La Lumière : Incorrigibles ! (Opus )


 Les problèmes d’après fin du monde n’ont pas tous été réglés, loin s’en faut. Il y a toujours un borgne pour les soulever au plus haut niveau.
 Niort le 8 septembre 2099, 3 h du matin.

 La tour des Mutuelles et Assurances Unifiées, en plein centre-ville, avenue de Paris, s’effondre, suite à une explosion dans ses sous-sols. Haute de huit cents mètres, elle s’écrase sur le multiplexe géant de la place de la Brèche et aplatit les dix mille voitures des quinze niveaux de parking souterrain.
 Quelque part, sous un ciel sans étoiles, sans soleil, sur un sol plat, nu, dur et légèrement poussiéreux, des silhouettes sortent du néant et commencent à déambuler, apeurées. D’autres viennent à leur rencontre, pour les apaiser, les conduire vers le halo central, la grande, divine lumière qui semble traverser les ténèbres et poursuivre sa route vers l’infini.
— Viens mon ami rejoindre tes aïeux dans la Lumière.
— Ne crains rien, fervent fidèle, ton créateur t’attend dans la Lumière.
— Pas de signature ici. L’accès à la Lumière est offert sans contrepartie.
— Entre mon frère, toute la diversité a sa place dans la lumière.

 
 Un corps mutilé apparaît soudain. Il sent la viande grillée, le sang frais et l’excrément. Il lui manque un bras, une main, et il ne lui reste qu’une cuisse accrochée à un demi-bassin. Son crâne est défoncé sur le côté droit et dans son orbite gauche roule un œil de verre étrangement intact.
 Il avance à l’aide de son moignon de jambe gauche et de son bras droit. Une walkyrie brune de deux mètres de haut, masque de chat et diadème-bottes en cuir noir, comme la robe tunique sans manche et largement échancrée portée sous une cuirasse dorée étincelante, contenant avec peine les débordements d’une opulente poitrine accourt à sa rencontre.
— Fred, tu es méconnaissable !
— Pourquoi penses-tu que c’est moi alors ?
— Tu es le seul qui puisse arriver ici en pensant à ça.
— Désolé. C’est mieux là ?
— J’ai toujours apprécié cet acteur. Mais tu devrais changer de film.
— Dis, tu ne peux rien pour moi par contre ?
— Il me reste à peine assez de matière pour faire Yoda, voire un jawa ou un ewok.
— Toi, t’as envie d’enfiler une combinaison de Hutt.
— Tu l’auras cherché.
 Un observateur extérieur aurait ainsi pu voir Obiwan Kenobi âgé discutant avec Grincheux.
 C’était un jeu établi entre eux depuis la première arrivée de Fred, tué lors d’un conflit meurtrier dans le désert afghan.
Chacun renvoyait l’image que l’autre lui choisissait.
— Mon pauvre Fred, ta dernière expérience terrestre s’est encore terminée douloureusement.
— La faute à qui ? Avec ta fin du monde programmée et qui a tourné cours, tu n’as rien appris.
— Comment ça ? Après avoir supporté quarante jours les jérémiades de sept milliards d’enquiquineurs refusant d’entrer dans la Lumière pour me désavouer, je vous ai tous renvoyés sur une nouvelle Terre pacifiée, ou toute guerre, tout travail non désiré étaient bannis, avec une seule langue pour éviter les erreurs de traduction et les manipulations de l’information inter-nations. Une société d’abondance, sans maladies, ni handicapés, avec des réserves énergétiques renouvelables, du plomb changé en or et une durée de vie doublée, que pouviez-vous désirer de plus ?
— Justement. Le désir, c’est là le problème.
— Quoi ? N’en as-tu pas eu ta part ?
— Tu sais, vieux, quand tu arrives à quatre-vingts balais, même bien conservé, tu n’es pas devenu gérontophile pour autant. Et même avec le physique d’Alain Delon, tu ne fais plus rêver les minettes. Alors, tu as des vieux chnoques qui ont voulu autre chose et qui ont fait partager ce rêve au reste de la population terrestre, trop monobloc. Nous avions la Terre. Il nous fallait la Lune. Nous nous sommes donc remis au travail, tous, afin d’atteindre ce but pour paraît-il le plus grand nombre.
— Toi aussi ?
