Foly Express


Je ne sais pas par où commencer cette lettre. Je veux que l’on sache la vérité, mais qui me croira ? Il n’y aura personne pour confirmer mes dires. Je vais passer pour fou, bien que, je pense que c’est déjà fait.
Je m’appelle Marcel, célibataire, vingt-huit ans, chauffeur-livreur par mauvais concours de circonstances : la crise de 2008 m’a fait perdre mon premier emploi de commercial. Depuis, je vais de périodes de chômage en petits boulots intérimaires.
Il y a un mois, j’ai cru avoir de la chance. Une entreprise de transport m’a trouvé assez sûr et capable pour me confier un fourgon et une tournée de ramassage/livraison à effectuer. Je travaillais au profit d’une grande banque française, mais aussi de deux autres via des échanges de sacoches avec d’autres transporteurs, et de quatre enseignes de supermarchés, bien qu’il s’agisse d’accords locaux avec les directeurs de chaque implantation.
Pour les banques, je devais véhiculer le courrier et les chèques vers un centre de traitement régional. Pour les supermarchés, c’est pareil, je récupérais dans des coffres les chèques de la journée.
Ainsi, dans chaque petit patelin traversé, j’avais une ou deux agences bancaires à visiter et parfois un ou deux supermarchés. Pour les agences bancaires, je déposais des sacoches, et j’en récupèrais d’autres. Certaines étaient destinées à la grande agence de ma ville de départ (La grosse banque), les autres sacoches étaient remises à d’autres transporteurs avec lesquels j’avais des lieux de rendez-vous (et des horaires à respecter car sinon je les retardais tous).
Il était donc important d’être organisé pour ne pas se mélanger les pinceaux. Pour chaque arrêt, je notais ce que je déposais, ce que je récupérais. Il fallait absolument que tout soit bien rangé dans le fourgon. Par contre, pour les supermarchés, je laissais les chèques (par gros paquets sous plastique) devant le siège passager dans la cabine. Il devait y en avoir parfois pour des centaines de milliers d’euros, en particulier les samedis soirs, et ce malgré les cartes bleues et les campagnes incitatives à leur abandon.
Feuilles de chargement, sacoches avec numéro d’agence, qu’il faut savoir trier pour qu’à chaque arrêt, on prenne la bonne (ou les bonnes quand il y en avait plusieurs) sans avoir à perdre du temps à chercher. Chaque détail compte, chaque geste doit être précis. Pensez-donc ! Si on perd une minute par arrêt, pour se garer, parce qu’on cherche la sacoche, parce qu’on ne sait plus quelle clé, ou quel code il faut utiliser... à la fin de la tournée, c’est quarante-cinq minutes de retard. Ceux qui paient pour la tournée ne comptent que deux minutes d’arrêt. C’est vraiment très peu. Ils prétendent qu’ainsi, on a le temps de faire la route en respectant les limitations de vitesse. C’est faux.
Ils oublient les aléas de la route, la météo défavorable, parfois épouvantable, le moindre contre-temps qui devient irrattrapable, sauf en appuyant sur le champignon, que la route soit sinueuse, étroite, glissante, encombrée, en mauvais état... Habitué à mon scooter, je signai le contrat en sachant que je conduirai le fourgon fourni la peur au ventre pour un salaire misérable.
Il y avait fort heureusement quelques moyens de tricher, pour arriver quand même à l’heure aux rendez-vous pour remettre les sacoches : oublier deux ou trois endroits de collecte de chèques, pour lesquels on repassera. Mais cela voulait dire revenir en arrière, rouler plus, finir sa tournée bien plus tard...
Pour corser le tout, cette tournée se faisait de nuit. Impossible de pouvoir compter sur quelqu’un sans en payer le prix fort. Pas question de casser une clé, manquer une agence, oublier une sacoche au fond du fourgon...Imaginez en plus la colère du client si on déclenche une alarme.
Pour la sécurité, pour gagner du temps aussi, le but du jeu était de se garer au plus près du coffre ou du sas à ouvrir. Réglementairement, il fallait couper le moteur et prendre la clé du véhicule avant de descendre. Mais tout le monde ne le faisait pas. Le temps est si précieux et si vite perdu. Nous devions souvent faire des marches arrière sous des porches ou dans des rues à sens unique pour atteindre le coffre d’une agence qui faisait le coin... et avec un fourgon, ce n’est pas évident, surtout depuis que les municipalités multipliaient les plots bien trop bas pour être visibles dans les rétroviseurs.
