La lumière : Ultime Episode (Opus 5)


 Depuis quelques temps, je sentais monter du côté de Fred une certaine douleur, une sorte de spleen dans lequel il se plongeait de plus en plus fréquemment, de plus en plus longuement.
 De sombres pensées devaient l’assaillir alors qu’il avait l’éternité pour se purger de son expérience terrestre, et progresser sur la voie de la sagesse qu’il avait choisie.
 Pour le soutenir, il avait la compagnie d’un baudet afghan, qu’il avait tenté de sauver d’un champ de mines, avant de le conduire dans une verte vallée de mon territoire. L’animal lui gardait une permanente reconnaissance pour ce changement de « vie » dont il n’était pourtant pas l’auteur. En échange de fréquentes bouchonnades, l’âne hochait positivement la tête en écoutant les longues diatribes d’un Fred habituellement joyeux, sauf quand il s’agissait de me reprocher toute la misère humaine lors de nos rencontres.
 Pas trop longtemps néanmoins. Il devait convenir qu’après tout, ce n’était pas moi qui m’étais déclaré omniscient et omnipotent et que les hommes devaient savoir utiliser leur libre arbitre pour gérer les aléas de leur existence.
 J’avais une première fois renvoyé Fred sur Terre reprendre sa vie là où il l’avait quittée, afin qu’il étaye avec moins d’amertume l’éternité qu’il s’était choisie. La fin du Monde y avait mis un terme prématuré, terme sur lequel j’avais dû revenir, pour me débarrasser de sept milliards de mécontents indisciplinés risquant d’envahir mon territoire jusqu’à la fin des temps, à défaut d’un paradis auquel ils avaient cessé de croire suite à ma trahison.
 Très vite, malgré un monde neuf bien que rebâti à l’identique, les hommes avaient replongé dans leurs anciens excès, la guerre en moins et un monde d’abondance en plus.
 Fred avait décidé d’abréger son séjour terrestre en frappant violemment le symbole d’imbécillité qui partout dans le monde écrasait alors la population : une tour. J’avais quant à moi eu l’occasion de faire de même, bien avant, et je savais l’inutilité de la chose. Dès que la mer se retire, les enfants en profitent pour la défier avec de nouveaux châteaux de sable.
 Il n’était plus le même que celui mort une première fois aux deux tiers d’une vie d’homme. Le ressort trop comprimé avait-il fini par se briser ? Sa colère contre moi avait aussi changé de nature. Il m’avait un peu fréquenté, j’avais redonné une chance à l’humanité. Il avait encaissé un deuxième échec de celle-ci et avait lui-même cédé à la violence, pour son compte, et non contraint et forcé.
 Sans avion pour faire s’écrouler verticalement une tour, il avait choisi la solution du castor qui coupe l’arbre fibre par fibre pour le faire tomber du bon côté en piégeant les piliers à hauteur du premier sous-sol, du rez de chaussée, puis seulement les deux tiers du deuxième et troisième étage. Enfin, au quatre cinquièmes de la hauteur, niveau maximum auquel il avait réussi à avoir accès, il avait placé des mini-charges dans le but de pousser latéralement. De plus, la redondance n’était pas le fort des entrepreneurs prompts à faire payer à chaque fois pour construire, détruire et reconstruire sans fin et à moindre frais pour marger au maximum. Dans un monde en paix, l’attentat n’était pas non plus la préoccupation principale des architectes. Au sous-sol, il avait aussi exploité une poche de gaz qu’il avait pu constituer en quelques heures nocturnes, en ayant désactivé les dispositifs d’alarme.
 Il lui avait fallu deux ans pour concevoir son forfait et le réaliser seul.
 Fred avait rouvert une boîte de pandore et les gouvernants recherchaient des activistes qui n’existaient pas, au prix de nombreuses mesures répressives qui ne manqueraient pas d’en créer. Les élites avaient quitté les tours et devaient se résoudre à se créer des quartiers distincts, où, même retranchés, ils devenaient vulnérables et... visibles.
 Quand je lui avais demandé pourquoi, il me répondit qu’il l’avait décidé avec un tas de bonnes raisons qu’il avait depuis oubliées, dans le lent processus d’élaboration, jour après jour, après son travail à la fois idiot, répétitif et très prenant. Il avait mené son ouvrage avec la même détermination, la même aliénation qui lui servait à supporter son emploi. Il ne mesurait pas encore la portée de son acte la dernière fois que nous avions abordé le sujet. De plus, il avait quelques heures auparavant envoyé son voisin de cage d’escalier bruyant et sans gêne ad Moi-même en lui tirant une décharge de chevrotines dans les parties génitales et en l’abandonnant bâillonné et attaché au radiateur tandis qu’il se vidait complètement de son sang.
