EN GUISE D’ELEGIE


Après les événements qui avaient marqué ces dernières semaines, les choses ne se sont pas vraiment déroulées comme on aurait raisonnablement pu l’imaginer, loin de là. Je le dis très simplement car bien entendu les quatre que nous étions avaient passé l’âge de jurer ou de faire quelque serment idiot de fin d’été. Mais le résultat a été le même : insidieux, révoltant de banalité et –hélas– inéluctable et un peu triste. J’aurais tellement souhaité qu’il en fût autrement, tellement voulu pouvoir prolonger cette amitié éprouvée par le temps et le destin, pouvoir ajouter de nouveaux épisodes à la saga de nos rencontres, mais il n’en a rien été.
Pour commencer, je n’ai jamais revu Sandra. Elle qui avait souvent l’occasion de prendre le train pour descendre voir sa famille a décidé quelque temps plus tard de recourir au covoiturage (je me demande bien pourquoi, d’ailleurs). Quoiqu’il en soit, on m’a raconté qu’elle a rejoint un couple qui se rendait justement dans le Sud dans une voiture de location. Après moins d’une heure de trajet, le couple a commencé à s’accrocher sévèrement. Les mots d’oiseau fusaient et Sandra devait sans doute se dire que le trajet allait être long.
Moins de cinquante kilomètres plus tard, ils ont crevé. Tout le monde est descendu. Il y a eu un petit temps de pause dans la scène conjugale ; au moins jusqu’au moment où l’on a découvert que la voiture de location n’avait pas de roue de secours. Après quelques interjections bien senties, le conducteur a alors repris le volant et convaincu les deux femmes de regagner la prochaine station-service sur trois roues. Bien sûr le couple s’est insulté de plus belle. Une fois arrivés à la station-service, ils ont essayé de joindre la compagnie de location : hélas il fallait au moins trois heures avant de pouvoir espérer une quelconque assistance. A partir de ce moment-là, les témoignages divergent, mais il semblerait que Sandra ait finalement été prise à parti ; tant et si bien que le couple a éclaté entre deux pompes à essence et que Sandra serait repartie avec l’homme. Je l’ai perdue de vue depuis.
Quant à Francesca, ça a été tout à fait différent. Pour tout dire, c’est quelqu’un que j’appréciais vraiment mais que je n’avais jusqu’alors jamais vu comme une intime. Nous avions l’habitude de nous voir avec grand plaisir, mais seulement de loin en loin. La plupart du temps nous prenions un verre ou nous partagions un repas léger en terrasse, mais rarement plus... comme si c’était « suffisant ».
Pourtant, lorsque les choses se délitèrent pour moi au bureau dans les mois qui ont suivi et que progressivement j’ai été pris dans un étau entre un pervers narcissique et son adjointe complexée par son physique de grosse vache, j’ai constaté que les rangs de mes proches se redessinaient. J’ai aussi été très surpris d’apprendre que certains de mes amis m’évitaient parce qu’ils ne savaient pas comment réagir ; un peu comme s’ils avaient peur que tout ce qui m’arrivait fût contagieux. Au contraire, Francesca s’affirma alors parmi mes appuis les plus solides du moment, et il en a toujours été ainsi depuis. Au moins je n’ai pas tout perdu ! Peu à peu elle a pris la place de Sandra, et la dynamique de nos vies s’en est trouvée modifiée. A présent elle compte parmi mes amis les plus chers. Pour autant, nous n’avons plus jamais reparlé des événements de cette fameuse année.
Quant à Luciano, il a fini par prendre confiance en lui. Après toutes ces années à suivre le groupe avec un timide sourire, à hocher la tête en signe d’acquiescement un peu automatique, il a repris des études sans en parler à personne et a passé un diplôme d’avocat. S’étant spécialisé en droit commercial international, il ainsi eu l’occasion de développer sa pratique du russe et s’est mis à voyager régulièrement, surtout en Europe de l’Est. Lorsque par la suite j’ai été amené à le croiser, j’ai vraiment cru voir en lui quelqu’un de « grandi », de responsable et de socialement solide. Bien entendu, à ce moment-là notre groupe avait déjà éclaté, mais je me suis toujours dit que si Luciano avait continué à en faire partie il aurait pris une part active dans sa dynamique. Et même -qui sait- peut-être qu’il aurait pu en prendre la direction informelle. Au lieu de cela nos lignes de vies respectives se sont éloignées –peut-être parce que Luciano était surtout proche de Sandra– et je ne l’ai plus revu régulièrement. Lorsque ça arrive, il y a comme une gêne entre nous ; un peu comme si l’absence des autres ne pouvait pas être dépassée, et que nous étions condamnés à échanger des banalités pour le restant de nos jours.
A bien y réfléchir, je crois pouvoir dire que cette année-là nous avons été tous les quatre à l’apogée de ce qui restera la plus belle histoire d’amitié qui m’ait été donné de vivre. Bien entendu nous l’ignorions. Ce sommet en était également le glas. Et quand l’automne est arrivé cette année-là, il a balayé les derniers moments de flamboyance de nos vingt ans.
Nous n’irons plus aux bois, les lauriers sont coupés…


Publié le 26 août 2014

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