DE L’ÉVAPORATION GRAMMATICALE À LA THÉORIE DU CHROMATISME


Grand bureau à l’image de ceux de sa profession : d’une retenue soigneusement intellectuelle. Sur les murs de plâtre clair, en plus des sacro-saintes photos de famille en noir et blanc (sourires de sa femme et de ses deux fillettes, une du chien) : trois estampes japonaises. Chutes d’eau, Mont Fuji sous la neige et Samouraïs hargneux ensanglantés au combat… En nuances de gris… Un brin sinistre… Seule touche végétale : le bonzaï presque chauve et charbonneux, à gauche du radiateur. Sur le haut de la bibliothèque, le Katana – avec sa lame étincelante en évidence sur le support de bois terne. Un endroit exotique pour moi si familier, depuis le temps…
Et, bien sûr, un divan.
LE divan.
L’impitoyable divan…
À l’horizontale, sur le cuir noir lustré : moi, le patient. Trente-six ans. Tout en inquiétudes, en perplexité et en sueurs glaciales. À la verticale coudée, dans son fauteuil : lui, le praticien. La cinquantaine. Tout en barbichette argentée, en crayon HB et en calepin Moleskine. Lunettes rondes à monture anthracite sur nez fin – pas vraiment un cliché, mais, plutôt, un bon stéréotype.
Presque une heure de séance et, lui et moi, toujours au point mort. L’attente de l’un, face à l’embarras de l’autre. Son mutisme contre ma colère muette. Ma rage à un chouia du débordement. Et énième hochement de tête de sa part – à mon adresse, bien sûr. Ras-le-bol… :
« Encore ? »
Acquiescement.
« Depuis le début, Docteur ?… Encore ?… Depuis le tout début ?… »
Soupir.
« Bon… Eh bien… Je… Voilà… Au commencement, dans mon bureau… À la Rédaction du journal… Vers dix-neuf heures… D’abord, comme un coup sur la tête… Une déflagration au niveau de la nuque… Pas de signes avant-coureurs, non… Et puis, le blackout complet… Le noir… Après… Après… Le réveil… Mon réveil… Dans le véhicule des pompiers… Trois ou quatre… Mines sombres… La sirène… De la douleur, oui… Ou, plutôt, un picotement… Un zest de peur… Et puis… L’hôpital… »
L’hôpital…
Doux Jésus…
Mon calvaire…
« Là ?… Principalement des souvenirs de couloirs interminables… Un labyrinthe blanchâtre… Des infirmières… Les gestes calmes… Les soins… Et les premières questions… Mes premières réponses… Peu à peu, leurs regards… Oh, mon Dieu… Leurs regards !… Flous, perplexes, inquiets… De plus en plus inquiets… Leur incompréhension… Une véritable traînée de poudre… »
Pourquoi donc ?
Aucune idée…
Mais, hop !, moi au centre de toutes les attentions, de toutes les interrogations creuses…
« La suite, Docteur ?… Facile : le déchainement ! La fourmilière en ébullition ! Des examens ! Des sondes ! Des prises de sang ! L’horrible enchaînement des tests ! Par dizaines ! Par centaines ! Des questions ! Des tas de questions ! Sur ci, et sur ça ! Et votre signature en bas de ce papier. Et de celui-ci. Et de celui-là… Âge, sexe, numéro de Sécurité sociale… Et toujours mes “pourquoi ?! POURQUOI ?!” en rafale ! Pour quel résultat ? Des silences austères… Et… Et, bingo !, ma profession ! Ma profession ? Verbicruciste, pardi ! Un interne : euh… verbicruciste ? Conception de grilles de mots croisés. Réponse : Ah ! Un truc pour ma grand-mère, ça ! Merci, mon garçon… Dès ce moment-là : le grand défilé des spécialistes du langage ! Un premier ! Un second ! Un troisième ! Toutes les sommités de l’hôpital en bataillon !… Chacun son petit diplôme sous le bras… Orthophonistes, neurologues, neuropsys… Débâcles et débandades… Ratages et flops… Pas l’ombre du plus petit des plus riquiquis des diagnostics ! Tous aux fraises ! Et moi là-dedans ? Un vulgaire objet… Une espèce de balle – zou : de l’un à l’autre ! Et, finalement, pour traitement, un simple retour dans ma chambre… Silence radio presque deux mois… Seul entre mes quatre murs avec mes doutes et mes interrogations – en boucle. Cette situation ahurissante… Mon incompréhension… Mon enfermement… Les repas, la télé… La télé… Les repas… Les nuits sans sommeil… Toujours rien… Pas un mot… Pas une explication… Deux mois de vide… Et puis, le miracle ! La descente au sous-sol !… Ici… Dans votre bureau ! Chez vous ! Le psy… Le… SPÉCIALISTE DE LA SOUFFRANCE AU TRAVAIL ! Souffrance… au travail ? Oh ? Ah bon ?… Pourquoi pas ?… Une séance, deux, trois, six… Aujourd’hui la… ? »
« La dix-huitième… »
« La dix-huitième ! Et toujours les mêmes questions sur le bout de mes lèvres, sans réponses ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi, moi, ici ? Contre mon gré ? En cage ! »
Hochement de tête :
« Non… Désolé, je… »
« Oh ! Assez ! Assez, Docteur ! Ras-le-bol de tout ça ! Alors, la nuit dernière, explosion de ma patience avec effets dévastateurs immédiats !… Et toc ! »
