L'impossible retour


Les membres d’équipages autour de moi font grise mine. Ils sont fatigués de ce voyage interminable. Cependant, je les effraie trop pour que je puisse craindre une mutinerie. Je comprends leur abattement : notre moteur à fusion froide a presque rendu l’âme, les réserves d’oxygènes diminuent dangereusement. Et ces saletés d’entités non élucidées hantent les travées du vaisseau d’exploration. Notre seul espoir est de découvrir cette porte spatiale qui signifiera que nous arrivons à bon port. Les nautoniers entonnent un chant pour se donner du courage :

Par-delà les galaxies,
Malgré tous les conflits,
Mon cœur, jamais, je ne t’oublie.
Un jour je reviendrai
Dans ta terre nourricière.
Et moi ultime poussière,
En toi, je me noierai.

Paradoxalement, cette complainte du nautonier sonne comme un espoir mais aussi de manière lugubre. Le capitaine Irque prend ma main et je repense à nos ébats de la nuit dernière. La peur de la mort avait rendu passionnelles nos étreintes. Chaque parcelle de mon corps se souvenait de ses caresses amoureuses.
Tous les yeux sont braqués sur l’image en trois dimensions qui nous fait face. Le jeune capitaine me dit la voix tremblante d’émotion :
« Vous voyez cette lumière blanche Général Grian ? Je crois que c’est elle… la Porte ! »
Effectivement, je distingue une lueur qui se rapproche de plus en plus en plus de nous. Ainsi l’ancienne base de données n’avait pas menti ! Une immense arche se dessine. La technologie qu’elle implique dépasse de loin l’entendement humain. Je me demande quelle civilisation extraterrestre aujourd’hui disparue a pu l’édifier. Au cœur de cette porte baigne une sorte d’astre éblouissant.
Captivé par le spectacle, l’équipage a cessé de chanter. Notre vaisseau fonce à toute allure tandis qu’une lumière ineffable envahit la salle de commandement. Je songe un instant aux entités qui ont failli nous rendre tous fous si n’avions pas trouvé la parade. Les parois du navire tremblent comme si une gigantesque main l’étreignait. Les lampes, un moment, s’éteignent, l’image tridimensionnelle disparaît. Puis mes paupières clignent pour se réhabituer à la luminosité. Sur l’écran, le paysage stellaire a totalement changé. Une immense planète bleue emplit l’espace. Nous retenons notre souffle devant tant de beauté.
D’abord je ne comprends pas quel élément me trouble. Puis j’entends ou plutôt je perçois le silence : nos moteurs principaux ont cessé de fonctionner !
Irque se rue sur les commandes de bord tandis que tous les membres d’équipage valides regagnent leur poste.
« Les moteurs d’appoint sont-ils en état de fonctionnement ?
—  État correct ! répond un homme.
—  Enclenchez la procédure d’atterrissage non standard !
—  Manœuvre commencée !
La sphère bleue augmente à vue d’œil. Une horloge électronique fait entendre de sa voix sans émotion son compte à rebours. Dans un quart d’heure, nous amerrissons ! Les visages, autour de moi, sont tendus. Sanglés dans nos fauteuils, même les pires chocs ne pourront nous projeter. Je n’ai pas peur de la mort, je m’y suis préparé. Irque est tellement concentré sur les manœuvres d’approches qu’il ne montre qu’une détermination farouche. Si nous réussissons, nous aurons sauvé l’espèce humaine !
Le voyant des jauges d’oxygène bascule dans le rouge. Chacun met dans sa bouche des embouts reliés à des bouteilles de secours. La pénétration dans l’atmosphère commence. Toute la carlingue du vaisseau gémit. Je ferme les yeux et pense à tous les crimes que j’ai dû commettre pour en arriver là. Si un enfer existe, moi le guerrier sanguinaire, j’y ai sûrement ma place. Un immense choc suivi de craquements terribles.
J’imagine notre vaisseau ovoïde qui pénètre l’eau.
« Moteurs out ! Aucune fuite d’eau signalée ! »
L’écran un instant noir nous montre les profondeurs bleutées dans lesquelles nous plongeons. Des ombres verticales se profilent. Des silhouettes non naturelles : des bâtiments !
Des exclamations jaillissent dans la salle : « C’est la Terre, c’est la Terre ! »
Nous contemplons une ville submergée. Selon les archives informatiques, toutes les cités ont été englouties à cause du grand cataclysme suite au changement d’axe de rotation de la Terre. Certes des esprits tordus avaient pensé que ces archives n’étaient que des documents aisément falsifiables pour servir la politique de l’Ancien Conglomérat. Nous avions la preuve sous les yeux qu’il n’en était rien.
Si nous n’avions pas nos ceintures, on se congratulerait à n’en plus finir ! Même si jusqu’ici je n’avais pas montré de doutes quant à notre destination, au fur et à mesure que les difficultés s’amoncelaient lors de notre odyssée ; plusieurs fois, j’avais eu peur de me tromper. Un véritable soulagement m’envahit. Je peux mourir tranquille. La promesse que je m’étais faite, un jour sur Aldnor, allait être tenue : retrouver notre planète mère. Mais tous ces efforts seraient vains si nous ne pouvions le communiquer au reste de l’humanité.
Avec un choc terrible, notre vaisseau s’écrase entre les bâtiments de la ville. Une curieuse forme métallique, une sorte de pyramide élancée, finit par freiner notre avancée.
Je repense à toutes les monstruosités extraterrestres que nous avons pourchassées et exterminées, aux mensonges et trahisons auxquels je me suis livré pour trouver le renseignement : l’emplacement de la base de donnée perdue qui nous mettrait sur la piste de la planète originelle.
Irque interrompt ma rêverie. Avec une voix étranglée, il m’avertit que les capsules de sauvetage sont hors d’usage. « Ce lieu est notre tombeau. »
Cependant, je ne me laisse pas envahir par l’émotion, peu m’importe de vivre, c’est le sort de l’humanité qui m’intéresse.
« Les billes de communications sont-elles opérationnelles ? demandé-je à Irque.
—  Oui.
—  Laisse-moi pianoter le message de succès. »
Je tape le message le message suivant :
« Année 3099, cycle Aldnor. Mission « Localisation de la Terre » réussie. Veuillez trouver ci-joint les données climatologiques et géographiques. Atmosphère respirable. Planète habitable. »
J’appuie sur le bouton. Des centaines de billes vont jaillir de notre vaisseau sous l’eau, partir dans les espaces infinis et essayer de franchir la Porte pour avertir les multiples mondes habités de notre découverte.
Ce simple message bouleverserait ce qui restait de l’humanité mise à mal par les entités non élucidées, et mettrait en branle une formidable machine industrielle pour assurer le retour aux sources. Mes poumons me brûlent. Nous suffoquons. Je me lève difficilement. J’embrasse Irque une dernière fois.
« Adieu Général, j’ai été heureux de servir sous vos ordres.
—  Tout le plaisir fut pour moi capitaine. »
Nous nous regardons intensément.
Les caméras du vaisseau nous montrent des ombres fuligineuses et difformes. Je cligne des yeux, me croyant victime d’une hallucination. Mais non ! Maudites entités non élucidées, elles se sont adaptées à leur nouvel environnement et vont sans doute proliférer pour mieux piéger l’humanité sur le retour !
Le voile noir tombe sur ma conscience terrifiée.


Publié le 27 août 2014

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L'auteur

Jean-Baptiste Messier

Âge : 44 ans
Situation : Union libre
Localisation : Metz (57) , France
Profession : Informaticien
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