Une petite voix dans la nuit


L’inspecteur Garciano sentit qu’il touchait au but. Il frappa à la porte d’un geste décidé, le poignet tendu, prêt à la bataille. Un tintamarre de pas rapides, des cris, un déverrouillage lent, puis le battant s’écarta, et l’inspecteur resta figé, le poing en l’air, interdit.
Il avait poursuivi un hypothétique tueur en série, fouillé les bases de données recensant les ravisseurs d’enfants, envisagé les pistes psychopathes et il se retrouvait devant cela : une femme, toute frêle, les cheveux gras en désordre sur un front buté, les vêtements froissés.

Elle le fixait d’un œil éteint, un bébé hurlant accroché à son cou, de la morve sur le visage. Il se ressaisit.

-  Police, Madame, nous enquêtons sur l’enlèvement d’Eleana Roxor.

La femme haussa à peine les sourcils, elle secouait machinalement son gamin, dont les pleurs suivaient le mouvement. L’inspecteur insista, le menton en avant.

-  Où est la petite, Madame ?

Elle n’avait toujours pas l’air de comprendre, immobile devant lui comme une statué dépenaillée, dans un vacarme assourdissant. Loin derrière, la télévision tournait à plein volume, égayée de cris d’enfants, de bousculades. Quelqu’un fit tomber une canette qui explosa sur le carrelage dans un joyeux ruissellement. La femme ne tourna même pas la tête, sans doute habituée à ces sempiternelles catastrophes domestiques. L’inspecteur demanda :

-  Où est votre mari ?

Alors seulement elle tenta de ricaner, un sanglot accroché dans la gorge.

-  Mon mari ? Ha, ha, ha…mon mari…

Puis elle fondit en larmes, brusquement, une fontaine sur sa peau grêle, et le bébé interrompit ses cris, incrédule, pour lui passer une main maladroite sur le visage.

-  Il s’est tiré, mon mari… Voilà… Quand j’attendais celui-là, ajouta-t-elle en regardant le bébé encore écarlate d’avoir tant hurlé, il s’est tiré… Et qu’est-ce que je suis censée faire, moi, hein ? Qu’est-ce que je suis censée faire ?

-  Certainement pas enlever une petite fille…

-  Une petite fille ? Mais qu’est-ce que je ferais d’une petite fille ? J’ai déjà sept gamins, vous ne voyez pas ?

L’inspecteur suivit son regard, balayant la pièce encombrée d’objets en pagaille. Derrière lui, sur le trottoir, l’équipe d’intervention attendait son signal, en gilets pare-balles et armes lourdes. Et là, à l’intérieur, un capharnaüm présageait d’une vie en guenilles, de bouches à nourrir, de regrets latents de ce père en fuite. Rien n’indiquait un crime, cette femme n’était pas la ravisseuse qu’il recherchait, il en était sûr à présent, tandis qu’elle sanglotait toujours, le bébé contre sa joue. Pourtant tous les indices menaient à cet endroit, la scientifique était formelle.

L’inspecteur Garciano hésita. Un peu de sueur se mit à couler le long de son dos. Il se revit quelques minutes plus tôt, quand l’ordinateur lui avait livré une adresse, à monter l’opération, briefer ses hommes, rouler à vive allure dans la voiture de patrouille. Il avait rêvé tant de fois de retrouver Eleana Roxor, de la prendre dans ses bras et de la ramener saine et sauve à ses parents, à son père si célèbre et si vulnérable. Pierre Roxor. L’écrivain aux mots tranchants, qui avait remporté l’Académie Balzac et suscité un véritable élan autour de ses textes novateurs et percutants. Était-ce cette médiatisation qui avait causé l’enlèvement de sa petite fille et la demande de rançon ? Un million d’euros, comme si un enfant avait un prix. L’inspecteur avait fait de cette enquête sa raison d’être, multipliant les interrogatoires, analysant la moindre piste. Les yeux noirs de la jolie Eleana Roxor hantaient son sommeil depuis l’annonce de sa disparition. Il s’était promis de retrouver la petite fille et se retrouvait dans une impasse, à nouveau.

Il y avait des enfants partout, se déplaçant sans arrêt, l’un sur le fauteuil dont les ressorts perçaient le tissu fleuri, l’autre sur un tabouret instable, puis à nouveau dans le salon, à grands renforts de bruit. Il se dit qu’Eleana aurait aimé cette ambiance, elle qui rêvait de frères et sœurs, et d’amis, elle que ses enseignants décrivaient comme solitaire, timide et livrée à elle-même entre un père artiste noyé ans son inspiration et sa médiatisation soudaine et une mère pilote de ligne qui enchaînait les voyages.

Machinalement il compta les enfants, quatre, et un autre au cou de sa mère. Il en manquait deux. D’un geste las, la femme indiqua la remise derrière la fenêtre, au fond d’un jardinet mal entretenu jonché de détritus.

-  Ils sont tout le temps fourrés là-dedans, mes grands.

Il posa quelques questions, un pressentiment sans doute. Douze et onze ans. Non, ce n’était pas possible et pourtant… les pistes menaient ici, irrévocablement. L’inspecteur sortit et se dirigea vers le réduit sombre. La tôle rouillée laissait filtrer le vent et le toit menaçait de s’effondrer mais la porte tenait bon. D’un coup d’épaule, il l’enfonça et dut attendre que ses yeux s’habituent à l’obscurité.

Alors il la vit, toute petite allongée sur le sol, les grandes prunelles noires terrorisées clignant sous la lumière nouvelle. D’un bond, il fut près d’elle, agenouillé, et arracha le bandana vert qui lui couvrait la bouche. Eleana Roxor, épuisée mais vivante. Eleana en quête d’amis, qui avait suivi des inconnus, évidemment… des enfants. L’inspecteur se maudit, il aurait dû y penser, se mettre à sa place, au lieu de raisonner en adulte, bêtement, il avait perdu tant de temps.

La petite toussa, elle grelottait, vêtue du simple ensemble qu’elle portait le jour de sa disparition. Elle murmura d’une voix éraillée par la peur :

-  Mais pourquoi… ? Je ne leur avais rien fait, moi.

Alors l’inspecteur Marciano se mit à la place des gamins, onze et douze ans, ravisseurs d’enfants, et il comprit ce qu’ils avaient vu à la télé, évidemment.

-  Tu as un papa, Eleana. Toi, tu as un papa.


Publié le 25 août 2014

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L'auteur

Sarah Berti

Âge : 45 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Rebecq (14) , Belgique
Profession : employée
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