Frémissement de la barbichette et tressautement des lunettes…
« Oui !… En plein cœur de la nuit, en catimini, me voilà hors de ma chambre !… Sur la pointe des pieds dans les couloirs !… En chaussettes pour plus de discrétion !… Néons froids comme la mort, rires des rares infirmières de garde, odeur de café et parfums de pâtisseries… Dans les escaliers… La porte, votre porte… Hop ! Dans votre bureau !… Oui : dans votre bureau par effraction ! Vos casiers, droit devant !… A – B – C – D… G. Gilberh. Éric. Mon dossier… Zou !… Les comptes-rendus de nos séances ! Tous ! Une page… Une autre… Et paf ! De votre belle écriture : Excellent sujet. Discours tout à fait correct. Souvenirs intacts. Fluences homogènes. Mais disparition inquiétante (très inquiétante, car irrémédiablement dégénérative) des verbes. Hein ?! Disparition irrémédiablement dégénérative DES QUOI ?! Des… verbes ? »
Mon regard… Le sien… La rencontre… La trouille démentielle… Ma trouille démentielle… Et mon hurlement – enfin :
« Les verbes, Docteur !… Les verbes !… Mais !… Un… verbe ?!… PAR TOUS LES SAINTS DU PARADIS : KÉSAKO QU’UN PUTAIN DE VERBE ?! »
Au-dessus de la barbichette, derrière les lunettes : ses yeux écarquillés. D’un noir parfait. La profondeur d’un lac… La bouche ronde, les mots cristallins, d’une extrême limpidité :
« Eh bien, le voilà, le nœud du problème… De votre problème… La raison de votre internement… Et de mon diagnostic invraisemblable… Le verbe… Le verbe !… Et son hallucinante disparition, chez vous… »
Lui, debout. Volte-face. Trois pas en direction de la bibliothèque. Apparition du dictionnaire.
« Le verbe, aussi utile à l’Homme que la sève à la plante, mon ami, aussi vital que le soleil à la Terre, que l’oxygène au globule, en voici la définition exacte… Verbe. Définition du Petit Larousse… »
Début de la lecture… Et…
Du charabia ! Sans queue ni tête ! Incompréhensible… Une logorrhée pâteuse ! Boueuse ! Impénétrable ! Un torrent de musique crayeuse ! Et clap des couvertures cartonnées en guise de fin :
« Alors, mon ami ? Votre avis sur la chose ? »
Horrible – le son de sa voix durant la lecture : du verre pilé… Du métal tranchant… Des billes de soufre dans mes oreilles…
La tête dans mes mains…
Six mois d’hospitalisation, d’isolement, de torture, de doutes… pour… ça…
Mon terrible murmure :
« Rien… Du chinois… »
« Normal… Début de la dégénérescence… Négation du concept… À l’origine de votre trouble : un simple burn-out. »
« Un simple… burn-out ? »
« Le burn-out du verbicruciste, en quelque sorte… Trop-plein de stress, d’émotions négatives… Emprisonnement de vos sentiments confus… Votre mal-être en vase clos… Et, pour conséquence naturelle, la volatilisation des verbes… Des seuls verbes, pour le moment… »
« Pour le moment ? Parce que… »
« Eh oui, mon ami… Irrémédiablement… Les verbes, d’abord… Puis vaporisation du décor… Des mots, des adjectifs, des noms propres… Appauvrissement du champ lexical… Simplification… Dépérissement… Jusqu’au vide ultime… »
« Le… vide ultime ? »
« Inévitablement… Survivance de la ponctuation et rien que de la ponctuation… »
« Que des “ ?”des “ !”et des “…” ?! »
« Que des “ ?”des “ !”et des “…”… Borborygmes et rien d’autre… Une réalité fade et morte… Vous, au centre d’un Monde sans relief… »
« Dans combien de temps ? »
« Dans dix-huit mois… »
« Dix-huit mois ?! À l’isolement ? Ici ? »
« À l’isolement, entre nos murs, oui… Pour votre bien… »
« Non… Non, non, non… »
Dix-huit… Dictionnaire de retour dans la bibliothèque… Dix-huit mois… Moi… Prisonnier… Esseulé… Pas de visite… Juste mes quatre murs… Et l’enchainement : télévision, repas, sommeil… Sommeil… Repas… Télévision… Autour de moi, les photos en noir et blanc de sa famille… Sourires de sa femme… De ses deux fillettes… De la joie… Du bonheur…
Le toubib :
« Un sujet délicat, oui… Pour une pathologie en tout point exceptionnelle… Dur, certes… Abominable, même… Mais diablement stimulant… »
Et les estampes… Ces samouraïs sanglants… Gris pâle… Féroces… Je…
« Dix-huit mois, mon ami… Mais votre courage face à ce… »
Dix-huit mois ?!… Sur le haut de la bibliothèque, le… Encore dix-huit mois ?!… Sur le haut du meuble, le Katana… Dix-huit mois de claustration et de souffrance avant de… Avant de quoi, d’ailleurs ?… La lame étincelante en évidence sur le support de bois terne… Je… D’un bond ! La réaction du toubib : de la surprise. Et moi, définitivement acteur et décideur de ma propre fin…
Avec mon meilleur souvenir : le noir de mon sang, gouttelettes épaisses sur les murs de plâtre blanc.

