La Lumière : (opus 1)


 Un conflit meurtrier dans le désert tue de nombreux jeunes de différentes nations, de différentes religions. Des armes de destructions massives côtoient les drones répandant dans l’atmosphère des armes chimiques. Les corps-à-corps sont rares. Il s’agit le plus souvent de fantassins achevant des blessés, là d’une rafale, là d’un coup de baïonnette. L’assassin de toute façon ne comprend pas la langue de son ennemi agonisant.
 Les âmes jaillissent dans mon territoire. Sagement elles s’alignent et se dirigent vers la lumière, visible par toutes, en une lente procession silencieuse.
 Mais il en est qui s’écartent, désorientées encore par leur mort charnelle. Nous sommes des dizaines, à cause de l’affluence d’aujourd’hui, à éviter qu’elles s’égaient dans toutes les directions.
"Par là, mon frère, les vierges t’attendent, frémissantes, pour te récompenser de ton combat"
"Vers la lumière, mon fils. Tes tourments sont terminés. La béatitude t’attend"
 Parfois, je suis obligé de prendre l’apparence d’une divinité bouddhiste, animiste ou celle d’un fonctionnaire pour les athées.
"Oui Monsieur, je sais bien que vous n’êtes pas croyant. Mais vous êtes là. Vous allez vers la lumière et vous choisirez le guichet correspondant à votre préférence. Vous avez eu une vie pour réfléchir. Essayez de savoir où vos parents sont. Ils sont encore vivants ? Quelle idée de mourir si jeune. Oui, c’est un vieux qui vous a coupé la route au rond-point. C’est injuste, mais bon, on vous l’avait bien dit que c’est dangereux la moto..."
 Quand il ne s’agit pas d’athées communistes...
"Non, ici, pas de goulag, pas de barrières, mais il faut quand même vous enregistrer...Vous ne pouvez pas rester dans les ténèbres de l’antichambre du paradis...
 Le paradis, chacun en a sa définition, chacun voudrait savoir avant, alors qu’ils n’ont que quelques heures à patienter, que je leur dis, pour déposer les valises qu’ils ont sur le cœur.
 J’avise un vieux soldat français, un réserviste envoyé au front après un ultime raclage de fond de tiroir, marchant de concert avec un âne, et ne suivant pas les autres.
— Mon ami, lâchez cet âne et rejoignez les autres, dans la lumière...
— Pauvre âne. Que va-t-il devenir ? Ne me dites pas que votre seigneur et maître n’a rien prévu, pour lui, qui a eu une dure vie de labeur, avant de finir éventré par une mine.
— Vous avez l’air d’avoir tout vu.
— De trop près effectivement. Quand je l’ai aperçu se dirigeant vers le champ de mines, j’ai couru vers lui pour l’arrêter...Trop tard.
— Ne vous inquiétez pas pour votre état actuel. Vous allez reprendre une apparence intacte dans la lumière.
— Ce n’est pas la moitié emportée de ma tête qui m’empêche de marcher ou de réfléchir. Je ne souffre pas. Et regardez. Depuis que j’ai coupé les tripes qui entravaient ma marche, j’ai une ligne de jeune premier. Mais ce pauvre âne a la patte brisée. Comme moi, il ne semble pas souffrir. Mais pour lui, sans ma petite réparation avec ma ceinture, pas possible de marcher sur ses quatre sabots. Et si ça lâche, je suis là pour la lui remettre.
— Il a sa lumière à suivre. Il y arrivera. Ne vous inquiétez pas. Il existe pour lui de vertes prairies et des ânesses en chaleur.
— C’est pas vraiment un âne, c’est un mulet.
— Vous avez toujours forniqué pour vous reproduire ?
— C’est autorisé seulement pour les ânes ou le paradis serait un gigantesque lupanar ?
— Vous choisissez votre option.
— Je préfère encore accompagner mon compagnon d’infortune. Je suis trop déçu par l’humanité.
— Vous ne pouvez pas aller au paradis avec les ânes !
— Pourquoi ? J’ai déjà le cheveu gris et la queue pendante. A priori, on ne devrait pas avoir besoin de se nourrir puisqu’on est mort. Le gazon me va très bien pour m’étendre. Et puis, regardez comme il semble tenir à moi.
— Du gazon, des étendues vierges, il y en a aussi dans le paradis qui vous est destiné. Et puis, je devine chez vous l’intellectuel qui se réjouirait de pouvoir fréquenter les plus grands esprits de l’histoire humaine...
— Il y a des bibliothèques ?
— Non, aucun besoin puisqu’il y a la vérité révélée. Vous avez accès à toutes les connaissances rien qu’en y pensant...
