La part des Anges


Los Angeles sur Charente, l’atmosphère d’une vapeur capiteuse, presque une promesse au milieu du vignoble, du fond des chais, dans le secret des murs, l’évocation d’un bonheur intense et l’ivresse d’un absolu singulier. Oh, campagne de rêve, printanière, verdure immanente, initiatrice de grand calme et songes prodigieux !

Au cours de ma promenade, sous les frondaisons neuves dans un sous-bois paisible, une touffe d’angélique pleine de graines, çà-et-là des ronciers, des acacias en fleur, un étang limpide et sonore de reinettes jusqu’à l’apparition large et lumineuse d’un théâtre de vignes aux courbes infinies, feuilles vives et fleurs épanouies.

Et là, au détour d’un chemin, sous mes yeux ébahis, un choc ! Un coup de poignard vicieux, une vision insolente, un désenchantement, par le partage comme un viol d’une parcelle de dix hectares d’un seul tenant, à l’orée d’une foule de ceps noueux et prometteurs, l’ébauche d’un chantier de géant, la fascination d’une tranchée titanesque, l’empreinte d’un Moïse moderne et sans scrupules, dérangement brutal de l’ordre séculaire : l’histoire d’une trahison au cœur de doux vallons.

La belle affaire ! Une affaire d’avenir et de gros sous, la suprématie de l’économie de marché à l’échelle de l’Europe, l’éloge du modernisme et l’expression de la mutation mondiale, tout un programme : l’emprise de la célérité sur nos vies de terriens, une illusion !

De l’autre côté du miroir, cette invitation à la flânerie dans un futur imminent : Fin Bois de part et d’autre, Bon Bois à l’horizon, et au milieu, le sillon agressif de la ligne à grande vitesse. Promenade et rêverie nocturne à deux pas de la voie, l’idée de voyage et d’évasion dans l’attente fixe et anxieuse du passage du train de vingt-et-une heures dix-huit, seul dans la nuit douce et printanière, mon esprit néanmoins prisonnier de l’histoire de mes aïeux, dans leur tradition et la douleur de la nostalgie, amoureux de cette terre, et moi plein de rancœur à cause de cette transfiguration irréversible du paysage, mon regard vers l’éclair lumineux et l’apparition de la mécanique brutale comme un souffle, flèche stridente à travers les ténèbres.

Train de nuit en rase campagne, une onde ardente par-delà le silence, son grondement, l’orientation des visages vers les formes lasses, au milieu de nulle part, des voix dans les couloirs et comme par magie, la rencontre des regards, le mouvement des mains au contact des pages d’un livre ou d’une revue, et la lutte contre l’ennui ou le sommeil. Derrière la vitre, un décor indistinct, rideau obscur aux ombres mystérieuses, défilé fluide et violent à la fois…

Soudain contre toute attente, le ralentissement du train en raison de travaux en cours, comme un escargot, le monstre malade, son agonie provisoire. Les fronts des passagers contre la vitre, leur interrogation quant à la moyenne horaire. Et la campagne enfin discernable, de plus en plus nettement sous un ciel couleur bleu de Prusse, visibles l’ondulation des collines, le clocher massif en ombre chinoise au-dessus des toits agglutinés du village, révélation de la douceur charentaise.

La vitre entre nous, un écran, une frontière. Le train au pas, vite nos regards curieux, une rencontre furtive… un petit miracle ! Un visage de femme dans le faisceau orange de sa liseuse. Dans la nuit sans fin, elle, son visage, et moi, contre le talus herbeux en pente, le souffle court, quelques pas en direction de la voie comme un candidat au suicide… Surprise et vertige, dans un simple regard, mais plein d’intensité, mon visage dans la noirceur bleutée de la nuit, l’émotion primitive au rendez-vous, malgré nous, une étincelle, un jaillissement, l’amorce d’une vision poétique. Son sourire immédiat, quelques mimiques et un léger signe de la main : sous l’emprise de Cupidon, la vie entre nous malgré l’épaisseur de la vitre. Le train presque à l’arrêt, puis lentement, progressivement, de part et d’autre, une moue de dépit, de résignation au moment de l’accélération, du couinement des roues contre les rails… Ainsi, par le truchement d’éléments contraires dans le temps et l’espace d’une nuit imaginaire, la naissance d’un désir vaporeux… la part des Anges !


Publié le 5 juin 2014

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L'auteur

Bernard Mandon

Âge : 70 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Champniers (16) , France
Profession : retraité
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