 Fred risquait pour cela sur une Terre convaincue de mon existence comme de celle du paradis accessible via la Lumière la prison à vie avec torture quotidienne. Le code pénal avait évolué ainsi car il était hors de question de conserver une peine de mort qui eût permis à quiconque de profiter plus rapidement des bienfaits de mon hospitalité. Pour Fred, il n’était question pour sa victime que d’un « léger châtiment » pour de longues heures de désagrément subi et de libérer les autres locataires d’un jean-foutre congénital.
 Il avait lui-même échappé à deux tentatives de meurtre politique quarante ans plus tôt pour avoir dérangé un politicien local.
 Il n’avait dû son salut qu’à un changement radical d’adresse physique et l’abandon d’un pseudo devenu encombrant. Même la suppression des guerres chroniques entre hommes n’avait pas réussi à faire baisser le taux de morts violentes parmi eux. Fred durant cette vie avait dû perdre beaucoup de ses qualités d’humanité, celles-là même qui m’avait convaincu de ne pas le pousser jour après jour vers la Lumière et de le laisser vivre avec l’âne dans mes jardins.
 Nous n’avions pas repris nos longues conversations coutumières dont nous étions friands durant la première partie de son séjour ici. Il faut dire qu’à chacune de mes visites, je condamnais durement cette blessure qu’il venait d’infliger à l’humanité toute entière profondément choquée par le retour de vieux démons encore plus redoutables que le despotisme ambiant.
 Son calvaire actuel ne devait pas être étranger à la prise de conscience progressive qui devait s’opérer en lui. Je devais faire quelque chose, car son éternité était compromise, et sa douleur perturbait l’équilibre mental de tout mon système.
 Je me décidai à agir quand je le sentis quitter sa verte vallée et revenir vers le lieu d’accueil des âmes libérées de leur enveloppe charnelle. Que complotait-il ? En tous cas, je ne voulais pas de désordre à cet endroit. Un attroupement de réfractaires pouvait suffire à dissuader les esprits de se fondre dans la Lumière.
 Il ne fallait pas non plus qu’il invite d’autres esprits à partager sa compagnie. Les âmes errantes comme Fred étaient très rares et quasi toutes finissaient par un jour marcher vers la Lumière pour rentrer dans le rang.
 
 Lorsque je l’aperçus, il était en train d’essayer de convaincre l’âne de faire demi-tour.
— Bonjour Fred, que me vaut ta visite ?
 Je pris l’apparence de Bengt Ekerot, l’acteur jouant le rôle de la Mort dans « Le septième sceau », un vieux film que Fred avait dû voir dans sa jeunesse. J’en fus troublé, car si ce n’était pas la première fois que cela se produisait (bien que la dernière fois était bien éloignée), elle était de mauvais augure.
— Le noir n’est pas vraiment ma couleur préférée.
— Il est de circonstance. J’abandonne toutes mes théories, ma colère, ma liberté...
— Tu veux marcher vers la Lumière ?
— Oui, je veux être apaisé. Je veux savoir. Je veux vivre sans souci, sans bataille permanente, sans commettre d’erreurs inutiles...
— Mais tu disais que savoir sans effort n’avait aucun intérêt.
— Je le pense toujours. Mais durant mon dernier séjour terrestre, j’ai essayé d’appréhender les choses différemment. J’avais beau me dire que premier ou dernier sur Terre, nous finirions tous égaux dans la Lumière, je devais essayer, c’était plus fort que moi. Puisque tout recommençait pour chacun d’entre nous, quelques années après « La nouvelle Donne », j’ai donc voulu jouer sérieusement le jeu pour savoir si j’en étais capable. La première fois, je n’avais pas eu d’ambition professionnelle, j’avais écrit avec un minimum d’efforts ce qui me venait à l’esprit, et je méprisais cette course vers l’absurdité d’une situation sociale élevée.
