Une si belle journée à la plage


Allongée sur le sable, les paupières closes, le rougeoiement du soleil au bord des cils : Elise. Le corps bistre de l’été et les vagues fraîches un moment plus tôt. Près d’elle, sur un drap de bain étoilé semblable au sien : Pietro. Des mains tâtonnantes, des lèvres entrouvertes. Deux corps unis dans un sursaut de plaisir.
Un plongeon dans l’onde azurée. La soif de l’un de l’autre apaisée. Deux corps hâlés dans la nappe émeraude.
Tout le bonheur de la plage brusquement assourdi par le crépitement d’une mitraillette. Le sifflement des balles. Un long hululement crispé. A demi nus, d’un bond, en larges enjambées, Elise et Pietro au bord de l’estran dans une nuée de grains de sable et de coquillages mêlés. Des crissements de pneus. Sur la chaussée du ponton ? Affolement. Course. Des cris. Puis, le silence empli d’angoisse. Un couple enlacé, immobile, le regard effaré.
Hilares de la frayeur causée, des enfants et un jeu vidéo à plein volume !
Au crépuscule, le retour vers la villa.
Mais… pourquoi ces chaises éparpillées sur la terrasse encore fauve du couchant ? Aventure inconsidérée dans ce lieu paradisiaque ? Les taches rougeâtres, témoin d’un conflit ou bien des fruits concassés sur le carrelage chauffé à blanc par la chaleur de l’été ? Une question insoluble pour Elise avec la plage derrière elle, ses vagues transparentes, son sable doré.
Les degrés vers l’entrée tout aussi souillés. Un pressentiment noir au cœur après un regard furtif. Marthe en haut des marches, jetée comme un pantin désarticulé, la bouche grande ouverte sur un cri blafard, les yeux écarquillés sur un néant d’horreur ou de jouissance, en interrogation infinie.
Confuse Elise, unie à la question sans parole, tournée sur elle-même avec, incrusté dans les pupilles, un aperçu de l’événement passé.
Un bouquet entre les mains, Gérard tout juste débarqué du port. L’aimée surprise dans les bras d’un autre : une impardonnable atrocité pour son cœur. Sur la table de la terrasse, à côté de la petite carafe, de la machine à café, des verres et des tasses, du sucrier et des soucoupes, l’éclat de la lame pour les fruits. Un geste sans réflexion préalable. La lame entre ses mains… Le sourire de bienvenue de Marthe les bras tendus. Son corps mou affaissé sur le sol et la lame rougie de son sang sans vie. Hébété, Gérard agenouillé près d’elle, sa main dans les boucles ondulées ; comme du sable fin entre les doigts.
Les larmes dans ses yeux et les larmes sur les joues d’Elise, avec les cils de Marthe entrouverts sur ses prunelles brunes lointaines. Les taches sur les dalles, brunes elles aussi déjà.
Dans la maison, entre les murs vides, le grelot d’un téléphone. Pauvre petit bruit esseulé, délaissé comme ces trois êtres à l’amour décharné dans un souvenir meurtri.
Une sirène. Gérard menotté, emmené dans une voiture. Elise ébahie à côté du corps de Marthe recouvert d’un drap blanc… Enfermé dans un sac noir… bientôt.
Éparpillés au sol… des billets ensanglantés… emportés par le souffle du large.
Une si belle journée à la plage…


Publié le 11 juin 2014

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L'auteur

Murielle Lucie Clément

Âge : 72 ans
Situation : Célibataire
Localisation : Cluis (36) , France
Profession : Auteur
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