— Alors, à quoi bon débattre puisque le résultat est connu ? Enfin, quel intérêt de débattre avec un imbécile qui sait tout mais n’a rien compris ? Je préfère encore chercher à savoir que savoir sans chercher.
— Songez à tous les mystères...
— Et oui, plus de rêves. Que des certitudes. En bas, on en crève des certitudes et des vérités distillées par les médias.
— Mon ami, vous allez me vexer. Je ne suis pas l’un de vous. Je ne suis pas un angelot sous-fifre. Je donne un coup de main à mes saints débordés par l’afflux de nouveaux arrivants. Mais moi, je suis Dieu.
 — Excusez-moi, vous faites si jeune. Et sans votre barbe...
— C’est de votre faute aussi d’imaginer la mort en jeune fille brune. Je suis ce que vous voulez voir et ne commencez pas avec des facéties déplacées. Oui, vous alliez faillir être assez iconoclaste. Puisque j’existe, respectez-moi, au moins comme vous respectez cet âne.
 — Pardonnez-moi. Finalement, c’est vous que nous modelons à notre image.
— Vous ne m’avez tout de même pas inventé.
— Nous avez-vous créés ?
— J’ai créé le monde.
— Oui, mais, dans quel état ? Avez-vous créé l’univers et la vie terrestre s’est développée seule ensuite ? L’homme serait alors le résultat d’une évolution. Ou avez-vous créé un monde pour l’homme ?
— Où est la différence si aujourd’hui vous êtes là ?
— Je suis un fruit du destin qui avait le choix et qui s’est fait lui-même, ou bien je ne suis qu’une potiche, semblable aux autres potiches, qui peut se remplir mais ne restera qu’une potiche et qui finira de toutes façons avec toutes les potiches, dans la lumière.
— C’est cela. Finalement vous finirez dans la lumière.
— Même si je ne le veux pas ?
— Pourquoi le refuser ? Vous ne m’adorez pas vraiment, mais vous avez toujours eu du respect pour moi, quel que soit le nom qu’on me donnait.
— C’était avant, avant qu’on se massacre pour se mettre d’accord sur la façon de vous rendre hommage.
— Non, vous vous massacrez pour le pouvoir et l’argent de certains d’entre vous. Le reste n’est que prétexte et illusion que la majorité d’entre vous trouve suffisant pour justifier ces horreurs.
— Pourquoi laissez-vous faire ?
— Ce n’est pas vous qui parliez de liberté de choix il y a un instant ?
— Alors respectez mon choix de partir au paradis de cet âne avec lui.
L’âne poussa un braiment insupportable d’impatience.
— Vous allez pouvoir supporter cela ?
— Après trente ans de mariage, et à entendre à la télé aux heures des repas des rires d’imbéciles, des pubs ou des infos pourries, c’en est presque reposant.
 Je le laisse aller. Il marche, soulagé, enfin libre, vers le paradis des ânes. Il m’a laissé sa colère. Il a emporté une part de la mienne. Je sais qu’il y a des hommes qui ainsi échappent enfin au destin funeste de l’humanité. Une humanité que j’ai chassée de mon paradis, il y a bien longtemps, et qui revient, aujourd’hui par vagues alors que je n’ai lâché qu’un couple sur la planète. Alors je les envoie dans la lumière, pour qu’ils s’y dissolvent au lieu qu’ils contaminent mon jardin. Seuls les animaux ont le droit d’y séjourner un temps, pour se remettre de toutes les atrocités terrestres.
Puis ils sont à nouveau réincarnés pour faire vivre cette petite boule, tandis que les âmes du couple initial humain se divisent encore et encore pour enfanter de nouveaux esprits déviants, incontrôlables, sujets aux excès de créativité destructrice. Tout ça parce que ces deux petits voleurs ont mangé de mes fraises divines. Mais qui peut dire ce que deviendront ses créations ? Surtout quand le temps et le hasard s’en mêlent. L’homme en tous cas n’en a plus pour longtemps. Quant aux quelques esprits qui ont refusé la lumière, avec ses promesses de bonheur éternel, de rédemption, de sécurité, de plaisirs sans fin, de récompense pour leur pureté... Ceux-là qui n’ont besoin que d’eux-mêmes pour avancer, sans déranger qui que ce soit, sans se charger inutilement... Ceux-là peuvent poursuivre leur route.
Ils ne se lassent pas de découvrir, ils aiment faire, ils savent observer, et finalement ils entretiennent mon jardin.
Francis va compter un ami de plus pour bouchonner ses ânes. Il faudra que je les invite, tous les deux un soir, pour discuter.


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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