L'invention du Verbe.


-  Pas mal, Papa ! Vraiment pas mal !
-  Oui, hein ? Merci Jésus.
Un ton plein d’une fierté toute paternelle.
-  Une idée pour le nom ?
Rides passagères de réflexion.
-  Non pas encore. Une fois fini, sans doute. Trop tôt pour l’instant.
-  Pas trop long quand même. En bas, violence et incompréhension, reines de la Terre.
Un regard lourd et un haussement d’épaules, suivis d’un « pas fini ! » borné.
En réponse, un haussement de sourcil interrogateur.
Un autre haussement d’épaules, las cette fois.
-  Pas complet…
Une affirmation pleine de vérité et de sagesse, comme d’habitude. Sauf que là : urgence. Nulle inspiration, nul souffle divin, que le manque. Le syndrome de la page blanche, la muse en grève.
Le bordel.
Archanges, anges et angelots, d’ordinaire tous plus zélés les uns que les autres, assis comme des âmes en peine, les regards vides, et les ailes en berne. Et l’écho, teinté d’un inconfortable doute : Pas fini !
Constat d’un échec, ou simple contretemps dans le plan ? Question rhétorique et inutile, mais question pendue aux lèvres de tout l’Ost. De Saint-Pierre à Michel, de Lucifer à Uriel, tous figés dans une angoissante attente.
Béni : L’homme, dans ses divers grognements et borborygmes, pauvre créature à la conscience rudimentaire, et inculte et éloigné de cet enjeu désespéré, principale préoccupation du Paradis.
Intenable situation, surtout pour le Créateur de tout cela. Perfectionniste, presque maniaque.
Un produit inachevé, incomplet ? Hors de question !
Finie l’Eternité. Le temps né avec l’humanité, une épine cosmique plantée dans le pied de dieu, à cause d’un faux pas venu de l’impatience.
Des sentiments inconnus, véritables vagues déferlantes, à l’assaut de son esprit. Emotions violentes, profondes dépressions, fatigue intenses…
Et toujours ce manque, cette imperfection linguistique. Et cette fierté sans nom, par elle contraint à toujours plus, toujours mieux.
Incompréhension des autres et de Jésus, son propre fils, la chair de sa chair : solitude. Des mots, oui. Mais pauvres, seuls comme lui.
Inarticulés.
Lumière !
Blanche et éclatante, journée d’été au Paradis. La solution ! Si simple, si proche et en même temps si complexe. Complexe comme une grammaire, difficile comme un conjugaison. Simple dans le principe.
Le principe ! Voilà le manque ! Le principe !
Un doigt tendu vers le premier zigoto venu, et hop ! Pas dieu d’amour mais dieu de compréhension.
Sur terre, les mots jetés comme des flocons de neige : différentes tailles, différentes formes. Mais toujours des mots.
Jésus, étonné, reconnaissant, plein d’admiration et impressionné :
-  Problème résolu ! Chapeau ! Alors, le nom ?
Un rire, entre le ricanement de la hyène et le gloussement du dindon.
-  Oh ! Facile ! Le verbe !


Publié le 19 mai 2014

0 vote



L'auteur

Luc Bertocci

Âge : 49 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : SUMENE (30) , France
Profession : Agent de sécurité
Voir la fiche de l'auteur