Pour apprendre une tournée, il fallait durant quatre jours la faire à deux. Le premier jour, on prenait des notes. Les trois autres jours, on conduisait avec celui-qui-savait en passager. Autant dire qu’à chaque arrêt, celui-ci se dépêchait de descendre la bonne sacoche pour ne pas rentrer trop tard malgré la conduite « prudente » du nouveau. Les temps en étaient donc faussés et la première fois qu’on se retrouvait seul, c’était à se tirer des plombs.
Tout cela pour dire que le stress est omniprésent dans ce métier où clients et patrons sont intransigeants, compétitivité et guerre des coûts oblige. Il fallait aussi ne pas craindre la nuit, les gens louches, la mort au tournant...ou bien ne pas y penser.
Au bout de deux semaines cependant, je commençais à pas mal me débrouiller, bien que je perdais encore une demi-heure au moins par rapport au temps idéal (payé). Au moins, les « relais » étaient-ils bien faits. Le stress maîtrisé persistait néanmoins. Chaque jour, je risquais de perdre un seul point et un peu plus que ce que je gagnais pour quatre heures de conduite en ne dépassant pas de plus de 20 km/h les vitesses imposées. Heureusement, bien avant trois heures du matin, en semaine, les képis restaient sous la couette, et les radars automatiques fixes étaient bien repérés, sans avoir besoin de GPS ou autres canidés.
De nuit, le milieu urbain était une plaie. Soit on pouvait rouler un peu plus vite que de jour, mais on n’avait pas le droit, soit la route était encombrée de pièges : peintures glissantes, plots, gendarmes couchés, jardinières de fleurs, rétrécissements, qui à défaut de tuer des motards et autres utilisateurs de deux-roues devenus « indoublables » dans les couloirs étriqués communs, torturaient les sens et les carrosseries, même à faible vitesse. Mais le pire, c’était le réseau secondaire des petites routes de campagne : voies trop étroites pour un croisement, revêtement déglingué, signalisation au sol effacée ou inexistante, virages mal signalés...
Sur une portion de la tournée, c’était vraiment l’enfer. On traversait des forêts, des champs... et lapins, chevreuils voire buses et sangliers pouvaient traverser n’importe quand. Leurs yeux brillaient, inquiétants, bien avant qu’on ne distingue leur contour dans le halo des phares. Il y avait aussi de nombreux virages serrés cachés derrière une montée ou en fin de descente, des changements de direction en épingle, des fossés profonds entre champs et route, avec une bande herbeuse étroite qu’il fallait mordre à chaque fois qu’on croisait un autre véhicule.
Ce que je ne savais pas, c’est que cette partie-là était encore pire que ce que je pouvais imaginer.
La vitesse et l’alcool ne sont pas toujours les causes premières d’un accident. Ce soir-là, ce fut un gros chien noir qui faillit m’envoyer ad patres. Il ne portait pas de collier, encore moins de blouson réfléchissant. Il n’avait rien fait de spécial pour mourir, juste divaguer de nuit sur une petite route, en serrant sa droite. Mais je ne l’ai pas vu. Noir sur noir...
Le résultat fut assez spectaculaire. Le plastique du pare-choc était à changer, le phare droit avait explosé, l’aile était morte elle aussi. Quand mon patron, furieux, me donna le montant de la facture, j’ai cru qu’il avait acheté un nouveau fourgon d’occase : pas étonnant que les assurances soient si chères... Je m’inquiétais pour mon emploi, si jamais j’égratignai à nouveau un de ses véhicules. Cela aurait dû être le cadet de mes soucis, si javais su dans quelle galère je venais d’être embarqué.
La nuit suivante, je conduisais donc un autre fourgon, plus vieux et brinquebalant que le précédent, chez le garagiste et je pestai contre le temps perdu à rouler moins vite et moins sûrement qu’à l’habitude. Je quittai la nationale pour la route pourrie qui devait me mener au fin fond du trou du cul du monde, avec son clocher, son bar, son distributeur de billets et sa banque verte. Je pénétrai dans une sombre forêt, sous une arche végétale crochue qui même en hiver occultait les rayons de lune les plus perçants. Sinistre bouche/tunnel d’un serpent ou d’un ver dont on ne pouvait sortir qu’écrasé, vidé, en miettes...
