La Lumière : 20 minutes avant la fin du monde (opus 2)


 Comment je l’ai su ? Comme tout le monde, je ne sais pas. Mais je le sais. La fin du monde est pour dans vingt minutes.
 Il est midi moins vingt. Pour quelqu’un de pratique, ce serait peut-être le moment de prendre un dernier verre, à l’apéro. Mais je suis seul chez moi, et je n’ai pas pour habitude de boire seul. Ma femme ne rentre jamais pour manger le midi. Elle a une demi-heure de trajet. Nous ne passerons pas la fin du monde ensemble. Mes enfants sont scolarisés. Eux non plus n’ont pas le temps de rentrer. Je vais donc passer la fin du monde sur Internet, car à la télé, il n’y a aucun flash « Spécial fin du monde ». Juste un bandeau en continu sous l’émission habituelle ou parfois une messe enregistrée. Je comprends les journalistes. Ils ont certainement mieux à faire que se dévouer autour d’une info que tout le monde connaît. Ils avaient pourtant bien commencé la journée, avec la tragique disparition de Johnny la nuit dernière. Pauvre Johnny, il ne saura jamais ce qu’il a raté. Son agent et son producteur doivent être effondrés : la fin du monde les prive de ventes records.
 Autre people certainement déçu : Michel Houellebecq qui n’aura été immortel que durant vingt quatre heures.
 D’ailleurs, il ne doit plus y avoir personne qui bosse maintenant. De ma fenêtre, je vois ma voisine de quatre-vingts ans sortir prendre son courrier. Elle n’ouvre aucune enveloppe et le jette directement par terre. Il ne devait y avoir que des factures et de la pub.
Sur internet, les forums ont annoncé la fin du monde, mais il y a bien peu de participation.
 Quel intérêt d’ailleurs d’en discuter ? Certains spéculent sur ce qui va bien pouvoir se passer pour que le monde disparaisse, mais à quoi bon, nous allons être bientôt fixés.
 Bien sûr, de nombreux bigots nous invitent à la prière, et crient au châtiment suprême que nous avons bien mérité.
 Mais qu’ai-je fait, moi l’honnête homme athée, pour qu’un Dieu qui jusqu’ici ne m’a jamais préoccupé se mêle, non seulement de mon existence en y mettant un terme, mais en supprimant même le souvenir de cette existence puisque il n’y a plus rien après la fin du monde ?
 Mon chat se colle à mes jambes, en miaulant comme un perdu. Il veut certainement manger. Ce n’est pas l’heure, mais bon, c’est le seul qui me voit en ce moment. Grâce à lui, je ne suis pas encore mort. Combien de gens se découvrent morts avec vingt minutes d’avance sur les autres ?
 Je vais jusqu’au frigo, et à son air quand je sors la boîte de pâtée, je sens que j’ai fait mouche. Mais je peux faire mieux. Je lui ouvre une crème dessert à la vanille. Il adore ça. Qu’il en profite !
 Je prends une canette de bière fraîche pour moi, et en passant devant l’aquarium, je donne à eux-aussi une petite pincée de réconfort.
 Je me remets à l’ordinateur. J’ai une idée pour voir ce qui se passe en France : « Le réseau global de télé-surveillance ». Avec la loi Loppsi 3, le gouvernement sécuritaire soucieux de ses concitoyens a équipé toutes les agglomérations d’une camera IP tous les vingt mètres.
 Grâce à Google Map, il suffit de taper une adresse physique pour être connecté sur la caméra qui correspond. L’État donne une prime de cinq-cents euros à tout citoyen témoin d’un fait divers qui donne l’IP de la caméra et l’heure du délit en premier. Ainsi, ce sont les citoyens qui se surveillent, et qui sont payés au résultat, ce qui évite de payer des veilleurs qui seraient de toutes façons en nombre insuffisant pour toutes ces caméras, qui servent aussi aux commères pour espionner leur voisinage sans être debout derrière leur fenêtre.
Heureusement que cette fois, l’État ne paiera rien, car les incivilités sont nombreuses.
