La lettre d’Auschwitz


Trois heures du matin. Dans la nuit glaciale de janvier, des centaines et des centaines de spectres blafards en pyjama rayé se tiennent debout, les uns contre les autres, sur une place balayée par le vent tandis qu’une voix stridente hurle des numéros de matricule, les uns après les autres. A mesure que les minutes passent, des corps, mais peut-on encore appeler corps ces lambeaux de peau grise flottant sur de maigres ossements, s’écroulent par ci par là, clairsemant brièvement les rangs avant que la brèche ne soit comblée par les autres, avides de se regrouper pour moins sentir le froid. Chaque matin, l’Apell fait ainsi des ravages dans le camp de concentration d’Auschwitz, en Pologne.

Près de moi, mon camarade Jakob tente de son mieux de maîtriser les claquements de ses mâchoires. C’est plus prudent en effet. Que le regard d’un SS se pose sur lui au moment où ses dents s’entrechoquent, et c’est une balle dans la tête à coup sûr. Il faut se tenir correctement pendant l’Apell. Tant pis si les corps sont affamés, rongés par la dysenterie, décharnés par les travaux forcés, transpercés par le froid cinglant. Il faut se tenir droit, la tête haute, en rangs bien alignés. En dignes prisonniers du IIIème Reich. Ceux dont les rangs ne sont pas suffisamment rectilignes sont condamnés à rester accroupis pendant une heure, les bras tendus vers le ciel.

Les SS hurlent. Ils aboient, comme les dogues qu’ils tiennent en laisse, et qu’ils s’amusent parfois, par jeu, à lâcher sur des détenus, au hasard. Un jour, j’ai vu de mes yeux un bébé se faire dévorer par l’un de ces monstres. C’était à l’arrivée d’un convoi de juifs de Hongrie. Les malheureux, tout juste débarqués des wagons à bestiaux plombés, se tenaient sur la rampe, tandis que le sinistre docteur Mengele procédait à la sélection. Hommes et femmes valides et capables de travailler, à droite. Vieillards, chétifs, femmes ayant des enfants en bas âge, à gauche. C’est dans ce groupe qu’une toute jeune femme, les cheveux serrés dans un foulard noir, serrait dans ses bras son enfant de quelques mois. Deux SS, se sentant désœuvrés après avoir achevé leur dernière cigarette avaient jeté leur dogue sur elle. Jusqu’au dernier moment, elle avait serré son bébé contre elle, tentant de ses maigres forces de le protéger des crocs acérés du fauve, jusqu’à ce que lassé du spectacle, l’un des deux SS ne lui tire une balle dans le ventre. Je n’ai jamais pu oublier cette scène. Peut-être parce que cette femme ressemblait à Anna…

Devant nous, un pauvre bougre, rongé par la fièvre, s’écroule à nos pieds. Je sais déjà qu’il est mort. Ses yeux sont restés ouverts, tandis que ses traits émaciés sont déjà rigides. Visage finalement pas si différent des nôtres. Ne sommes-nous pas tous des morts-vivants, des « musulmans » comme on les appelle ici, suite à la déformation du mot allemant « … » ? Maintenant lui, tout à l’heure nous, peut-être. Plus tard, dans une heure, demain, ou dans une semaine. Ici, le sursis n’est parfois qu’une question de minutes. Les deux détenus qui entourent le mort s’empressent de le relever, et le maintiennent debout, leurs bras passés sous ses aisselles. A Auschwitz, la mort ne dispense pas de l’Apell. Tant qu’un détenu décédé n’a pas été ramassé par le kommando affecté à cette tâche et rayé des effectifs du camp, il doit être dénombré comme les autres. Sinistre rigueur allemande oblige.

Combien de temps cela va-t-il durer encore ? Je n’en peux plus. Tout mon corps n’est que souffrance. J’ai l’impression que mes jambes rentrent dans mon corps, que les méchantes galoches de bois qui me chaussent sont en train de s’incruster dans ma chair. Il faut dire qu’elles sont d’au moins deux pointures trop petites. Mais à Auschwitz, on ne choisit pas. Lorsqu’on vous propulse, nu et glacé, dans une pièce où sont entassées des tenues rayées et des galoches en vrac, et que vous n’avez que cinq minutes pour vous vêtir et ressortir sous peine de vous exposer à des sévices innommables, croyez-moi, les tailles et les pointures deviennent secondaires.