Soudain, je vis une étrange lueur naître dans mon rétro gauche. Je ne compris pas vraiment ce dont il s’agissait, mais, dans le même temps, je sentis sourdre une inextinguible angoisse par tous les pores de ma peau. Mes poils se hérissèrent. Un filet de glace coula le long de mon échine. Mon cœur affolé se recroquevilla à m’en faire mal et mes poumons furent écrasés par une force mystérieuse. Un tintamarre emplissait mes oreilles de bruits horribles, entre hurlements de moteurs torturés et cris humains, voire inhumains, de longues plaintes et d’horreur insoutenable, noyés dans une brume électrique, tandis que ma radio crachait hideusement au lieu de répandre sa musique habituelle destinée à me tenir éveillé. Roulant à ma hauteur, un fourgon noir. Le conducteur me fixa, de ses yeux exorbités et roulants sur eux-mêmes. Son teint était si pâle que j’avais l’impression de voir les os en dessous. Sa langue, hideuse, pendait sur le côté. Ses cheveux étaient à moitiés brûlés, très fins, comme des ressorts. L’odeur d’essence, d’huile chaude et de goudron était entêtante, et son coffre était en feu. La cloison de la cabine cloquait déjà derrière lui...
Effrayé, je freinai brutalement, au risque de partir en tête à queue, deux de mes roues étant sur l’herbe du bas côté. Je ralentis fortement et il me passa devant. Je regardai alors fixement le fourgon maudit plongeant dans les ténèbres, ne distinguant plus, au bout de quelques secondes, que les flammes, bien au delà de la mention classique « tous feux arrière allumés ». Deux motards zombie se portèrent alors à ma hauteur. Tenues déchirées, carénages meurtris, souillés, ensanglantés, mécaniques pétaradantes, métal porté au rouge. Eux aussi me fixèrent de leur regard mort, froid, au terrible rictus sardonique durant quelques affreusement longues secondes avant de me dépasser et de talonner leur victime. L’air reprit alors sa consistance normale et je pus respirer. Le sang cognait contre mes tempes, je tremblais de tous mes membres. Je devinais l’éclat d’une flamme immense et brève, j’entendis l’écho d’une sinistre explosion au loin, pas si loin, quelque part, devant, consécutive à un choc épouvantable.. Manifestement, le fourgon devait être sorti de la route, avoir rencontré un arbre. La radio déversa à nouveau son flot d’idioties musicales. Je roulai au pas. Mais je ne vis rien sur les bas côtés. Au bout de cinq minutes, mon corps et le fourgon avaient repris un rythme normal, enfin, prudent, pour le fourgon. Je n’osai en parler à mes collègues au point de rendez-vous, même si l’une d’entre eux (et oui, il y a aussi des femmes qui font ce métier ingrat) remarqua ma triste mine.
Le lendemain, j’abordai le sujet avec Manu, celui qui m’avait formé à cette tournée. Son visage s’attrista. « Marcel, tu es maudit maintenant. Le Diable ne te lâchera plus. Suis-moi ».
Nous allâmes à la salle café. Il en prit deux au distributeur, m’en tendit un, s’assit, prit une première gorgée...
Il me raconta alors la longue série des chauffeurs maudits, depuis un accident de corbillard sur cette route le premier novembre 1956. Le chauffeur avait bu et conduisait à tombeau ouvert. Le mort à l’arrière n’était autre qu’un riche industriel ayant fait fortune en collaborant avec les allemands, puis en fuyant au Vénézuela avec son magot qu’il sut faire encore fructifier. Il avait été maudit par une vieille paysanne, un peu sorcière sur les bords, qu’il avait chassée de sa terre, pour y bâtir la coopérative qui fournissait les troupes allemandes en produits frais. La « blondasse de Lorraine », comme l’avaient appelée ses petits camarades d’école tenait ce terrain de son père, installé depuis 1871 pour ne pas subir le joug allemand, était restée pucelle afin de pouvoir adorer le Diable et punir ceux qui l’avaient harcelée dans sa petite enfance. Elle destina donc l’âme de celui qui l’avait spoliée avec la bénédiction des habitants du coin à son démoniaque protecteur s’il était inhumé dans son village natal. Or, le corps fut entièrement brûlé dans l’accident. Le chauffeur fut donc condamné par le Maître de l’enfer en personne à revivre son accident toutes les nuits, jusqu’à ce qu’un autre chauffeur chauffard ait un accident au même endroit. Cela arriva très vite. Le damné coupable apparaissant à tous au début poussait le véhicule du malheureux livreur en fourgonnette qui empruntait cette route entre minuit et une heure du matin. La malheureuse victime prenait sa place, et après avoir subi quelques horribles accidents consécutifs, choisissait alors de précipiter un innocent sur le bas-côté pour enfin être libéré de son calvaire. La malédiction, trop meurtrière, risquait d’attirer l’attention d ’instances supérieures plus miséricordieuses.
