Des roses en décembre


Je suis assise sur le banc en fer forgé, juste sous la fenêtre du garage. Il fait froid, c’est le 3 décembre déjà. Je frissonne malgré mon blouson fourré. J’ai toujours été frileuse. Mais je n’ai pas envie de rentrer. Parce que malgré la température qui avoisine les 5°, le ciel est d’un bleu pur, lavé par le vent d’hiver et un soleil pâle mais résistant l’orne. Sous sa caresse, Ingrid Bergman semble ouvrir davantage son cœur, tandis que Lili Marleen, plus dolente, se contente d’incliner la tête dans sa lumière. Le parfum de Papa Meilland, envoûtant, capiteux, fait palpiter mes narines, s’infiltre en moi, me remuant le cœur. La senteur des roses ne change pas avec les années. Elle demeure la même, tandis que celui qui la respire naît, vit et meurt. C’est pour cela que son parfum m’émotionne. Il me rappelle des fragments de vie, d’autres moments où je l’ai respiré, il y a un an, dix ans, vingt ans. Une éternité. Le pouvoir olfactif est puissant, très puissant. Et si cela marchait, encore une fois ? Je ferme les yeux et je me concentre, tout en respirant avidement la fragrance à la fois fruitée et sensuelle qui émane des corolles pourpres. Le vent résonne à mes oreilles, traînant avec lui les échos de la campagne au repos. Ca y est, je commence à les entendre. « Maman, maman ! Camille a mis les mains dans la boue ! ». Ca, c’est Hugo, il débite dix mots à la seconde, les joues rouges, toujours excité. Puis ce sont des pleurs qui s’élèvent. C’est ma poupée qui me réclame. « Maman, a fait mal Hugo ! ». J’entends leurs petits pieds résonner sur la dalle en béton. Ils sont là, je les entends, je les sens. Si j’ouvre les yeux, je vais les voir devant moi, mon petit garçon avec son anorak rouge et son jean troué, celui que je lui mets pour jouer dehors, et ma toute petite avec son nez qui coule, ses bras crottés jusqu’au coude et son élastique pendouillant dans ses fins cheveux blonds décoiffés. Et je vais devoir faire l’arbitre, une fois de plus. Consoler Camille, lui rappeler qu’elle ne doit pas toucher la boue, expliquer à nouveau à Hugo qu’il ne doit pas frapper sa sœur, calmer les corps et les esprits. Et pour finir, je les serrerai dans mes bras et les embrasserai de toutes mes forces.

J’ouvre les yeux. La vague d’un parfum nouveau me submerge. C’est Copenhagen, un rosier aux grosses fleurs couleur crème, aux senteurs pénétrantes. Il n’a que deux ans celui-là, c’est pour cela que ses effluves m’ont ramené à la réalité. Il ne m’évoque aucun souvenir. Mes petits ne sont pas là, leur image s’est enfouie dans les méandres de ma mémoire avec les autres, toutes les autres. La dalle en béton brut sur laquelle ils jouaient est à présent soigneusement dallée avec des pierres du Lot. Hugo pourrait y conduire son 4x4 électrique sans problème. Il n’y a plus de tas de sable et de gravier pour que Camille en remplisse ses chaussures. Le jardin est à la fois semblable et différent. Aujourd’hui, bien que tout soit impeccable, on dirait qu’il y manque quelque chose. Probablement leurs rires d’enfants. Peut-être moi, aussi. Peut-être les images de notre vie de famille passée.