Mentalement, j’essaie d’employer mes dernières forces à tenter d’évaluer le temps qui reste à tenir jusqu’à la fin de l’Apell. Evidemment nous n’avons pas de montre, mais l’expérience du camp nous a dressé à savoir estimer l’heure, à un quart d’heure près. Il doit être près de six heures. Plus qu’une heure, et les officiers SS capitaine le camp arriveront. Nous pourrons enfin bouger et nous disperser. Non pas pour aller nous réchauffer hélas, mais pour rejoindre nos kommandos de travail. Pour tenter à nouveau de survivre vingt-quatre heures de plus dans cet enfer. Tenir, tenir encore, les dents serrées, au mépris de toutes les règles élémentaires de santé, d’hygiène, de vie. Ne penser à rien. Juste à rester vivants. Le plus longtemps possible. Ne penser à rien d’autre. Celui qui s’apitoierait sur son sort, qui ouvrirait la brèche à la moindre faiblesse ferait aussi bien de se laisser mourir tout de suite.

Comme pour corroborer mes pensées, le son strident d’un sifflet vrille nos tympans. Quelques fractions de seconde plus tard, les salves des fusils mitrailleurs crépitent. A quelques mètres de nous, un détenu est sorti des rangs en courant pour tenter de se jeter sur la clôture électrifiée qui entoure le camp. Tentative de suicide banale ici. Pour ceux qui sont à bout de force, la mort par décharge électrique semble plus douce que les tortures issues de l’esprit sadique des SS, et plus directe que la chambre à gaz.
Le malheureux gît sur le sol de ciment dans une flaque de sang. Son uniforme rayé est percé d’une multitude de trous rouges. Les rafales de mitraillette des SS l’ont atteint avant qu’il ne puisse toucher la clôture

J’ai l’impression que mes jambes veulent aussi, malgré moi, m’emporter vers les barbelés électrifiés, vers la clôture salvatrice. Ce serait au fond, la meilleure solution. La solution finale, pour employer le terme même des nazis concernant le « problème juif ». Vite, écarter cette tentation de mon esprit. Il faut tenir, tenir. Je veux revoir Susanne et notre enfant. Mais sont-ils seulement encore en vie ? Ma volonté n’est plus que cendres, pareille à celles que l’on extrait chaque jour des fours crématoires après que les cheminées aient recraché dans le ciel gris plus de vingt mille hommes, femmes et enfants, sous la forme d’une fumée noire et épaisse.

J’ai l’impression que cette odeur s’infiltre en moi, m’enveloppe tout entier. Les lumières des miradors s’intensifient, m’aveuglent. Tout tourne autour de moi. Les sifflets stridents des SS transpercent mes oreilles, les aboiements de leurs dogues emplissent ma tête ainsi que leur langage rauque et brutal. « Sinnersjewe », sale juif ! Je ne sens plus rien, ni le froid, ni la faim, ni la fatigue. C’est comme si je sortais de mon propre corps, ou du moins de ce qu’il en reste. A l’intérieur de mon crâne, une multitude d’éclairs rouges emplit mon champ de vision. Le camp tourne autour de moi, de plus en plus vite.

Et brusquement, tout devient noir.

I

Le soleil inondait les rues, et malgré la température inférieure à quinze degrés de cette matinée d’hiver, nombreux étaient les gens qui flânaient sur les trottoirs. Une fois n’était pas coutume, la circulation dans Paris était fluide. Le capitaine Georges Di Bernardo, familièrement surnommé Jo Dalton par son équipe en raison de sa petite taille et de son caractère impulsif, profita d’un feu rouge pour allumer une cigarette. Près de lui, à la place du mort, le commandant Léa Wittelsbach ne desserrait pas les dents. Georges l’observa à la dérobée. Il se sentait un peu nerveux, et il savait qu’elle aussi. Ils n’avaient guère prononcé plus de trois mots depuis leur départ de la PJ. Un peu comme le félin qui se ramasse sur lui-même avant de bondir. Georges aimait à songer que les femmes ayant un caractère aussi bien trempé que sa supérieure ne couraient pas les rues. Un roc. Un savant dosage de détermination, de maîtrise, de courage et d’expérience. Mais en dépit de l’image « à toutes épreuves » qu’elle donnait aux autres, elle restait profondément humaine. Et pour n’importe quel être humain, les scènes auxquelles ils étaient parfois confrontés étaient psychologiquement très pénibles. L’instinct du capitaine l’avertissait que cela serait le cas aujourd’hui.

« Ca ne doit pas être joli joli… » lâcha-t-il à mi-voix en tirant sur sa cigarette.