 J’avais expliqué mes échecs par des dés truqués, des occasions manquées dès le départ, des correcteurs médiocres quand il s’agissait d’épreuves littéraires, d’histoire ou de géographie, de manque de chance, de piston, d’une société pourrie et quantité d’excuses pour être parti de rien tout en arrivant à pas grand-chose, si ce n’est être un rebelle. J’ai eu beau faire, j’ai raté encore des occasions, je me suis même compromis une ou deux fois pour inverser la tendance, j’ai fait un bide à chaque roman, j ’ai réuni deux virgule trente quatre pour cent de voix à une élection à la mairie d’un vulgaire patelin, j’ai fini comme agent de mise sous pli dans un monde où quatre-vingt-dix-neuf pour cent du courrier est électronique.
— Tu avais fait mieux auparavant...
— Oui, mais à chaque divorce, j’ai réussi à perdre mes biens et mes emplois.
— Votre nouvelle société est quand même constituée de quatre-vingt -quinze pour cent d’emplois non qualifiés.
— Avec en plus du plein emploi mal payé, des loisirs rares et débiles, un internet sans produits culturels gratuits... mais j’avais l’avantage de l’expérience sur beaucoup.
— Tu étais déjà vieux selon les critères lors du redémarrage de cette économie...
— Tu es venu me trouver des excuses, toi qui m’a si violemment sermonné la dernière fois ?
— Fred, tu n’as pas encore appris la modération. Tes jugements se font à la lumière de synthèses improbables pour la plupart, osées pour les autres, mais tu gâches rapidement les résultats par un éclairage partisan systématique.
— Je sais : j’ai écrit souvent pour moi-même en priorité, voire en exclusivité. J’invitai le lecteur à me suivre, pour voir par mes yeux avant de se bâtir sa propre opinion. Je n’ai jamais demandé à quelqu’un de suivre et de reprendre mes théories. Bien au contraire, je lui demandai de bâtir les siennes et de résister aux théories des autres, souvent manipulatrices. D’où, en ce qui me concerne, des écrits absurdes à lire en filigrane...
— Tu n’as pas voulu agir en auteur sérieux, étayé, complet. Tu as expliqué à des gens qui suivaient un pont immergé que ce pont n’était pas fiable, les entraînait à leur perte en aval et non de l’autre côté et tu les jetais à l’eau sans leur apprendre à nager. Comment voulais-tu qu’ils te suivent en plus à contre-courant ?
— Me suivre ? Mais non. Je leur demandais juste de ne pas suivre ceux qui partout s’organisaient pour étouffer et exploiter les cent pour cent de l’espace et des ressources pour leur propre compte en banque.
À cause d’eux, je ne pouvais vivre libre, car les libertés étaient toutes limitées, payantes, réglementées et que même ne rien faire était coûteux, s’isoler devenait suspect, dormir à la belle étoile hors d’un camping interdit...Suivi électronique, espionnage systématique de la vie privée, qu’il s’agisse de me vendre quelque chose, de m’interdire la masturbation ou le suicide, imposition sur le droit de vivre pour obliger au travail d’intérêt général... J’espère au moins que dans ton paradis, on peut rester seul de temps en temps...
— Dans la Lumière, tu peux être éclatant ou transparent à volonté.
— Un monde parfait ?
— Un monde de satisfaits, cela devrait te suffire non ?
 J’avais de la peine à lui mentir.
 Il cherchait une apparence à me donner, pour me faire plaisir, me prouver une certaine reconnaissance, du respect pour ce que j’avais finalement fait pour lui. Mes contours devenaient indécis, lumineux, entre or et argent.
— Je suis touché Fred, je te regretterai...
— Comment cela, nous ne nous reverrons plus ?
— Euh non, je n’ai pas accès au monde de la Lumière.
— Pourquoi ?
— Je ne peux pas t’expliquer.
— Tu prétends connaître un monde que tu n’as jamais vu ?
 Il perçut ma gêne, devina la vérité sans pour autant y croire.
— Tu es un menteur. Ta lumière, c’est un piège à cons.
Je fus changé en diable rouge ricanant dans les flammes. Les âmes alentours furent prises d’effroi et je dus me téléporter loin de là, ne pouvant lutter contre la colère de Fred.
 Je restai durant quelques heures sur mon piton préféré pour décompresser, appréhendant à chaque instant un appel au secours de mes subordonnés à cause de problèmes créées par Fred autour de la Lumière.
 J’avais coupé le contact avec Fred pour reprendre une apparence plus personnelle et convenable.