 Les gens ont arrêté leur voiture sur la route pour entrer chez eux ou dans un lieu de culte. Toute circulation urbaine est devenue impossible. Des bars, des supermarchés et même des pâtisseries sont braqués, pour de l’alcool, des cigarettes, et des produits de luxe à consommer de suite. Des apéros géants se multiplient, ainsi que des scènes plutôt dépravées que je vous laisse imaginer. Celle-là est plutôt morale. Deux types, ni patients ni partageurs commencent à se battre devant une blonde vêtue uniquement d’une paire de chaussures et d’une minijupe relevable. C’est donc un troisième, qui d’une tape sur l’épaule de la belle emporte le pompon. Deux braves képis tentent de mettre un peu d’ordre devant un marchand de vin, dont l’enseigne porte le même prénom qu’un petit président. Pas de chance pour eux. Le jeune hurle « Mais vous allez nous emm...er comme ça jusqu’à la fin des temps ? », et les passants réalisent alors que même en comparution immédiate, ils ne seront jamais jugés pour « outrage à agent de l’état dans l’exercice de ses fonctions ».
 Les deux pandores sont hués, puis doivent s’enfuir sous une pluie de bouteilles pas toujours vides, mais bien plus néfastes à leur santé que leur contenu.
 Fin du monde moins dix. Je compose le numéro de ma mère. Peine perdue. Le réseau téléphonique est saturé.
Quand je pense aux sommes faramineuses dépensées en portable et en communications pour être joignable, et ça ne marche jamais quand c’est vraiment important.
 Ma bière est finie. Je résiste à la tentation d’aller jeter la cannette. Ma femme déteste quand j’en laisse une sur mon bureau, mais là, pas vu, pas pris.
 Ma pauvre femme. Elle a perdu son dernier jour à travailler. Pour un peu, ma journée de chômeur s’illuminerait. Je ne savais pas qu’un jour, je pourrais être content de ne pas avoir de travail. Elle est partie tôt ce matin et je ne lui ai dit un dernier mot gentil qu’hier au soir quand elle est partie se coucher avec les poules. Levée tôt, couchée tôt, et en plus elle n’aura jamais de retraite... c’était bien la peine de s’en être tous tant inquiétés...
 Dans un sens aussi, si elle avait été avec moi, elle se serait lamentée avant l’heure, alors que j’aurais plutôt été enclin à profiter de ces vingt minutes pour un dernier quart d’heure de plaisir.
 Sur le forum d’ILV, Fred M. a ouvert un fil dans la corbeille : « La fin du monde, vous y croyer vous ? » Pauvre Fred. Mon chat lui-même le sait, et lui en doute. Son psy doit l’avoir laissé tomber en ce moment crucial. Je n’ai pas envie de répondre.
 Mais je vais quand même être sympa avec lui. Je passe sur ILV-Editions, et je commande cinquante « recueils de poèmes et rêveries » via Paypal. Mon compte ne sera jamais débité, mais j’espère qu’au moins il va recevoir dans les minutes qui viennent un e-mail automatique qui lui annonce la super vente. Bernard Lancourt dit que les acheteurs sur ILV sont des auteurs qui achètent les œuvres d’autres auteurs en espérant être achetés. Mais n’est pas vendu qui veut. Fred M. sera certainement content même s’il ne verra pas la couleur des royalties, celles-ci étant payées seulement une fois par an.
Que vais-je faire de cinquante exemplaires de ce recueil si la fin du monde n’a pas lieu, Dieu devant tant d’adoration de la part de ses ouailles ayant suspendu son sinistre dessein ? Je m’en tape. Je serai bien content d’être encore vivant dans ce cas. Mais c’est sûr, ma femme va me faire une scène.
 Fin du monde moins six.
 Je décide de voir ce qui va se passer dans la rue, en plein soleil. Je serai emporté par une vague gigantesque, dévoré par des flammes dantesques, plongé dans un précipice s’ouvrant sous mes pieds, ou projeté dans l’espace par l’explosion du globe terrestre en toute connaissance de chose et sans perdre une miette de l’événement.
 Je serai peut-être déçu si je suis vaporisé en un millième de seconde, mais au moins j’aurai essayé de voir la mort en face, une canette de bière à la main. Pas la peine de relire. Tant pis pour la mise en page. et les fautes restantes. Publié, en LAL, PDF gratuit... Et hop, c’est envoyé, si quelqu’un veut ainsi perdre ses cinq dernières minutes.


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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