Le feu passa au vert, Léa hocha la tête sans répondre. La voiture longea la rue de Rivoli et tourna à droite.

« C’est juste après le stop » précisa-t-elle.

Moins de cinq minutes plus tard, ils s’arrêtèrent au pied d’un immeuble cossu nanti d’une cour privée. Devant le grand portail vert stationnaient deux voitures de police et un véhicule de pompiers, gyrophare éclairé. Les lieux étaient déjà balisés, un large ruban noir et jaune barrait l’accès à l’intérieur. Son adjoint sur les talons, le commandant Wittelsbach se fraya un chemin à travers la foule de curieux amassés derrière la limite autorisée. Ils s’approchèrent du gendarme qui gardait l’entrée de la résidence.

« PJ » dit brièvement Léa en lui montrant sa carte

Le gendarme la dévisagea.
« C’est l’appartement du premier étage » dit-il en la fixant droit dans les yeux.

Sans répondre, elle le planta là, et se dirigea vers l’escalier. Le palier de marbre blanc, était immense. Un seul appartement par étage, le luxe. Pas le genre d’endroit où logeait le bon petit Français moyen. Une double porte, grande ouverte, donnait accès à l’intérieur. Avant même de franchir le seuil, une forte odeur de gaz les saisit à la gorge. Saisie d’une quinte de toux, Léa chercha à tâtons son mouchoir et l’appliqua sur son visage. Elle aperçut deux hommes qui s’avançaient vers eux.
« Lieutenant Letellier, police locale, et voici le capitaine Filosa. Nous vous attendions commandant Wittelsbach. »
Léa marmonna de vagues salutations, le nez toujours enfoui dans son mouchoir.
« C’est irrespirable ici » dit Letellier. « Cette saloperie de gaz est tenace… Et pourtant toutes les fenêtres sont ouvertes. »

« L’atmosphère est sacrément empuantie » grimaça Georges. « L’équipe scientifique arrive-t-elle bientôt ? »

« Ils sont en route. » répliqua sèchement Letellier. « Le concierge a également appelé les pompiers, mais ils n’ont pu que constater le décès. En attendant, nous n’avons touché à rien. »

« Y a-t-il des traces d’effraction ? »

« Aucune. Et aucune trace de lutte à l’intérieur à première vue. »

« Dans quel état est le corps ? »

« Je vais vous laisser vous faire une opinion par vous-même » dit Letellier en leur indiquant d’un geste l’intérieur de l’appartement. « Le cadavre est dans la cuisine. Permettez que nous vous attendions ici commandant. J’ai suffisamment profité du spectacle avant votre arrivée. »

Sans répondre, Léa et Georges pénétrèrent dans le hall d’entrée, mouchoir plaqué sur les narines. Ils débouchèrent dans un immense séjour décoré avec un goût parfait. La cuisine se trouvait en face. D’un pas décidé, le commandant y entra, et s’immobilisa devant la scène qui s’offrait à elle.

Un cadavre noirci était affalé et ligoté en travers de la porte du four, la tête enfoncée au plus profond de l’ouverture béante. On voyait qu’il s’agissait d’un homme à ses chaussures et à son pantalon, restés à peu près intacts. Le haut de son corps par contre, était dans un état critique. Les mains étaient en grande partie carbonisées. Ce qui restait des doigts était recroquevillé et semblable à de noires et macabres serres. On distinguait partiellement le torse, noirci et brûlé, entre les lambeaux calcinés des vêtements. La tête, plongée dans les entrailles du four, n’était pas visible. L’odeur nauséabonde des chairs grillées mêlée aux effluves persistants du gaz rendait l’atmosphère irrespirable. Saisi d’un haut le cœur, Georges se détourna. Léa elle, se pencha sur le macchabée et l’observa avec attention, sans paraître incommodée par l’odeur. Elle approcha son visage du four pour tenter de distinguer la tête du mort, se pencha vers ce qui restait de ses mains, observa la position du corps.
« Regarde Jo… » dit-elle songeuse. « La corde qui le maintient attaché à la porte du four est tout juste noircie. Le tueur a procédé à cette petite mise en scène après avoir carbonisé cet homme. »
« Là commandant, regardez ! » s’exclama soudain Jo.
Posée au sol, sous les pieds du cadavre, il y avait une boîte ronde en métal, à moitié rempli de granulés bleus. Sur cette boîte, on avait grossièrement scotché une étiquette. Léa s’agenouilla et la stupéfaction se peignit sur son visage.

