L'intouchable


J’étais si content de retrouver finalement Amma, même si elle était étendue au bord de la route, abandonnée au milieu de ce fumier et de ces déchets assez habituels.
Elle ne demandait rien, elle gisait en silence, elle avait appris il y a longtemps que personne, jamais, n’allait la regarder. Un bus fourré de gens allait l’écraser si je ne courrais pas tout de suite pour la sauver. Un sari qui un jour fut orange essayait de la couvrir, ses bras étaient fort maigres, décharnés, seulement ses yeux montraient une vie qu’elle n’avait pas demandée. Des gens sans abris longeaient les rues comme chaque soir à Calcutta. Je savais que je devais arriver aux Missionnaires de la charité le plus vite possible. Des enfants mangeaient comme à leur habitude les restes jetés par les commerçants. Devant la congrégation de Mother Teresa House, une entrée sombre et soignée. Une jeune bénévole m’ouvrit en vitesse. La salle d’attente était pleine de gens blessés.
-  Prenez place –me dit-elle en me montrant le sol.
Je déposai Amma et je m’assis aussi à ses côtés en essayant de prier, de faire le vide dans cette assemblée où chacun criait sa douleur. Mes pensées s’envolèrent en Europe, à ma fille qui m’attendait depuis autant de mois. Amma remua doucement ses jambes et un liquide blanchâtre commença à couler. Le souvenir de la venue au monde d’Ella m’envahit tout d’un coup au milieu de ces cris de désespoir qui se propageaient autour de moi.
-  Vite, elle perd les eaux – je criai impatient !
Mais personne ne m’avait entendu, donc je courus pour demander de l’aide à l’intérieur du bâtiment. Quelques sœurs priaient sur un tombeau bien fleuri sur lequel je lus les versets de l’évangile de Jean « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »
-  À l’aide j’implorais, une petite fille va accoucher – mais aucune réponse, les sœurs avaient leur planning bien organisé, chacune courait pour soigner, pour aider, selon les propres paroles de mère Teresa « Donne tes mains pour servir et ton coeur pour aimer. »
Une jeune fille s’approcha de moi et je lui expliquai qu’Amma allait accoucher, elle se précipita donc pour la prendre en charge et me demanda si j’étais le père de l’enfant.
-  Non, je suis le père d’Amma, répondis-je surpris moi-même par ma réponse.
Dès l’instant même où j’ai aperçu cet enfant j’ai su que je devais la protéger, la mettre à l’abri, l’adopter et l’amener loin de ce pays. Mais Amma n’avait pas accepté, elle a préféré rester à la rue et elle m’a refusé, en dépit du fait qu’elle ait été violée, la rue était son seul foyer. Heureusement que je sois arrivé au bon moment pour la soigner lors de son accouchement, ensuite elle me fera confiance et on repartira ensemble en Europe. Les contractions se faisaient plus régulières et plus douloureuses.
Tout mon voyage en Inde se déroulait sous mes yeux. L’initiation sacrée que je devais accomplir dans ce pays me semblait si peu importante en comparaison avec la naissance d’un être humain…Méditer, chanter Om Shanti Shanti Shanti, aligner les chakras, faire circuler la kundalini. J’enlaçai mes doigts dans un mudra d’absence de crainte, mais j’avais du mal à accepter les cris de cet enfant de douze ans qui devenait maman à la place de s’amuser et de se réjouir dans une famille aimante.
Toutes ces connaissances, ces longues heures de méditation, ses enseignements des tous les yogis que j’ai connu durant cette année et me voilà si impuissant devant la souffrance d’Amma. Elle pleurait doucement sur le sol ensanglanté pendant que la jeune religieuse coupait le cordon du bébé.
-  Un garçon – me dit-elle.
Des larmes de reconnaissance m’envahirent, voilà le fils que je n’ai jamais eu, un garçon, je me répétais sans cesse en imaginant déjà notre première partie de foot ensemble. On le mit dans mes bras, il bougeait doucement la bouche en attrapant un bout de ma chemise, il cherchait le sein déjà, il avait l’air si costaud, il savait ce qu’il voulait, me dis-je rassuré.
Amma perdait beaucoup de sang et la fièvre la gagnait de plus en plus. Elle ne pouvait pas allaiter le petit, les sœurs le lui interdirent.
J’aurais tant voulu l’apporter en France, l’adopter, l’envoyer à l’école avec les autres filles de son âge…mais la vie s’écoulait doucement de cet enfant si éprouvé par le sort.
