour de Bella, dans « Twilight », ou de l’image d’une aventurière courageuse, intelligente et indestructible type Lara Croft dans « Tomb Raider » (une trop belle poitrine certainement) débarquent des héroïnes à peine mâtures, en pleine dystopie imbécile saupoudrée d’un peu de SF. Fragiles mais rebelles, enfin plutôt larmoyantes, elles réussissent à survivre grâce à un mâle parfait éperdument amoureux d’elles qui les suivent dans leurs sentiments si légitimes de « Pourquoi la vie est si dure ? ». Suprême raffinement, elles gagnent en supériorité d’un seul coup (bas) dans les parties.
Vous aurez certainement reconnu les « succès internationaux » nommés « Hunger Games », « Uglies » et « Divergente », basés sur les mêmes recettes réductrices qui plaisent tant aux ados gouvernant la planète culture avec leur propension naturelle à dépenser l’argent de leurs parents.
Mais le mensonge lénifiant d’une super-héroïne sort des salles obscures et des librairies.
Alors que de nouvelles lois dites « de parité homme-femme » s’annoncent à grands coups médiatiques comme sociales, positives, progressistes et tutti quanti, le massacre de notre société se perpétue et s’aggrave chaque jour.
Combien les patrons nous feront-ils payer cette pseudo-avancée qui n’est financée qu’avec l’actuelle enveloppe, qui de plus se réduit comme peau de chagrin d’exonérations patronales en plans de licenciements ? On a pris à Pierre pour donner à Jacques, on donne des pseudos avantages à la gent masculine en sachant que tous ne profiteront pas de ce droit car le marché du travail devient de plus en plus dur, on fait croire aux couples homos qu’ils sont des couples comme les autres, enfin, au regard de la Loi en tout cas, parce que pour l’égalité dans la maternité, la nature ne nous a pas créé hermaphrodite en règle générale.
De plus en plus dur, et surtout pour les plus faibles, et encore une fois, les femmes.
Mais celles-là, cela fait belle lurette que les entreprises et les médias ont appris à les dissimuler.
Je veux parler des femmes de ménage.
Aujourd’hui, elles ne sont plus à la charge des Ressources Humaines de l’entreprise, mais belle et bien confiées au joug de sociétés négrières.
Ce n’est pas pour rien que le « travail de nuit » s’arrête à cinq heures du matin.
Bien plus tôt, des bataillons de femmes se sont levées pour rejoindre, à des heures extrêmement matinale, sans bus, sans métro au moins dans 90 % du territoire français, les bureaux de grosses boîtes pour tout nettoyer avant huit heures du matin.
Puis, elles disposeront d’un complément d’heures entre 11 h 45 et 13 h 15 pour encore nettoyer en l’absence des employés en pause prandiale. A nouveau, à 18 h 30 voire 19 h, elles pourront bosser jusqu’à 22 heures, et pas une minute de plus (elles seront pas du tout payées si elles dépassent, ces feignasses qui prennent plus de temps que celui qu’on leur accorde).
Bref, les plus chanceuses pourront faire une trentaine d’heures en trois périodes dans la journée. Trois déplacements, et même pas une paie complète. Normal, il faut en plus qu’on les « motive » ainsi si on veut trouver du personnel pour travailler à 5 heures, le samedi matin.
Et avec le recul de l’âge de départ à la retraite, il y a des femmes de plus de 60 ans qui sont soumises à ce régime indigne d’une société civilisée.
Mais si un thème comme le mariage gay précipite nombre de pour et de contre dans la rue sans jamais qu’ils se rencontrent, ordre public oblige, il n’y a personne pour se mobiliser pour ces femmes, pas même celles qui prétendent représenter la lutte pour les droits des femmes. Non, seules comptent les femmes « d’en haut » pour celles-là. Mais moi, je n’en ai rien à foutre que la X ième femme d’un cheick saoudien dont je ne serrerai d’ailleurs jamais la main ne puisse avoir le permis de conduire alors que la majorité de la population n’a toujours pas de bagnole. Et la parité en politique n’a encore emmené aucune amélioration dans le système, si ce n’est qu’aujourd’hui, deux ministres hétérosexuels peuvent coucher ensemble et que certains ne s’en sont pas privés.
Les femmes de ménage ne représentent pas la seule profession ainsi condamnée à l’indigence comme à l’esclavage d’un claquement de doigts.
Les entreprises de « sécurité » sont elles soumises à la dure loi des marchés. Ainsi, les agents sont aujourd’hui contraints, non seulement à des horaires décousus et sous payés, au mépris des rythmes de sommeil, de repas et de vie familiale, mais aussi d’être « utiles » à la société cliente en plus de leur fonction. Bref, imaginez qu’à l’échelle du pays, on demande à nos militaires d’être là pour nous protéger, mais en plus de passer la tondeuse dans les lieux publics, repeindre par dessus les tags, vérifier durant leurs rondes de nuit si les lampadaires de la voie publique fonctionnent bien, et bien sûr torcher le cul de cet honnête citoyen qui paie ses impôts ou occupe une fonction rentable (et pas spécialement productrice) quand il vient de chier dans son froc à la vue d’une souris ou d’un cafard sur la moquette de son bureau. Ils doivent être tellement bien « intégrés » qu’ils doivent même, à salaire inférieur à celui pratiqué au sein de l’entreprise, pouvoir remplacer certains employés, habituellement placés à l’entrée, à l’accueil ou à la gestion des arrivants, durant leurs heures de repos, de RTT, d’accompagnement de ses enfants à la rentrée scolaire, à ses heures de repas… tout en étant prêt « pour la sécurité » bien sûr. A se demander d’ailleurs quand l’entreprise va se débarrasser de son personnel d’accueil. Dans le magasin, le vigile ne vend rien au client, mais il peut lui indiquer les caisses, le rayon lingerie, les WC les plus proches et surtout pas le bureau du directeur.