Le Malin décida donc que ne pourraient être inquiétés que ceux qui avaient une victime de la route à leur actif. De plus, ceux qui avaient reçu une première fois l’avertissement du chauffeur maudit étaient condamnés à mourir de toute manière sur la route un jour où l’autre, sauf s’ils arrivaient à battre le chauffeur maudit à la course sur le satané tronçon ...
Pour moi, cela me semblait être un tissu d’inepties, mais comment expliquer autrement l’apparition de cette nuit-là ? J’étais le mieux placé pour savoir que je ne buvais que modérément, ne fumais même pas ce qui était légalement en vente, et ne sniffais rien non plus.
Ce qui me révoltait le plus, c’est que je ne pouvais quand même pas être ainsi « puni » pour avoir seulement écrasé un chien quand même ! Manu rétorqua que ce n’était pas lui qui avait fixé les règles et que s’il y avait réclamation, j’avais qu’à m’adresser à l’intéressé. Le Diable d’ailleurs n’était pas le seul à légèrement modifier les règles sous couvert de « morale », à serrer plus la vis... Quotas à respecter ? Pouvoir et envie d’avoir plus ? Vice gratuit ? Sept milliards d’âmes en circulation ça excite les convoitises. Et donc, cette nuit-là, j’avais été damné pour un cabot. J’en suffoquais, j’en pleurais presque de colère. Et plus tard, ce serait pour un lapin, un hérisson, un moustique éclaté sur le pare-brise qu’on devrait subir un si cruel châtiment ? A la réflexion, bien sûr. Comme il y a toujours de bonnes âmes promptes à condamner au nom des chiffres terribles du passé à ne pas oublier, personne ne prendrait la défense d’un chauffeur-livreur forcément coupable cent fois par ailleurs d’imprudences irresponsables et pas acceptables. Il n’y avait pas d’autres moyens pour lutter contre la violence routière et s’il fallait en passer par les bons services d’un Lucifer qu’on ne saurait voir, et bien tant pis.
Pour achever de me convaincre de la terrible réalité de mon malheur, il me trouva sur internet la photo du dernier chauffeur mort sur ce tronçon. Je le reconnus de suite, même si dans ma vision nocturne, il était bien moins à son avantage.
Quand je pense que deux semaines avant, je croyais que le pire qui pouvait m’arriver était de perdre quelques points sur mon permis...
En tous cas, je choisis de démissionner le jour-même. Je ne voulais pas recroiser cet effroyable attelage maudit. En me retirant en « plein désert », je pourrais aussi peut-être retarder l’échéance un maximum. Après tout, on doit bien mourir de quelque chose, et, en y réfléchissant, je ne risquerai rien d’autre, protégé par une malédiction qui aurait du mal à s’accomplir. Quand on pense aux douze-mille suicides annuels rien qu’en France, aux seize-mille victimes d’accidents domestiques, aux innombrables victimes du risque iatrogénique grave, du cancer aux causes multiples et variées, de l’hypertension, de la vieillesse...le risque trois mille neuf cent soixante-dix sur soixante-quatre millions me sembla bien dérisoire, malgré les efforts de certains pour le passer au premier plan.
Mais,tout à l’heure, mon ex-patron a appelé. Il a besoin de moi. Manu a eu un terrible accident hier. C’est lui qui m’a remplacé sur ma tournée. Manu, ce cher Manu, c’est vraiment trop injuste.
J’ai compris comment il pouvait être au courant de cette histoire, pourquoi il ne m’a pas ri au nez quand je la lui ai racontée. Lui aussi était maudit.
Que vaut une vie qui ne mène qu’à la tombe, si on n’affronte pas son destin ?
Alors, je crée la page facebook « Moi aussi, je rêve d’écraser Petina la Ronchon » et ce soir, je vais reprendre le volant d’une fourgonnette. Je plongerai en pleins phares dans les ténèbres glacées. Je serais à l’heure de mes premiers rendez-vous. Cette nuit, je vais voir Manu, une dernière fois. Nous ferons la course, et je sais déjà que c’est lui qui la gagnera.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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