De l'océan à la Méditerranée


Deux mois de navigation à travers l’estuaire de la Gironde et les canaux, celui latéral à la Garonne et celui du midi, pour enfin arriver à la grande bleue.
Les écluses, innombrables, étaient oubliées face à l’immense, majestueuse mer Méditerranée. Je me l’imaginais comme un miroir, au moins durant l"été. Mes lectures m’avaient raconté de trop nombreuses tempêtes pour oublier ses possibles turbulences. Elle était là, bleue sombre, turquoise prêt des côtes ; calme et pourtant prête à se soulever au moindre vent. Et le vent ne manquait pas, de terre, de mer, d’est, de partout.
La houle soulevait le bateau parfois et la coque tapait violemment, puis s’apaisait en un doux roulement. Je n’étais qu’un moussaillon et m’alertais à chaque mouvement un peu violent. Le capitaine me rassurait, il en avait vu d’autres ! L’Atlantique était beaucoup plus violent et il le connaissait lui ! Pas moi. Fille des plaines et des chemins de terre entre les vignes, ce mouvement profond m’effrayait.
De rafales en orages, nous étions quand même parvenus dans un port supportable, malgré l’ambiance de kermesse autour de ce cœur palpitant. Les bateaux étaient majestueux, les marins arrogants et parfois désobligeants, limite puants. Il est vrai que nous n’avions pas le look bling-bling. Mon short tenait par le sel, et le reste était un peu en pagaille. Qu’importe, j’avais fait mon voyage, rejoint mon but, enfin presque. Celui-ci était Porquerolles, la belle, la sauvageonne, la moqueuse, où est perché le moulin du bonheur, car il a porté la poisse à tous ceux qui s’y sont investis.
N’ayant plus le temps d’y aller par nos moyens, le moussaillon pria son capitaine d’accepter un pis aller, un bateau de promenade qui emmenaient soixante touristes. Il céda. Le moussaillon ravi embarqua joyeusement, se baigna dans une mer chaude et limpide, admira tout et se gava d’une glace chocolat forte en teneur de cacao. Le bonheur à l’état pur. Mais il fallu rentrer, et là, la romance tourna au drame.
Le vent se fit fort, de plus en fort. Les rafales soulevaient le sable blanc des plages et se jetait méchamment sur les adeptes du bronzage. La mer moutonnait ardemment. Braves et n’ayant pas trop le choix, nous grimpâmes dans le bateau qui partit avant l’heure, tous les passagers étant embarqués. Le capitaine nous annonça un vent force 6, parfois 7. Cela ne me disait rien mais je compris vite la signification. La houle était pour moi énorme, les vagues se creusaient de deux mètres et claquaient sur l’avant du bateau en gerbes d’écume envahissant tout. Un enfant pleurait. L’équipage distribuait des sacs en papier pour vomir. L’eau s’infiltrait par toutes les interstices et le sol fut bientôt une mare. Le capitaine tenta de rassurer les touristes, plus de blagues comme à l’aller, quelques explications et des consignes, puis silence radio. De joyeux drilles s’émerveillaient de la force des vagues, comparant le voyage au grand huit des fêtes foraines, avec les cris de ravissement adéquats. Le bateau se mit à taper contre les vagues et là je perdis pied. Soulevée à chaque fois de mon siège, je retombais comme une masse sur la banquette, mon dos commença à renâcler et une douleur me vrilla le bas de la colonne. Je ne m’assis plus, crispée sur les sièges de devant, le bassin bloqué en avant pour amortir les chocs répétitifs. Et une, et deux et trois vagues soulevant le bateau. Repos de quelques secondes et tout recommençait. Le capitaine louvoyait au plus prêt des côtes et elles apparaissaient dans leur beauté sauvage. Le prochain qui parle de mer calme au sujet de la Méditerranée, je le hache menu. Et le temps s’éternisa, les secondes s’écoulant comme des minutes et les vagues se faisant de plus en plus agressives. Le petit loup finit par s’endormir sur les genoux de sa mère, crispée sur son sac à vomir. Je l’enviais, l’enfant pas sa mère. Mais je ne pouvais pas dormir ; me tenant le plus souplement possible pour amortir les coups de boutoir de la mer. Le voisin de devant pérorait sur sa tranquillité, expliquant à tous qu’il fallait se tenir comme un sac, sans résistance. Facile à dire, difficile à entendre et j’eus préféré qu’il se taise. Mais non, ses paroles lénifiantes, ainsi que les cris de joie de certains passagers me mordaient. Fixée sur mon centre de gravité que je tenais bas, je regardais la mer ennemie, tentant de prévoir ses coups et d’anticiper un accompagnement. Cela a duré une heure trente avant que le bateau n’entre dans l’anse de Bandol où la houle n’était plus de face mais de côté, soulevant le bateau en un bercement coupable. Moment de réflexion sur le métier de marin pêcheur, et tous ceux, innombrables, ayant péri dans des tempêtes terribles ou sous un grand ciel bleu comme ce jour là, le mistral lave le ciel de tous les nuages.
Nous accostâmes enfin, secoués, trempés jusqu’aux os pour certains, malades pour d’autres, le visage blême et les traits tendus. Personne ne dit "déjà", tous fuirent le navire comme des rats.
Tanguant, légèrement nauséeuse, le bas du dos douloureux, le moussaillon regagna son bateau, se cala dans les coussins et tenta d’oublier cet inconfort. Mais c’était ne pas tenir compte de la force des souvenirs. Le lendemain et le surlendemain, revenue sur la terre ferme, dès que je m’assoupissais, je me réveillais en sueur au moindre bruit sec, sentant le bateau taper les vagues, ressentant la force de la mer et mon incapacité à maîtriser quoi que ce soit.
De ce voyage, plaisant parfois, difficile quelquefois, inattendu, seule la mer déchaînée persiste. La furieuse Garonne, le canal latéral à celle-ci, le canal du midi, les calanques, tout est oublié devant ce furieux souvenir. Chaque voyage est une surprise, une découverte, une rencontre. Je ne peux pas dire que ce soit une déception, je savais cela mais sans l’avoir vécu, les mots restent des images, pas des sensations. Deux mois gommés par une heure trente, le temps n’est pas linéaire.
Bien sûr, j’oublierai, mais je ne regarderai plus les photos de tempête en mer de la même façon, les phares au milieu des flots tumultueux ne me laisseront pas indifférente, et le reste du voyage me semble insignifiant. Me faudra-t-il repartir en mer pour conjurer ce souvenir ?


Publié le 26 août 2014

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L'auteur

Ketty Millet

Âge : 60 ans
Situation : Pacsé(e)
Localisation : Cognac (16) , France
Profession : Médiatrice du livre
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