Tapés au clavier sur le morceau de papier, s’étalaient les mots ZYKLON B.

***

Sur le palier, deux hommes et une femme chargés de matériel se tenaient près de Letellier. L’un d’eux s’approcha de Léa, main tendue.

« Bonjour Commandant, vous allez bien ? »
« Contente de vous voir, Clément. On vous laisse investiguer les lieux. »

Léa, flanquée de Jo et de Letellier redescendit l’escalier, tandis que l’équipe scientifique pénétrait dans l’appartement.

« Qui est la victime ? » interrogea-t-elle
« Il se nomme Helmut Markus. Quatre-vingt-sept ans. Il vivait seul dans cet appartement depuis la mort de sa femme. C’est l’odeur du gaz qui a alerté le concierge. Il nous a appelés après avoir tapé à la porte à plusieurs reprises, sans succès. »
« Et pour cause… » ironisa Jo. « Le concierge a-t-il vu ou entendu quelque chose d’inhabituel ? »
« Je n’ai pas eu le loisir de l’interroger plus avant. Après nous avoir appelés, il a également prévenu le fils de monsieur Markus, qui a débarqué dix minutes plus tard avec sa femme. Ils sont toujours en bas, chez le concierge. Bon, puisqu’à présent vous avez pris les choses en main, je vous laisse les interroger, je rentre faire mon rapport. »

Jo suivit des yeux Letellier qui s’éloignait.
« Et bien, il n’a pas l’air ravi de nous céder la place… »
« Le vieil antagonisme entre PJ et police locale… Rien de nouveau. » rétorqua Léa en sonnant chez le concierge.

La porte s’ouvrit sur un homme entre deux âges, dont le visage affichait un complet désarroi. Oubliant même de les saluer, il les fit entrer. Dans le salon, un couple était assis, l’homme pâle et digne, la femme en larmes. Ils se levèrent précipitamment à la vue du commandant.

« Je suis Franz Markus. C’est mon père qui est… décédé. » dit l’homme en lui tendant la main. « Et voici mon épouse, Louise »
« Commandant Wittelsbach, et voici mon adjoint, le capitaine Di Bernardo. Toutes mes condoléances, monsieur. »

L’homme acquiesça en silence, toujours très digne.

« Que s’est-il passé commandant ? » s’enquit Louise Markus, une main passée sous le coude de son mari. « Les pompiers n’ont rien voulu nous dire à part que mon beau-père était mort. Ils n’ont même pas voulu nous laisser entrer pour le voir ! »
« Nous ne pouvons malheureusement rien vous dire de plus pour le moment. Je dois attendre les résultats de l’autopsie. Après quoi, j’aurai sûrement besoin de m’entretenir plus longuement avec vous. »
« L’autopsie ? Mais pourquoi une autopsie ? » s’exclama Franz Markus, paraissant brusquement sortir de sa réserve. « D’après monsieur Brel », dit-il en désignant le concierge, « c’est une fuite de gaz. Mon père avait toute sa tête, mais il était âgé. S’il y a eu une déficience dans le tuyau d’arrivée, il est très probable qu’il ne s’en est pas aperçu. Ce n’est pas une autopsie qu’il faut faire, mais un procès à ceux qui sont censés entretenir les installations de cet immeuble ! »
« Calme-toi, Franz. Le commandant sait ce qu’elle a à faire » dit Louise d’un ton apaisant.
« Mais enfin, c’est un accident ! C’est un accident, n’est-ce pas commandant ? »
« Encore une fois, je n’ai aucune certitude pour l’instant. Mais sachez que l’hypothèse du meurtre me paraît hautement probable. »
Un lourd silence tomba, tandis qu’une expression horrifiée se peignait sur les traits du couple
« Est-ce que je peux voir mon père ? » demanda enfin Franz d’une voix tremblante.
« Il faut attendre que l’équipe scientifique ait terminé son travail. »

Le concierge entra, portant un plateau où fumaient des tasses de café.

« J’ai préparé un petit remontant. Je pense que tout le monde en aura besoin… »

Franz Markus se laissa loudement tomber sur le canapé. Il paraissait accablé. Son épouse lui mit une tasse de café en main.

« Allons bois, Franz. Mut…* »

Léa échangea un regard entendu avec son adjoint.

« Vous êtes d’origine allemande, madame ? » s’enquit Jo d’un ton détaché.