 — Tu vois bien. Par habitude, je n’ai pas spontanément jeté la pioche dont tu m’as affublé. Mais ce n’est pas parce que tu as mis « Tu n’exploiteras pas ton prochain » comme nouveau commandement, et parce que le travail acharné a remplacé la Paresse dans les péchés capitaux que les hommes suivent pour autant tes conseils. Le bouquin de Bob Black, sur « l’abolition du travail » et « la révolution ludique », que tu avais fait éditer en milliards d’exemplaires ont été victimes d’un autodafé sans précédent. Une minorité a repris le pouvoir, a poussé une majorité au travail accepté, puis a permis de légiférer pour faire bosser tout le monde, en reconfisquant l’abondance. L’or n’étant plus une valeur refuge, c’est la pierre de Lune qui est devenu l’étalon. L’abondance est à portée de fusée. La promesse d’un nouveau paradis terrestre pousse les masses à travailler. En attendant, c’est une monnaie virtuelle basée sur les futures réserves qui a été instituée. Mais personne n’a compris que cette monnaie ne vaudra plus rien quand la liaison Terre-Lune sera quotidienne. Les états et les banques affrètent les fusées qui ramènent le précieux minerai en petite quantité qu’ils enferment dans des coffres souterrains. Des milliardaires, qui possèdent les usines de fusées, de navettes stratosphériques ou de véhicules lunaires d’excavation, se paient le voyage dans l’espace et pompent toutes les ressources énergétiques renouvelables, condamnant le quidam moyen à la marche à pied et au chauffage au charbon.
En plus, le système de retraite est privatisé, et la loi est claire : pour toucher sa pension, il faut avoir travaillé soixante dix annuités, alors qu’il n’existe que des boulots précaires, au cul des machines, pour la majorité de la population. Ingénieur informaticien ou chargeur /videur d’imprimante : vive l’éditique du vingt et unième siècle. Et tous les services sont à l’avenant.
Tout ça pour un maximum de vingt ans de retraite, dans un état de sénilité avancé, avec une mort qui se refuse à nous avant cent dix ans.
— C’est pour ça que tu t’es fait sauter ? Pour ne pas profiter de ta retraite ?
— Celle-ci ne m’enchantait guère. Produire, pourrir, mourir...
La conversation avec mon âne me manquait. Il écoute bien plus intelligemment que les sept milliards d’abrutis que tu finiras par envoyer tous petit à petit dans ta Lumière. Je n’ai pas envie de les suivre. Mais pour mon dernier jour de travail aux Mutuelles et Assurances Unifiées, j’ai voulu faire tomber une de ces putains de tour que les nantis se font construire pour être plus
près de la Lune. Leurs domestiques travaillent et peuplent les étages inférieurs tandis qu’ils dominent au sommet.
— Fred, tu es un terroriste. Tu sais combien de morts tu as causées cette nuit ?
— Mais, puisque nous savons tous que le Paradis existe, que nous sommes assez cons pour ne pas savoir en apprécier l’antichambre sur Terre, je les ai juste envoyés un peu plus tôt dans TA Lumière, Lumière que je ne risque pas de rejoindre. Je n’ai aucune envie de les croiser à nouveau, ni eux, ni les autres.
Silence gêné de ma part.
Fred, comme tous les autres, ignore la vraie nature de la Lumière.
— Ne compte pas sur moi pour te réincarner une autre fois quand tu désireras profiter à nouveau des joies corporelles.
— Tu pourras m’envoyer en mission dans un ou deux siècles pour faire un point de situation au lieu d’envoyer le fiston un rien fils à papa faire dans des petits villages quelques miracles de saltimbanque que les sites d’information Internet ne relaieront pas ? Tu te décideras peut-être alors à assumer ton rôle de créateur responsable.
— Pas question ! Mais tu as raison, je ne peux laisser les hommes commettre de nouveau les mêmes exactions séculaires.

 Le neuf septembre 2099, les réserves de déchets nucléaires situées sur la face obscure de la lune explosèrent, projetant notre satellite dans l’espace. La petite colonie humaine permanente de la base Alpha parvint à survivre dans sa grande majorité à cet événement cosmique. Son commandant comprit ensuite que tout départ vers la terre à bord des « aigles » était devenu impossible, la distance étant trop importante après le premier bilan des dégâts de la base dus à la catastrophe. Il convenait alors de se préoccuper de leur survie à long terme sur leur planète filant résolument hors du système solaire. Tout contact avec la Terre était coupé, suite à la détérioration des antennes extérieures...
Mais ceci est une autre histoire... 


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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