Cucul la praline


Cucul la praline

Enfin, elle pouvait souffler maintenant. Elle n’avait plus rien à prouver. Elle se sentait bien sans vraiment savoir pourquoi. Évidemment, cette histoire ahurissante était derrière elle. Cela aurait pu l’épuiser. Rien du tout. Elle jouissait du paysage. Quelle merveille que ces petits chemins à travers champs. Ces routes où ne passait pratiquement jamais aucune voiture. Un coin dont elle ne soupçonnait même pas l’existence il y avait à peine quelques mois. Michael le lui avait recommandé lui assurant que c’était très beau dans la région et, surtout, d’un prix très abordable.

Après tous ces imbroglios, elle avait besoin d’un coin à elle. Rien qu’à elle. Plus jamais… enfin… ne jamais dire plus jamais fontaine… Elle resterait solitaire. Seule avec le chat et les chiens. Des compagnons formidables. Toujours à l’écoute, toujours d’accord pour partir en ballade. Ils n’étaient jamais fatigués, eux ! Enfin… les chiens parce que le chat lui… c’était une autre histoire !

Elle ne voulait plus penser à ce qui s’était passé. C’était fini. Bien fini. Terminé. Derrière elle. Puis, à quoi bon ressasser ? Oui, elle irait de l’avant, mais… pour le plaisir. Jour après jour, suivant sa petite routine. Bien sûr, elle continuerait à écrire, mais sans se presser. Sans vouloir à tout prix pondre un chef-d’œuvre. Les mots, pour les mots. Pour la beauté de la langue. Les savourer. Les aimer. Les trier parfois. Les retourner mille fois en sa tête. Ne rien écrire sur l’événement. Elle se l’était juré. Son éditeur râlait, mais qu’importe. L’époque où elle vivait pour les autres, où elle rendait service au détriment de son confort existentiel, était révolue. Elle avait compris. La vie est bien trop courte pour la gâcher. Oui, cela elle le savait maintenant. La leçon avait été dure, mais elle l’avait bien apprise et n’était pas près de l’oublier ! Oui !

Elle regardait les arbres. Les feuilles avaient pris cette teinte verte foncée du mois d’août. L’air sentait déjà l’automne qui se rapprochait. Une senteur d’hiver se faufilait dans la clarté du matin. Surtout le matin, même lorsqu’il y avait le soleil et que le ciel était bleu intense. Elle se régalait à l’avance des longues soirées hiémales où elle pourrait lire et lire encore au coin du feu. Banal. Oui, mais tellement agréable. Ce serait cela son cocooning à elle. Cocooning. Quel mot bizarre. Elle le goûtait un peu du bout des lèvres, n’osant totalement le déguster. Phonétiquement, il lui plaisait et elle se le répétait avec malice. Cocooning. Elle aimait bien les mots d’origine étrangère. Pour elle, ils ne seraient jamais des intrus, seulement plutôt de nouveaux amis, de nouvelles conquêtes, qu’elle pourrait glisser ici et là dans ses pensées.
Elle se rappelait ce mot, ou plutôt cette périphrase, « technicienne de surface » pour désigner une femme de ménage, tout bonnement. Elle l’avait prononcé et prononcé à chaque fois que l’occasion s’était présentée. Elle s’était imaginé que tout le monde l’utilisait, mais apparemment cela n’était pas le cas. Elle avait surpris ses amis en l’employant dans une conversation d’un air nonchalant, allant de soi.
Ah, qu’il était loin ce temps-là aussi quand elle venait respirer l’air de Paris rien que pour entendre les gens parler français et s’acheter une valise de livres d’occasion car les neufs étaient au-delà de ses moyens et où elle habitait il n’y avait que des libraires avec quelques Poche neufs. Même ceux-là étaient alors encore pour elle hors de prix. Et Paris, sentait autrement, le bitume, l’essence surchauffée mais avec un je ne sais quoi… Encore une expression qu’elle adorait. Celle-là et cucul la praline. CUCUL LA PRALINE. Elle la criait à tue-tête en silence pour ne pas effrayer les chiens.
Il est vrai qu’ils en avaient vu d’autres ! Quand elle se mettait à bramer ses airs d’opéra de sa voix dramatique, ils la regardaient en penchant la tête sur un côté, leur museau frémissant, leurs yeux interrogateurs. Et lorsqu’elle se mettait à danser en chantant, là c’était la vraie joie pour tout le monde. Ils se mettaient à sauter, aboyer, courir l’un après l’autre et voulaient danser avec elle ! Elle se roulait par terre avec eux. Ils lui mordillaient les cheveux. Cela la faisait rire. Et plus elle riait, plus ils jappaient. Heureux de la rendre heureuse. Le bonheur, quoi !

Elle n’avait jamais eu de chiens auparavant. C’était une surprise et un vrai plaisir de leur apprendre des mots à eux aussi. Elle était contente car elle voyait bien que cela leur plaisait énormément. Ils la comprenaient. Certains mots étaient plus faciles à retenir pour eux que d’autres. « Non », ils saisissaient, même s’ils rechignaient à accomplir ce que cela signifiait. En revanche, la phrase « On va se promener » les enthousiasmait au-delà du descriptible. Ils bondissaient, gambadaient autour d’elle et s’asseyaient docilement pour recevoir leur collier. En promenade, ils obéissaient avec « Attends », s’arrêtant au son de sa voix pour repartir lorsqu’elle leur lançait « On y va ! ». Cela l’amusait profondément de le voir. Une autre phrase à laquelle ils obtempéraient maintenant était « On va dormir ». S’ils n’étaient pas toujours partant pour, il se dirigeaient tout de même vers leur dortoir. Pareil lorsqu’elle allait faire des courses et ne voulait pas les emmener. Elle prononçait « Je vais faire les courses ». Ils entendaient bien ce que cela impliquait. Elle passait beaucoup de temps à leur répéter les mots, les phrases à chaque fois que cela était nécessaire. Elle utilisait des commandos en plusieurs langues pour leur faciliter les sonorités et éviter celles qui se ressemblaient trop. Toujours les mêmes. Tant qu’elle parlait avec les chiens, tout allait bien. Jusqu’à l’instant où elle se retrouvait seule dans son lit.

Elle faisait de son mieux pour chasser les pensées qui revenaient sans cesse envahir son esprit. Comme cela était tenace. Dur, de penser à autre chose. Pourtant elle se concentrait sur le paysage, les collines, le chemin et devant elle, les chiens. Mais rien n’y faisait. Au moment où elle pensait être libérée, un souvenir ressurgissait. Elle se morigénait. C’était le passé ! L’oublier ! Elle était complètement libre… même si… Elle s’en défendait, essayait de le chasser, mais ce visage revenait toujours par moments la hanter. Oui, hanter. Un autre mot aurait difficilement pu convenir. Comme un éclair, il lui traversait l’esprit. Pourrait-elle jamais s’en séparer !

Murielle Lucie Clément


Publié le 27 août 2014

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L'auteur

Murielle Lucie Clément

Âge : 72 ans
Situation : Célibataire
Localisation : Cluis (36) , France
Profession : Auteur
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