« Pas moi, je suis Française et je n’ai jamais quitté Paris. Mais mon mari et ses parents sont des allemands de pure souche. Ils ont quitté Berlin il y a trente ans pour s’installer ici. C’est comme ça que j’ai rencontré Franz. »

« Ainsi, vous êtes né à Berlin, monsieur Markus ? »

« C’est essentiellement pour moi que mes parents sont venus vivre à Paris. » dit Franz d’une voix monocorde. « Je rêvais d’étudier à la Sorbonne. J’y ai obtenu mon diplôme de chirurgien, il y a une vingtaine d’années. »

On frappa à la porte. C’était le lieutenant Clément.

« Nous avons terminé commandant. Le corps va être emmené à la morgue. »
« Je veux le voir ! » s’écria Franz Markus en se levant précipitamment.

Ils sortirent dans le hall et suivirent les deux hommes qui transportaient une civière recouverte d’un drap jusqu’au fourgon funéraire.
« Monsieur Markus, je dois vous prévenir que ce n’est pas joli à voir. » l’avisa Léa. « Attendez-vous à éprouver un choc. »

Livide, Franz Markus acquiesça. La civière fut déposée à l’intérieur du véhicule, et le lieutenant Clément écarta le drap qui recouvrait le visage. Markus recula instinctivement d’un pas et porta les mains à son visage. Le visage du mort n’avait pas été entièrement consumé par les brûlures, mais les traits étaient noircis et déformés. Les cheveux avaient été brûlés par touffes, laissant de larges zones dégarnies et calcinées sur le crâne. La bouche n’était plus qu’une cavité béante et noire, tandis que les yeux, grand ouverts dans leurs orbites, sous des paupières carbonisées donnaient au cadavre des allures de masque d’Halloween. Une écoeurante odeur de chair grillée s’exhalait de lui, empuantissant l’air. Clément rabattit rapidement le drap, et referma les portes du véhicule.
« Je vous adresse mon rapport dès que possible, commandant » lança-t-il avant de s’éloigner

Franz Markus restait hébété, les yeux dans le vague, secoué par de brefs sanglots.

« Vous pouvez rentrer chez vous à présent » dit Léa. « Je vous aviserai lorsque la procédure sera achevée, afin que vous puissiez organiser les funérailles. J’aurai sans doute également quelques questions à vous poser en privé. »

Madame Markus hocha la tête et entraîna son époux. Léa et Georges regagnèrent leur véhicule.

« Commandant ! »

La voix résonna, haute et claire, déchirant le silence qui enveloppait la cour de l’immeuble. Léa se retourna. Franz Markus, le bras tendu, avançait vers elle d’une démarche titubante.

« Vous avez raison, commandant ! C’est un meurtre ! On a assassiné mon père ! Mon père qui a toujours été un homme exemplaire, prônant l’ordre et le respect des lois ! Il a été assassiné, empoisonné par le gaz, brûlé sauvagement, comme… comme les juifs pendant la guerre ! »

« Franz, tais-toi ! Viens, je t’en prie ! »

La mine affolée, Louise Markus tentait vainement de retenir son mari. Mais celui-ci semblait ne rien voir ni entendre.

« Mon père a toujours été un citoyen modèle ! Il meurt victime des préjugés, de la sottise bornée de certains, de la calomnie ! Et je crois même savoir qui l’a tué ! »
« Ca suffit Franz ! »

Le ton glacial coupa net les élans de l’homme. Etonnée, Léa dévisagea madame Markus, ne pouvant croire qu’une voix aussi coupante ait pu émaner d’une personne à l’aspect aussi timoré. Mais le regard de celle-ci avait la dureté de l’acier. Elle avait empoigné le bras de son mari, et le fixait droit dans les yeux. A cinq minutes d’intervalles, deux personnalités radicalement opposées semblaient s’être disputées son corps.

« Nous rentrons à la maison » dit-elle d’un ton sans réplique.

L’homme se laissa entraîner, docile. L’éclair de vindicte qui l’avait animé durant quelques secondes s’éteignit brusquement. Léa suivit des yeux le couple, qui monta dans sa voiture et s’éloigna.

« J’ai comme l’impression que cette enquête ne sera pas banale… » dit pensivement Georges, à ses côtés.

***


Publié le 9 octobre 2014

212 votes



L'auteur

Christelle Goffinet-Maurin

Âge : 47 ans
Situation : Union libre
Localisation : Meyreuil (13) , France
Profession : Coordinatrice maritime
Voir la fiche de l'auteur