Dernière plaiedoirie


C’est par la traboule de la rue du Bœuf que Julien pénétra dans la cour intérieure qui était alors plongée dans une noirceur paisible. Quatre heures du matin était la bonne heure pour être au calme. Toujours avec lenteur et silence, il s’avança jusque devant le portique des caves. Il désolidarisa son sac de son dos puis, en sortit une combinaison noire, ainsi que des gants et des petits chaussons en pololyéfine, qu’il s’empressa d’enfiler. Discrètement, dans ce coin sombre, il enfouit ses vêtements dans le sac qu’il laissa choir sur le sol.
Dans la foulée, Julien prit les escaliers ajourés style Renaissance. A pas de velours mais en enjambant les marches deux à deux. Heureusement pour lui, l’atout de la nuit noire, sans aucune lueur, contribuait à le cacher à la manière d’un chat. Il ne faisait aucun bruit, aucun souffle. Il longeait le mur pour éviter de trop remuer l’air.
Il arriva au second étage très rapidement. Il s’accroupit et tira de sa combinaison une petite radiographie. Il introduisit le papier dans la fente de la porte close, à hauteur de la serrure. Julien savait qu’il avait une chance sur deux pour que ce tour de passe-passe fonctionne. Il recourba le papier et le fit monter-descendre le long de la jointure cadre-porte.
Un claquement retentit, la gâche venait de sauter. Julien poussa légèrement la porte et attendit que son battement de cœur se tranquillise. Il restait là, accroupi pour que les tumultes de son esprit se calment. Il posa sagement la radiographie car elle était susceptible de faire du bruit. Ensuite, empli de sang-froid, il dégaina son poignard Ka-Bar et sa lame acier. Il pénétra dans le hall, toujours à moitié accroupi, la porte resta silencieuse. A peine avait-il fit deux petits pas qu’il s’arrêta pour écouter les bruits, les odeurs. Il chercha à savoir si quelqu’un l’avait entendu puis il concentra ses yeux sur la vision nocturne de chacune des pièces de l’appartement. Il le connaissait pour y être venu avec Djamel, il y a environ quatre mois. Ses souvenirs, quoique vagues, revenaient mais ce qu’il avait besoin maintenant, c’était de reconnaître la porte de la chambre. Il s’avança encore de deux pas, puis reconnu la distribution des pièces. La chambre était là, au fond du couloir, à droite. Son cœur recommença à battre très fort comme pour lui signifier qu’il fallait qu’il aille vite. Plus vite qu’aucune autre action dans sa vie. Plus vite qu’aucune pour ne pas avoir le temps de penser. Ni de réfléchir, ni d’entreprendre une quelconque raison. Le coup de poignard qu’il assènera dans quelques instants devra être aussi froid qu’une pensée sans raison.
C’est ainsi qu’il poussa rapidement la porte de la chambre, sans trop voir ce qu’il y avait. Il alla vite mais eut le temps d’apercevoir l’ombre qu’il devait voir, celle d’Aboubakar, dans la pénombre laissée filtrer par les persiennes. Ce dernier ne l’avait pas entendu. Julien se jeta sans frémir sur le corps et lui trancha la gorge, puis retirant la lame, il la replongea dans les entrailles qui vibraient déjà. Deux fois. Le corps d’Aboubakar se débattit, sursauta, tressaillit, virevolta mais Julien tenait bon. Il retint un cri de transe. Il s’essouffla en s’engourdissant de ses mains qui enlaçaient le corps musclé et épais de la victime dont les yeux révulsèrent. Julien se repositionna sur le corps pour ne laisser entrevoir aucune autre issue que la mort. Le corps d’Aboubakar ne pouvait plus rien. Il se tut.
Lentement, avant de retirer ses bras et ses mains, Julien regarda brièvement de partout, autour de lui. Il se leva en reculant. Dans sa préméditation, il ne se voyait pas se jeter sur sa victime, il souhaitait avoir le moins de contact possible avec les éléments, ceux de l’appartement, ceux de la chambre, ceux du corps. Dans l’idéal. Seulement, l’action l’avait emporté et il s’était jeté comme un tigre. Avec la rage contenue qu’il fantasmait. En effet, épuisé par les inquiétantes prospections policières, les enjeux financiers et les relations malsaines, Julien avait de quoi évacuer lors de ce crime. Beaucoup d’enjeux étaient de mise pour lui : se ranger car tout devenait extrêmement tendu, les inspecteurs des stups se rapprochaient dangereusement de son cas, les lascards de la cité de Vaulx-en-Velin lui demandaient énormément, de manière toujours on-ne-peut-plus vindicative et sa femme, Elodie, s’intéressait d’un peu trop près à son téléphone portable d’occasion qu’il venait d’obtenir sur Le Bon Coin. Surtout, Julien avait cette rage à dégorger. Envers Aboubakar pour ce qu’il avait fait sous l’autopont du boulevard périphérique, c’était lui le danger numéro un pour Julien, celui qui savait trop de chose à propos de lui, si ce n’est, tout. Du moins, Julien le pressentait depuis qu’Aboubakar lui avait montré les vidéos de lui sur son smartphone. Cette génération de dealers obtenait aussi très facilement des preuves, il était là le danger. Le tuer était la seule issue possible, Julien avait remué pendant trois jours tous les scénarios possibles et inimaginables.
Il lui fallait maintenant récupérer ce fameux portable. Il le trouva sur la table de chevet. Quelques gouttes de sang tombèrent sur la table, Julien fit grise mine. Cela le taraudait, il prit le revers de sa main gantée et essuya tant bien que mal ces petites tâches. Il fallait faire à l’identique de l’aller : vite et silencieusement.

Le lendemain matin, vers 8h, le réveil de Julien et son France Inter retentit. Il avait une audience au tribunal correctionnel de Lyon vers 11h, de quoi passer prendre un café tranquillement rue Servient, au rendez-vous habituel des avocats. Il aura le temps de relire la défense de son client, celui d’un trentenaire arrêté sur la voie publique en état d’ébriété, quelque chose comme ça. Ce serait une journée de labeur tranquille, le plus dur était fait.


Publié le 25 août 2014

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L'auteur

Laurent FATET

Âge : 44 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : LYON (69) , France
Profession : professeur
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