*

La Cafétéria – Plat du jour : Merlu à l’Armoricaine.
Des médecins le long des tables. Coups de fourchette, gorgées d’eau fraiche. Pain croustilleux, beurre doux. Le psy (sur son badge – CHEF D’ÉQUIPE INFLUENCE ET ORIENTATION MENTALE) et ses collègues. Soudain, la voix d’un blondinet ventru :
« Un de plus ? »
Le psy :
« Un de plus. »
« Incroyable… Durée de l’expérience, cette fois ? »
« Six mois. »
« Pour un résultat ? »
« Conforme à mes attentes. À la virgule près. »
« Le syndrome imaginaire de celui-ci ? »
« La volatilisation des verbes. »
« La volatilisation des quoi ? »
« Des “verbes“. Oh, rien qu’une pure invention grammaticale… Un nom rigolo, “verbe”… Une coquille vide, mais potentiellement véridique… Une notion d’une force et d’un écho imparable chez lui, le verbicruciste… »
« Dément ! »
« Ce sujet… Hum, excellent, le poisson… Dans nos locaux suite à un simple malaise vagal. Et, tout en finesse et douceur, en ligne droite vers un magnifique Harakiri ! Mon choix dès le début ! Suicide au sabre japonais pour évaporation d’un faux concept. Le plus ardu ? Eh bien… La récitation, sur un ton tout à fait sérieux, d’une fausse définition du Petit Larousse avec moult néologismes, barbarismes et autres croassements bien sonores – mais vraisemblable pour le patient à ce stade de l’opération… Question de persuasion et de timing, quoi. »
« Magistral ! Et le prochain sujet d’étude ? »
« Hmmm… Quelque chose de différent, mais d’assez ambitieux… »
« Un indice ? »
Tout bas :
« Soit… Mon objectif, cette fois : un saut du toit de l’hôpital pour l’improbable richesse des “couleurs”… »
« Des… ? »
« Des “couleurs”, oui… Autour de nous, le monde en teintes de gris… Des variations infinies entre le noir et le blanc, mais uniquement entre le noir et le blanc… Nuages blancs… Terre gris souris… Feuilles des arbres anthracite… Mon poisson d’une tonalité pétrole… Le mécanisme de l’étude ? Mon futur sujet face à la multitude d’autres possibilités chromatiques… Des noms amusants comme : le “rouge”… Le “vert”… Le “bleu”… Stock inépuisable, en vérité, mon ami… »
« Possible ? »
« Déjà en marche… Déjà en marche… »
Clin d’œil.
À l’autre bout de la table, un petit homme silencieux. Le Chromothérapeute. Nez dans une brochure, son courrier du jour – titre : LA CHROMOTHÉRAPIE EN 2014, ÉDITIONS DU SAUT DES TOITURES… Tout à la contemplation fascinée du contenu… Ben ça alors !… Entre deux récapitulatifs CHROMOTHÉRAPIE LUMINEUSE et CHROMOTHÉRAPIE MOLÉCULAIRE, un article assez vertigineux sur : l’effet de chaque couleur sur l’organisme et la psyché… Couleur ?!… La suite : le mauve pour les céphalées, le bleu pour… Mauve ?!… Bleu ?!… Hein ?!…
Le psy :
« Bon appétit Michel ! »
Sursaut du Chromothérapeute sur sa chaise, abandon temporaire de la brochure :
« Pardon ? »
« Bon appétit ! »
« Merci… Je… Toi aussi… »
Mais dans sa tête, la ritournelle : les couleurs ?!… Kezako que les couleurs ?!… Le mauve ?!… Le bleu ?!… Mon Dieu… Mais que ?!…


Publié le 21 mai 2014

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L'auteur

Eric Gilberh

Âge : 41 ans
Situation : Pacsé(e)
Localisation : Saint-Mammès (77) , France
Profession : Libraire
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