In Utero


- Monsieur le président, madame et monsieur les assesseurs, mesdames et messieurs du jury, vous avez à juger le professeur Michel Miracle, fondateur de l’île d’Utero, sorte de clinique sous bulle en apesanteur soi-disant adaptée à ses résidents souffrant d’une maladie génétique rare, se caractérisant par une mémoire corporelle intacte de la vie intra-utérine, et les rendant par conséquent totalement inaptes à la vie en contexte classique du fait de leur hyper-sensitivité aux sons, aux odeurs, à la lumière, et même à la faim.
Si cette entreprise semble des plus humanistes et compte désormais 250 résidents dont les familles se saignent financièrement pour assurer les frais de séjour, nous sommes ici pour juger Mr Miracle quant à la mort mystérieuse de son fils aîné Arnaud, survenue il y a vingt-cinq ans, alors que l’enfant était âgé de douze ans. Lisa, sa fille cadette ici présente, l’accuse d’infanticide par acharnement thérapeutique, ayant en effet été témoin du calvaire de son frère, alité à longueur de journée, branché à des électroencéphalogrammes, transpercé de perfusions multiples, reclus à l’immobilisme permanent. Si l’enfant était certes de nature fragile du fait de sa maladie, il est cependant indéniable que le traitement subi par ce dernier douze années durant sous l’unique responsabilité inconsciente de l’accusé l’a fatalement mené à la mort. Le décès de l’enfant ayant été délibérément dissimulé et le corps incinéré en toute discrétion, il a été impossible d’établir une autopsie digne de ce nom pour lever le voile sur les causes de sa disparition. Mais le témoignage de sa propre fille et d’un autre témoin-clé, l’infirmière Linda Abassi, qui assistait Mr Miracle plus en tant que domestique que véritable personnel soignant vous apporteront les preuves irréfutables de la responsabilité de l’accusé dans le trépas de son propre fils.
Suite aux témoignages de ces dernières, vous détiendrez alors tous les éléments pour porter votre jugement sur la culpabilité de l’accusé, et pour cela, je requière la réclusion criminelle à perpétuité pour infanticide par acharnement thérapeutique.
- Merci monsieur l’avocat général pour votre réquisitoire, nous pouvons passer à l’audition des témoins cités, j’appelle donc à la barre Mademoiselle Lisa Miracle.
Lisa, elle aussi atteinte de la même maladie, sortie pour la première fois de son existence de l’univers confiné d’Utero, équipée d’un casque de chantier pour assourdir le bruit ambiant, affublée d’une étrange combinaison molletonnée à multiples poches d’où on devine des doublures pour laisser passer des perfusions, son nez chaussé de lunettes ultra-filtrantes, se poste face au juge, la mine terriblement affaiblie.
Bien que petite à l’époque, 5 ans seulement, cette dernière relate l’enfer subi par son frère, ce dernier enfermé à clef dans sa chambre spartiate, sans autre visite que celles incessantes de son père et les changements de poches de sérum ou la toilette prodiguée par l’infirmière Linda. La petite a gardé en mémoire des images très nettes de cet enfant devenant cadavérique au fil des mois, geignant de douleur au rythme régulier des bips de ces multiples oscilloscopes cernant son lit à barreaux. Lisa n’avait le droit de venir à son chevet qu’après la toilette, et personne n’était autorisé à pénétrer dans la pièce lorsque son père s’enfermait à double-tour avec l’enfant pour lui prodiguer ce qu’il osait appeler des soins. La nuit, l’enfant hurlait des borborygmes intolérables, réclamant sa mère qui les avait abandonnés dix ans auparavant, ne supportant plus l’obstination de son époux à chercher un remède à la maladie de ses enfants, ayant fini par dilapider sa fortune de neurochirurgienne pour la construction interminable de cette île ruineuse qu’elle qualifiait d’asile infernal.
Oui elle en est intimement persuadée, son père qu’elle nomme le Professeur, n’a aucunement apaisé les souffrances de son frère, mais la dégradation fulgurante de son état au cours des dernières semaines de son existence n’est que le résultat d’une frénésie thérapeutique inconsidérée, son père perdant le contrôle total de la raison. Sans compter l’abandon, ce dernier s’absentant à l’extérieur des jours entiers sans justification, et paradoxalement, Arnaud semblait entrer en rémission à mesure que ces voyages mystérieux se prolongeaient. À son retour, les tests reprenaient de plus belle, le professeur s’isolant parfois des nuits entières dans la cellule de son fils pour lui attribuer on ne sait quel traitement qui lui creusait des cernes bleus et amaigrissait son visage déjà émacié.
Pour sa défense, Michel Miracle souligne le fait que, manquant de financement à l’époque, du fait de l’abandon cruel de son épouse qui ne lui versait même pas une maigre pension, la construction de l’île fut beaucoup plus longue que prévue, l’empêchant ainsi d’être pourvu en matériel adéquat pour prodiguer les soins nécessaires à son enfant gravement malade, le contexte de l’époque sur l’île s’avérant plus qu’hostile à la santé fragile de son fils.
