Mon père, une lente agonie de questions sans réponses.


La cité malouine, l’été 76, le dernier pour nous, papa. Le souvenir de notre promenade sur le petit Bê. La mer si belle, frémissement d’émotion à cette simple évocation. Émeraude, un bleu profond, un vert pâle avec cette odeur de goémon par dessus les vaguelettes, quelle merveilleuse magie !
Aujourd’hui encore le résonnement de ta voix sur les galets tout en rondeur, quel ensorcellement pour les flots ! La mer éclatante, telle un gigantesque miroir paré d’argent sous le reflet du soleil. Tes pas le long de la digue orpheline de la plupart de ses pavés, en short avec tes sandales transparentes en plastique. Notre avancée vers ce fort, cadeau de mes premiers émois amoureux. Souvent silencieux, une exception dans ton regard devant ce merveilleux paysage. Pour une fois, pas d’arrêt sur le grand Bê devant la tombe de CHATEAUBRIAND.
Découverte de mon amour de l’écriture face à ce tombeau, le regard vers le large, à la recherche des mots, amoureux de ce grand rocher et de cette île dans la baie de Saint-Malo, Cézembre, îlot immortalisée par tes funérailles face au large.
L’odeur de la mer malouine dans mes narines, le bruit des vagues dans mes oreilles, celui du vent, offrande d’infinies caresses sur mon visage. Quel merveilleux amour pour Saint-Malo, ses remparts, ses plages, ses corsaires, son mystère !
Départ de Bretagne pour la Normandie. Mon cœur toujours là-bas sur la cote d’émeraude.
La torpeur d’une mer trop grise, un besoin d’évasion vers la cité de mon cœur.
Mon corps sur la plage de Deauville, un stylo à la main, les prémices de la quête d’un père, l’esprit ailleurs.
Un murmure à la vague, offrande d’un air de musique d’autrefois. Le silence muet, amoureux de son délire. Un drapeau en liberté sur ma terre natale. Les heures orphelines de leur existence. Un transat, dix huit heures, le soleil bienfait d’une pluie de caresses sur mon corps. Les estivants hors de la plage, à moi la solitude.
Le week-end absent, enfin un calme inespéré. Le phébus pour moi seul. Mes yeux vers les drapeaux, bruit mat du vent. Enfin mon âme libre pour les souvenirs. Des pages blanches devenues noires jusqu’au sommeil.
Le lendemain, un ciel avec une étonnante toison blanche. Un filet en suspension au dessus de nos têtes vers l’ouest, le soleil en berne. Après plusieurs hésitations, fermeture de ses paupières au -dessus de la voûte céleste. Les mailles nuageuses, une cachette durant quelques heures. Aussitôt un voile gris, protection sur son sommeil. Quelques gouttes humides puis une pluie chaude sur nos corps engourdis.
Les vents du sud, une odeur de souffre dans l’air. L’horizon, grand plongeon dans les eaux en sommeil, offrande d’un calme étonnant à la plage. La ronde des mouettes au-dessus du casino, protection contre un éventuel orage aux alentours de la cote normande.
Une chaleur pesante, au dessus de nos épaules. Les drapeaux sans vie tels des tissus mouillés le long de leurs mâts. Des insectes insupportables sur les passants, bataille de bras en dérive ! Le vent toujours en plein sommeil, impossible combat ! Par instants, d’éphémères accrocs dans le ciel.Un rayon proche de nos têtes puis bien vite l’ombre de nos corps. A l’écoute de ses informes masses noirâtres juste au dessus de moi, bientôt leurs pleurs sur la plage ? Disparition lente des nuages, vision d’un soleil, d’une orgueilleuse projection de ses rayons à travers cette coiffe, tel un gigantesque abat-jour astral.
Pas une ride sur la mer. Sereine, quelques planches à voile, griffures sur son corps, pas de traces de sang !
A quelques centaines de mètres du rivage, un hors-bord disgracieux, mauvais réveil des estivants en plein songe !
Un temps instable toute la journée, une brume grise, noyade dans les eaux. Lentement plus de couleurs, place à un paysage pastel et doux. Le soleil en habit blanc, jaune parfois à l’ombre de sa tunique.
Le drapeau américain en pleine prostration au-dessus de moi, plus la force d’une évasion vers son continent.
En proie à une impressionnante tempête au cœur même de mon crâne, le visage de mon père face à moi. Dure réalité, incompréhension d’une destruction progressive au fil de son existence, un père en perdition !
Des milliers de mouettes criardes à quelques mètres de moi, un rappel, des questions en fusion dans mon esprit. Une fatigue intense, un désir de séparation du cadavre de mon père en décomposition depuis deux ans au fond de mon esprit, avec perte de mes illusions. Un refus de cette épuisante fadeur. Un devoir absolu, une acceptation de cette mort.
Pour cela mon unique chance, l’ascension peu à peu, sans trop de heurts, des marches de ma cellule. Un besoin de cassures des barreaux de ma cage, mais quelle impossibilité, en raison de trop de lourdeur et d’épaisseur au plus profond de mon âme !
Une vie, passage trop rapide, seconde d’éternité, questions interminables, réponses à jamais en écho dans l’au-delà, hors d’une existence terrestre.
Des années plus tard, glissade sur l’échiquier du temps.
Ma fille, 26 ans, ton grand-père, 57 ans, te voilà depuis quatre années là-haut avec lui et la grande RÉPONSE ?


Publié le 27 mai 2014

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L'auteur

luc fortin

Âge : 68 ans
Localisation : Courbevoie (92) , France
Profession : Ecrivain
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