 Avait-il cependant plongé dans la lumière pour s’y perdre, comme les autres, avec les autres ? Sa douleur l’avait-elle poussé au suicide puisque il était déjà prêt à abandonner tout ce qui avait eu une telle importance pour lui ?
 Finalement, je tentai une recherche de son aura Il était retourné vers les vertes prairies de l’âne. Je désirai, pour la première fois de mon existence, me justifier auprès d’une de ces créatures qui depuis tant de siècles me causaient tant de soucis.
 Fred ne manquait pas d’humour dans sa nouvelle colère.
 Lorsque il m’aperçut à une trentaine de mètres de lui, je fus transformé en chevalier blanc, dans une armure brinquebalante. Je le rejoignis dans un tintamarre de casseroles et de portes rouillées. Mon heaume restait fermé, sans fente pour les yeux et surplombé d’un énorme panache de plumes d’autruches blanches. À mon flanc pendait un long et vulgaire couteau de boucher en lieu et place d’une solide épée. J’étais aussi souillé de sang.
— Fred, je voudrais t’expliquer...
— Ma famille, mes amis, mes enfants, les autres... tous finiront dans la Lumière.
— Le dernier choix des hommes.
— L’ultime mensonge de leur existence, tu veux dire. Commis par celui en qui ils ont le plus confiance.
— Et toi ?
— Je ne sais pas. Lâcheté ou courage, compromission ou révolte...qu’importe ! Il me reste encore lui.
 L’âne se mit à braire longuement. C’est affreux, un âne qui brait. Curieusement, Fred souriait et ne se lassait pas de l’entendre, tandis que sa douleur déclinait.
— Et pour Samba, tu avais prévu quoi ?
— Un petit séjour ici, et la résurrection.
— La résurrection ? Dans le merdier d’en bas ? Quelle générosité !
— J’ai essayé de...
— Oui, le déluge, la fin du monde …
— Il n’y a jamais eu de déluge. Le contenu des livres sacrés est un tissu d’inventions.
— Pour quels motifs ?
— Ceux qui auraient pu répondre ont rejoint la Lumière.
— Mais pourquoi ne fais-tu rien pour les corriger ?
— Mais parce que grâce à eux, j’ai moins de problèmes pour diriger les âmes vers la Lumière.
— Et les athées ?
— Ce sont ceux qui ont finalement le plus peur de mourir. En découvrant que j’existe, et se sentant vivants après l’agonie, ils ne se posent plus la moindre question...
— Et pourquoi la Lumière ?
— Pour la même raison qu’à l’origine tu n’as pas voulu y entrer.
— Et ton avenir ?
— Le même que le tien : incertain sur le long terme.
— La lumière ?
— Ou bien le temps. L’état de conscience est-il stable ? Son origine se perd dans l’oubli en ce qui me concerne.
— Le remords ?
— Aucun.
— La peur ?
— Je suis trop occupé. Je t’envie presque de te prélasser ici.
— Pas de septième jour alors ?
— Plus de dimanche en effet depuis que vous êtes là.
— Les flammes éternelles de l’enfer pour toi ?
— Bien sûr que non. Juste une mauvaise passe. Vous êtes déjà sur le déclin.
— Pourquoi n’allons-nous pas évoluer comme le reste de ta création ?
— Parce qu’une évolution est lente en terme de nombre de générations, et que ceux qui ont pris le pouvoir et ont programmé la fin des masses en quelques siècles sont les moins aptes à survivre aux changements, obsédés comme ils sont par l’héritage, les traditions, la protection des lignées... mais le processus génocidaire qu’ils ont lancé est irrémédiable et les entraînera eux aussi.
— Tu peux voir l’avenir ?
— Pas du tout. La survie d’une espèce dépend de son adaptabilité, sa diversité, son nombre, son milieu. Ils ont tout compromis, sont eux-mêmes fragilisés. Et vos remplaçants sont déjà là.
— Lesquels ? Les rats, les cafards, les singes, les martiens, les machines ?
— Même avec un de leurs représentants face à toi, tu refuses d’y croire.
— Les dieux ?
— Avec de longues oreilles alors.
— Mais ils n’ont pas de mains, pour fabriquer des outils...
— Mais pour quoi faire, des outils...travailler ? Tu as vu où ça mène ... et je pense qu’il a bien retenu tes leçons.
 Un braiment moqueur retentit derrière Fred, qui fut alors pris d’une crise de rire hystérique. Sa douleur avait totalement disparu.


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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