On m’apporta un biberon pour calmer les cris du bébé. Il buvait tranquille, heureux, en paix. J’eus l’impression qu’il esquiva un petit sourire envers moi, ou envers le biberon, mais un sourire se profilait déjà sur ses lèvres.
-  Ynot, me dit Amma, Ynot sera son prénom. Ces derniers mots, ensuite elle s’envola là où il n’y a pas de mal, là où Dieu pouvait lui ouvrir ses bras et enfin la caresser.
Ynot s’endormit vite dans mes bras, sa maman n’était plus de ce monde, mais il semblait si paisible, à l’abri. Des larmes d’injustice me secouèrent devant tout le monde et tout d’un coup il y eut le silence. Les sœurs empotèrent le corps d’Amma afin de la bruler à la décharge publique.
-  Ma fille, je criais, elle était ma fille !
Il fallait respecter la loi, les laisser l’emporter avec eux, ne plus jamais la voir, ne jamais guérir ses blessures, jamais la marier, jamais la voir habillée d’une robe blanche comme chez nous, elle était partie rejoindre l’éternité, mais elle était en paix en sachant que le petit était avec moi.
Des faux papiers me dis-je, des faux papiers à tout prix pour rentrer au pays avec mon fils Ynot. La nuit s’était bien emparée de cette ville où même les rats ont peur qu’on leur vole leurs débris.
Le lendemain je fis la connaissance d’un très fameux Thaïlandais qui faisait des faux papiers et Ynot est devenu mon fils « officiel ».
Le temps que j’ai passé ensuite en Inde a changé toute ma vie. Le voyage qui allait m’apprendre les mystères de la vie, toutes ces péripéties que j’ai vécues pendant une année entière n’était rien en comparaison avec cette joie de tenir à nouveau un bébé dans mes bras, de le voir en bonne santé et de le choyer de mon mieux. Il me suivait des yeux tout le temps et j’ai déduit que nous allions être très fusionnels, que j’allais le défendre au prix de ma propre vie, personne ne va jamais lui faire le moindre mal, il deviendra un nouveau Gandhi pour son pays, il sera la lumière de mes yeux, le rayon de soleil qui va me réveiller chaque matin dans ce bonheur de le savoir aimé et sans difficultés pour avancer dans la vie…Il sera écrivain, comme moi, et tout comme moi, il fera des voyages autour du monde et il va raconter la vie des personnes inconnues, qui n’ont pas de nom, mais qui souffrent en silence, qui meurent sur les rues, qui sont violés, qui sont tués, qui sont excisées, lapidés, torturés…Oui, mon fils va travailler pour Amnesty International, il va s’occuper des droits de l’homme, il va protéger les femmes et les enfants maltraités, les âmes opprimées du monde entier, mon fils Ynot fera tout ça, un jour il sera connu pour sa sagesse et son investissement auprès des siens, de cette humanité qui a besoin d’une nouvelle résurrection, d’une autre prise de conscience de nos valeurs les plus fondamentales comme le droit à la vie en paix pour commencer.
Mon avion devait décoller. La famille allait se réunir autour de nous deux et elle sera ainsi renforcée à tout jamais. Le voyage dans l’avion fut long et très pénible, mais plusieurs hôtesses de l’air ainsi que d’autres mamans m’ont aidé à bien prendre soin d’ Ynot. Il avait l’air d’aimer bien cet excès d’attention à son égard, tout ce foisonnement autour de lui.
Arrivé à Bercy je passai la frontière sans aucune difficulté et j’aperçus ma famille de loin, des nounours et des ballons nous attendaient. Des sourires aussi, une fête était organisée en honneur de mon retour et du magnifique nouveau membre des miens.
-  Monsieur, veuillez- vous arrêter tout de suite ! – m’ordonnèrent deux policiers de frontière.
-  Vos papiers !
On me menotta et on m’enleva Ynot.
-  À qui est-il ? – me demandèrent-ils dans leur bureau.
-  À personne –répondis-je.
-  Vous l’avez volé donc ? –me rétorqua le policier.
Une infirmière s’était emparée d’Ynot et il pleurait en me cherchant des yeux. Elle le tenait comme si c’était un paquet, pas un bébé.
-  Ne touchez pas mon fils, il est intouchable !


Publié le 27 août 2014

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L'auteur

Tony Hemery

Âge : 48 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : CAnnes (06) , France
Profession : profession paramédicale
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