Tout ce qu’il a entrepris jusqu’alors avait pour unique but de guérir ses enfants de cette maladie intolérable. S’ensuit une logorrhée interminable sur le caractère exceptionnel des conditions de vie actuelles sur Utero pour l’ensemble de ses résidents souffrant du même mal, la pesanteur étant égale à celle de la lune, ces derniers ne souffrent plus au niveau articulaire, la luminosité tamisée leur évitant l’aveuglement subi à l’extérieur, la température constante de 25°C étant idéale à leur bien-être général, l’insonorisation globale de l’île, du fait que les bâtiments soient en matière caoutchouteuse. Sans compter les combinaisons élaborées spécialement pour les pensionnaires, leur permettant de se nourrir en permanence par voie intraveineuse pour ne pas souffrir de la faim et le double-fond amovible leur offrant la possibilité de faire leurs besoins en toute discrétion sans souffrir de la nécessité de se retenir.
Il évoque ensuite le caractère inédit de l’enseignement, assuré par des professeurs talentueux et dans des conditions optimales de confort : fauteuils molletonnés et incurvés pour une posture en position fœtale, cours dictés à volume supportable et enregistrés sur CD pour épargner la prise de notes, examens diplômants passés uniquement à l’oral. Pour finir, les loisirs adaptés aux malades, discothèques à vibrations, bars à oxygènes et piscine d’eau douce couronnent le discours de l’accusé, qui estime que ses efforts acharnés pour élaborer un univers adapté à la maladie de ses enfants ont contribué au bien-être de ces 250 autres pensionnaires qui seraient condamnés à la dépression et au suicide dans tout autre contexte classique. Finalement la mort d’Arnaud n’aura pas été vaine, conclut-il l’oeil humide, puisque sa fille Lisa "se porte comme un charme" selon ses dires et qu’il considère les 250 résidents comme ses propres enfants.
- Merci pour votre témoignage poignant, rétorque ironiquement l’avocat général, permettez-moi maintenant d’appeler l’infirmière Linda Abassi à la barre.
Une femme de quarante-cinq ans, sobrement cintrée dans un tailleur gris clair premier prix, s’approche timidement et s’installe à gauche du juge.
- Merci madame, de vous présenter aujourd’hui, en effet, vous avez quitté l’île six mois après le décès d’Arnaud, pouvez-vous nous justifier les raisons de votre départ ?
- Et bien, tout comme Lisa, je suis d’avis que Mr Miracle est entièrement responsable du décès de son adorable petit garçon. Je ne pouvais pas vivre sous le toit d’un assassin. Mais il y a plus grave encore...
- Quoi exactement madame Abassi ?
- Et bien, après le décès d’Arnaud, le professeur a eu une attitude totalement inattendue, ce qui a éveillé mes soupçons. En effet, tout père normalement constitué aurait sombré dans le désespoir, et se serait naturellement centré sur Lisa, pour la soutenir dans cette épreuve. Mais lui, au lieu de ça, il a fait ses valises et a déguerpi des mois durant. Au bout du troisième mois, il a fait un passage-éclair pour récupérer quelque chose dans son bureau ultra-secret, et a commis l’erreur de ne pas verrouiller la porte, comme il en avait l’habitude. J’ai donc décidé d’aller inspecter la pièce.
- Et qu’avez-vous découvert ?
- Outre de multiples billets d’avions pour de grandes villes internationales, dans le fond du bureau, il y avait un coffre ouvert, et à l’intérieur, un réfrigérateur rempli de fioles.
- Et qu’y avait-il dans ces fioles ?
- J’en ai analysé le contenu au microscope, et... elle marque une pause et rougit avant de conclure sur un ton à peine audible : il s’agissait de sperme.
Murmures dans la salle.
- Mais pourquoi Mr Michel Miracle conserverait-il son sperme dans des fioles ?
- Je crains qu’il ne s’agisse plutôt du sperme de son fils, maître...
Frémissement d’horreur de l’audience.
Après enquête, les villes visitées par l’accusé étaient toutes dotées d’une importante banque de sperme. Il en a été déduit que le professeur Miracle disséminait le sperme de son propre fils dans toutes les plus grandes capitales du monde, ceci afin de répandre sa maladie et de générer de futurs pensionnaires qui pourvoiraient au financement d’Utero.Théorie confirmée par analyse de l’ADN de l’ensemble des résidents.
Michel Miracle fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, sa fille Lisa mourut de pneumonie peu après le verdict, et l’île d’Utero fut placée sous la responsabilité de l’OMS.


Publié le 27 août 2014

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L'auteur

Lea Golder

Âge : 40 ans
Situation : Célibataire
Localisation : Paris (75) , France
Profession : Finance et IT
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