J’aime ces rosiers. J’ai pris si longtemps soin d’eux. Sur l’encyclopédie des roses que j’avais achetée lorsque j’ai commencé à planter, j’avais lu cette petite phrase : « Le rosier est une plante qui vous rendra au centuple le moindre soin que vous lui prodiguerez. ». C’est une phrase très juste. Pendant des années, je les ai taillés, pulvérisé, fertilisés. D’abord maladroitement, puis avec de plus en plus de dextérité. Et aujourd’hui, le jardin est le plus beau du quartier, voire même du village. Mais ce n’est plus moi qui habite ici pour en profiter.
Oui, nous sommes en décembre, et les arbustes sont encore couverts de fleurs aux larges pétales veloutées et parfumés. Leurs feuilles ont encore ce beau vert tendre qui ne s’éteindra qu’aux premières gelées. Un matin plus froid que les autres, on retrouvera les belles immobiles au bout de leurs branches. Elles auront l’air semblables aux autres jours, excepté peut-être leur coloris un peu plus pâle. Elles seront encore belles, au moins pour la journée, pourtant elles seront déjà mortes. Et dès le lendemain, tout sera fini. Elles sècheront, jauniront et tomberont. Jusqu’au bout, la rose aura combattu l’inévitable, avec la vaillance et l’ardente volonté de celui ou celle qui a goûté la saveur de la vie et estime n’en avoir pas assez profité. Elle qui avait toujours trouvé normal d’être la reine des fleurs, de trôner au milieu du jardin en exhibant sa beauté, elle n’avait jamais pris conscience de la chance qu’elle avait de sentir le soleil printannier caresser ses pétales, d’être effleurée par la brise de l’été et d’exhaler les parfums de l’automne. Elle ne s’apercevra de son bonheur que lorsqu’elle sera sur le point de le perdre.

Comme moi. Je vais mourir bientôt. Je le sais et je n’y peux rien. Je suis atteinte d’une grave maladie qui a probablement trouvé son origine dans le stress qui m’a rongé toute ma vie. Il a fallu cela pour que je comprenne. Et c’est maintenant que j’ai compris le sens véritable d’une existence que je vais devoir m’en aller. Comme si je n’avais pas mérité de contempler le spectacle sans prix qui s’était offert à moi une fois déchiré le rideau opaque de mon obstination et de ma bêtise. Je dois partir alors qu’après avoir cherché toute ma vie le goût fabuleux du bonheur dans les fruits les plus divers, j’ai réalisé qu’il se trouvait simplement dans une pomme de mon jardin et que j’aurais pu y goûter depuis longtemps.
S’il y avait la moindre chance pour que je m’en sorte, je me battrais, comme une lionne, bec et ongles. Je me battrais pour voir mes enfants devenir des adultes, pour connaître mes petits-enfants, pour faire des voyages, pour devenir peu à peu vieille, pour vivre enfin ! Vivre, et non pas regarder les jours défiler sans prendre conscience de la préciosité du temps parce qu’on a l’esprit trop embourbé dans des soucis imbéciles. Vivre, en appréciant chaque seconde passée auprès de ceux qu’on aime, chaque minute de bonheur, chaque heure du quotidien. Mais le médecin a été très clair. Même avec l’aide d’un traitement intense, je ne passerai pas le cap des deux ans. Alors j’ai décidé de ne pas me soigner. Et de ne rien dire à personne. C’est un peu un cadeau que je veux faire à tous ceux que j’aime, principalement à mes enfants et à ma mère, leur éviter la longue agonie dans les couloirs de l’hôpital, la souffrance prolongée et aggravée. Et pour moi, enfin libérée de mes fantômes, c’est aussi le moyen de mordre la vie à pleine dents, même si c’est pour un temps limité.

En écrivant ces lignes, je ne fais ni mes confessions ni ma biographie. Toi mon Hugo qui a aujourd’hui dix-huit ans, ma Camille qui en a seize, peut-être que cela vous aidera à comprendre ce qui se passait dans ma tête. Je cherche simplement à faire passer un message. Je suis passée à côté de ma vie, ne passez pas à côté de ma mort.


Publié le 9 octobre 2014

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L'auteur

Christelle Goffinet-Maurin

Âge : 47 ans
Situation : Union libre
Localisation : Meyreuil (13) , France
Profession : Coordinatrice maritime
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