La Lumiere : Epilogue (Opus 6)


 Fred est entré dans la Lumière ce matin en compagnie de la dernière âme humaine en provenance d’une Terre aujourd’hui retournée à l’état sauvage.
 Le malheureux d’une quarantaine d’années semblait en avoir le triple, et comprit à peine les paroles rassurantes de Fred qui le guidait.
 Je ne pensais pas que Fred allait partir, j’ai seulement cru à un acte symbolique de sa part concernant le dernier homme lorsque il m’a demandé à être celui qui l’accompagnerait vers la Lumière.
 Mais je comprends qu’il l’ait fait. Le temps de l’homme était passé, Fred savait qu’il serait de trop dans notre univers. Il m’a envoyé de la main un au revoir avec un sourire malicieux et un clin d’œil avant de faire un pas dans la Lumière.
 Malgré la disparition de la race humaine, la Terre conservera encore des années les sinistres cicatrices imposées par leur technologie et leur inconséquence. Elle se réchauffe, s’enrichit en gaz carbonique, non à cause des hommes, mais selon un cycle bien plus long que celui de leur apogée.
 Les ânes ont colonisé les continents. Leur robe se pare aujourd’hui de mille couleurs chatoyantes pour changer du gris pommelé, du marron-roux ou du bête noir et blanc. Ils ne craignent aucun prédateur carnassier, les hommes ayant éliminé tout ce qui dépassait la taille d’un lynx. La gent canine a été décimée par un virus humain, transmis par les chiens domestiques au contact des hommes. Les équins sont restés désespérément stupides et peureux. Les ânes, avec leurs yeux sur le devant du crâne et leurs grandes oreilles ont appris à voir et à écouter. Ils survivent mieux aux évolutions de climat, savent éviter les pièges naturels, ne mangent pas n’importe quelles herbes...
 Avec le réchauffement, la flore se développe très vite, utilisant le surplus de CO2 présent dans l’atmosphère, provenant des océans et du permafrost dégelé. Certaines plantes sont devenues carnivores. Leurs spores, présentes dans l’atmosphère, concurrencent les insectes en se déposant sur les cadavres, en germant, puis en faisant d’autres spores avant de se décomposer, une fois les os nettoyés. Certaines espèces parasitent les animaux en se fixant sur leur peau, et en ne prélevant, de leur vivant, qu’un minimum, dans une parfaite symbiose. Elles aident aussi au camouflage. Une espèce d’antilope semi-végétale survit dans le désert de Gobi nourrie par la photosynthèse de ses invitées. Pour l’eau, elle lèche tous les matins la condensation sur les filaments à l’arrière du cou de ses congénères.
 Les mangeurs de chair fraîche sont en déclin. Je pense que quelques millénaires sont encore nécessaires pour que ne subsistent que des animaux végétariens, et des plantes en symbiose avec la faune, ou seulement nécrophages.
 Le dauphin est le roi des mers, et jamais la ressource halieutique n’a été aussi abondante. Les gros poissons mangent les petits : sous l’eau, ces règles n’ont pas le même sens que sur Terre, car même les gros poissons ont été un jour petits et vulnérables, et ils restent loin des côtes, évitant ainsi de perturber la mise en place du paradis sur Terre.
 Les ânes, à la mémoire légendaire, ont retenu ce que Fred a bien malgré lui enseigné à son compagnon. Ils appliquent les lois du partage, de la vie en communauté respectueuse de l’autre, se caressent les uns les autres et braire est devenu exceptionnel.
 Comme les animaux ne subissent plus le stress permanent de la lutte pour la vie, ils n’ont plus besoin de se remettre de leur passage terrestre et sont automatiquement réincarnés.
 Les Humains n’étant plus, j’ai donc éteint la Lumière, comme prévu depuis toujours, car elle n’était plus utile. L’aurais-je éteinte si Fred avait été encore là ? Je ne sais pas. Il m’a évité de me poser la question.
 Enfin libérés de cette charge d’éradication des âmes humaines, nous contraignant à des cadences infernales depuis si longtemps, mon équipe et moi allons enfin redécouvrir que le temps peut s’écouler plus tranquillement quand on en retrouve le contrôle et l’abondance.
 Mais, est-ce que je ne risque pas de m’ennuyer maintenant que je n’ai presque plus rien à faire ?


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 54 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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