En fait, toute entreprise de sous-traitance dans un domaine spécialisé devient un « coût » pour cette entreprise, et en tant que tel, doit être soumis à pression. Comme il n’est pas question de se salir les mains en rognant sur la qualité de ces services, dont certains sont obligatoires de par les normes en vigueur, et bien, on charge ces « sous-entreprises » du sale boulot, comme du recrutement, en ces temps où il est si dur de trouver des gens à la fois capables et acceptant d’être sous-payés.
Les entreprises du bâtiment abusent de ces moyens, jusqu’à obliger leurs ouvriers d’hier à devenir des auto-entrepreneurs, des gens qui se louent eux-mêmes à bas prix. Pas de licenciement envers les auto-entrepreneurs. Fin de contrat, point. Et je ne parle même pas des paysans, qui réussissent l’exploit d’avoir les emmerdements et les horaires d’un chef d’entreprise, la dette d’un pharmacien ou d’un docteur en début d’exercice et les revenus mensuels d’un RMIste. Quand on pense à tout ce qui dépend d’eux…
Mais en France, il existe encore une majorité de gens qui se croit à l’abri de cette déclassification, soit parce qu’elle travaille pour l’administration, pour de grosses boîtes, de grosses usines ou parce qu’elle possède une qualification « supérieure ».
Mais les administrations, malgré les dires des libéraux, se dégraissent. Les grosses boîtes appliquent des règles de gestion et des procédures qui limitent leurs besoins en cadres intermédiaires, et même une spécialité pour laquelle on croyait qu’elle avait l’avenir devant elle est menacée d’une brutale déclassification : l’informatique.
Aujourd’hui, il existe déjà des programmes générateurs d’applications, dans tous les nouveaux systèmes. Les effectifs de programmeurs et d’analystes programmeurs sont en forte baisse. On demande des administrateurs réseaux, mais leur tâche sécuritaire est à la portée de n’importe quel système expert et ils se retrouvent de plus en plus souvent à gérer des profils très semblables comme de vulgaires secrétaires des Ressources Humaines. Bientôt, ceux-ci feront du réseau et de la sécurité informatique sans le savoir et la plupart des informaticiens travailleront, comme le mouvement est déjà entamé, pour des sociétés « extérieures » à l’entreprise, soumises aux mêmes pressions que celles qui gèrent le ménage, la sécurité, la restauration, les espaces verts, le parc auto…
Bref, les bac +2 aujourd’hui ne trouvent pour la plupart que des postes de dépanneurs via le téléphone et le réseau payés eux-aussi au minimum légal en 24/24. Alors que s’ils avaient fait un simple stage de deux semaines comme tireur de lignes de fibre optique, ils se feraient 1,5 smic. Mais ce boulot là ne durera pas, lui non plus, comme beaucoup d’autres.
Aujourd’hui, le système ne tient que par l’argent, de l’argent qui n’existe pas, mais qui, aux mains des banques, des assurances et des pseudos-états de droit gère la paix sociale et la division mondiale du travail, tout en appauvrissant les populations, en biens physiques et spirituels, la culture, les connaissances scientifiques et l’information étant de vrais dangers pour les riches dirigeants.
Mais tout peut s’effondrer, en un seul matin, un « grand matin ».
Un grand matin où les femmes de ménage, véritables héroïnes du quotidien, mettraient le feu dans les bureaux au lieu de les nettoyer.
Un grand matin où les agents de sécurité auraient déconnecté les systèmes incendie. À cette heure, il n’y aurait que les pyromanes de présentes, alors l’alerte générale d’évacuation, ça servirait à quoi ?
Un grand matin où les informaticiens n’auraient pas sauvegardé le contenu des serveurs locaux dans les grands centres informatiques, voire que ces grands centres brûlent aussi grâce aux femmes de ménage et aux gars de la sécurité s’étant assurés que les bouteilles de FM 200 et de Novec 1230 ne se vident pas…
Un grand matin, pour une belle journée, quand vous arriverez pour embaucher et que vous verrez votre tour de bureaux flamber comme une torche au milieu de la ville, comme bien d’autres, et sans personne pour pouvoir y faire grand-chose car les pompiers seraient saturés. Et puis, qui aujourd’hui irait risquer sa peau pour des bâtiments qui servent à rien puisque la plupart du temps on pourrait bosser de chez soi.
Un grand matin libérateur, grâce à ces femmes qui auront osé, elles, sans culture, sans grandes théories du genre, sans demande de parité dans le partage du gâteau ou de la sueur et des larmes…
Un grand matin libérateur, grâce à elles, initiatrices du grand ménage.
Ben moi, si je veux bien admettre que « la femme est l’avenir de l’homme », je ne trouve pas cette idée plus idiote que le roman de Véronica Roth. Mais vous ne verrez jamais « Le Grand Matin » au cinéma.


Publié le 14 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 53 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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