Une fugue au goût de sel


Épuisées, alternant crises de rires et de larmes, Anna et Elsa s’accordent une pause à l’ombre d’un bosquet. Le bruit du chassé-croisé de ce dernier week-end de juillet couvre le chant des cigales.
-  Comment veux-tu que quelqu’un s’arrête pour nous, regarde à quoi nous ressemblons : des sorcières !
Les quinze jours de fugue ont eu raison de leurs tenues de rechange. Anna sent sous ses aisselles et écœurée lui répond :
-  Avec les odeurs qui vont avec…
-  Je te dis que nous n’y arriverons jamais. Ce truc-là, ce n’était pas pour nous.
Elsa voit sa motivation réduire au fil des jours, mais Anna est toujours à ses côtés pour la réconforter et lui redonner l’énergie nécessaire pour avancer. Depuis le départ, elle s’est positionnée comme le chef du tandem et elle prend les décisions lorsque le doute s’installe. Elle n’est pas à court d’idées malgré ses douze ans.
-  Tu sais bien que si on se fait choper, la directrice va nous foutre une de ses ramonées dont elle seule a le secret. Alors, à être punies autant aller jusqu’au bout. Ça fait des années qu’on en rêve, ne baissons pas les bras maintenant.
Anna aide son amie à se relever, elle sort de son sac une brosse et peigne délicatement les cheveux d’Elsa mèche après mèche. À chaque nœud, elle prend le temps de le démêler précautionneusement.
-  Dès qu’on trouve un bistrot, je te promets qu’on fait un brin de toilette. Tu verras, la crasse en moins, tu te sentiras mieux.
Pour la réconforter, elle lui donne la main la guidant en bas du talus. Leurs sacs sur le dos, les casquettes vissées sur la tête, les adolescentes reprennent leur route à pieds. La nationale 7 est devenue leur terrain de jeux. Les semelles de leurs chaussures sont usées, laissant deviner l’ébauche d’un trou. Les jambes sont lourdes, les pieds plus difficiles à soulever. Pour se donner du courage, elles entonnent les derniers tubes du moment. Elles connaissent tout le répertoire, le chant est une passion. Il est la seule activité qui les aide à assumer leur vie au foyer.
Trois heures plus tard, elles arrivent à l’entrée d’un village de l’arrière-pays provençal dont l’artère principale est bordée de platanes. À chaque pas, elles soulèvent un nuage de poussière dû à la sécheresse de cet été. L’air est étouffant, sans un souffle de vent à l’horizon. Les maisons ont les volets mi-clos, pour préserver l’intérieur des températures.
-  Si chez nous il flotte sans arrêt, ici cette chaleur est mortelle.
À l’angle d’une rue, elles découvrent la place centrale, elles puisent dans leurs dernières forces pour courir jusqu’à la fontaine. Jetant leurs sacs sur les pavés, elles s’empressent de se rafraîchir en buvant l’eau fraiche à grandes goulées. Réhydratées, les jeunes filles remplissent leurs gourdes et prennent le temps de nettoyer leurs visages sous le regard d’une vieille femme accoudée au bord de sa fenêtre.
-  On a plus une tune devant nous, même pas de quoi acheter un sandwich.
Après avoir passé en revue les poches des sacs à dos et des shorts, Anna et Elsa sont une nouvelle fois confrontées au problème récurent de l’argent. Elles s’en sont sortie en faisant la manche dans les grandes villes ou en chapardant des fruits dans les jardins. Mais dorénavant, elles ne voient rien qui les rassure autour d’elles. Les commerces ont baissé leurs rideaux. Les rues sont vides. La population est à la sieste.
-  Faut qu’on se casse de ce trou à rats, c’est le désert.
Alors qu’elles s’apprêtent à reprendre leur chemin, les deux adolescentes sont interpellées par la vieille dame.
-  Attendez deux minutes.
Un foulard dans les cheveux, une canne à la main, un tablier autour du ventre, le dos vouté, elle les rejoint aussi vite que son grand âge le lui permet.
« Qu’est-ce qu’elle nous veut la vieille ? » demande Elsa en chuchotant.
Arrivée à leur hauteur, elle s’assied sur le rebord de la fontaine. Essoufflée, les mains tremblantes, elle esquisse un sourire et leur tend un journal qu’elle sort de la poche de son tablier. Un article est consacré à leur fugue.
Prises de panique, les jeunes filles n’ont qu’une idée en tête : fuir immédiatement.
-  Je ne dirai rien. Vous me semblez en pleine forme, et sans soucis. Venez chez moi prendre un bon repas. Ensuite vous pourrez partir comme bon vous chante.
Partagées entre la faim et la crainte d’être retrouvées, elles tergiversent sous le regard bien veillant de la grand-mère. Finalement, Anna se laisse convaincre et Elsa les suit.
Après avoir grimpé deux étages par un escalier étroit, elles pénètrent dans un petit appartement issu d’un autre temps. La décoration est du début du siècle dernier, la tapisserie aux motifs provençaux décolorés se décolle aux angles.
-  Un truc de ouf comme c’est kitch…
La dame les installe dans la cuisine. En deux temps, trois mouvements, Elsa et Anna se jettent sur leurs assiettes d’œufs au plat, pains toastés et figues fraiches.
-  Ça fait trop du bien, je ne pensais pas qu’un jour je savourerai à ce point là des œufs. Merci m’dame.
-  Maintenant que vous êtes rassasiées, si vous me racontiez pourquoi vous êtes parties du foyer ?
À deux voix, les adolescentes lui expliquent leur rêve et narrent avec force de détails les péripéties de la préparation de la fuite nocturne jusqu’à aujourd’hui. La grand-mère boit leurs paroles, nullement choquée par leur langage au contraire, elle les encourage en redemandant des détails. Pensive, froissant son tablier du bout des doigts, les yeux pétillant de malice, elle leur fait une proposition alléchante.
-  J’ai une idée… Ce n’est pas bien ce que je fais… mais je vais vous aider.
Sans en dire plus, elle prend son téléphone tout en s’exprimant en provençal. Elle semble excitée et ravie de sortir de la monotonie de son quotidien.
-  Mon petit fils arrive. Il est maraîcher. Il va vous amener à bon port.
A peine est il arrivé, le trentenaire ne prend pas la peine de saluer les deux intruses, campé sur ses deux pieds, les mains croisées sur le torse, il sermonne sa grand-mère.

-  Mamé tu n’es pas raisonnable. Tu ne te rends pas compte des ennuis qu’on peut avoir en les aidant.
-  Si tu avais connu la guerre, tu ne te poserais pas ce genre de question. Fais ce que je te dis.
En ce début de soirée, Elsa et Anna, installées à même le sol de la camionnette, entre les cagettes de tomates et de courgettes, se laissent bercer par le bruit du moteur. À l’avant, la Mamé et le petit-fils restent silencieux.
Il est 21h30 lorsque les portières s’ouvrent, le vent s’engouffre et vient fouetter les visages endormis. Les paupières lourdes, les visages marqués par les traces de fatigue, les adolescentes découvrent enfin l’objet de leur quête. Elles descendent lentement, comme intimidées, main dans la main, le nez chatouillé par ces odeurs inconnues. Éblouies par le coucher de soleil à l’horizon, elles entendent le bruit des vagues se fracassant sur les rochers.
Elles découvrent la mer pour la première fois de leur vie.
-  Vous avez une heure devant vous les filles. Profitez-en pour vous baigner. Les flics vont arriver.
Rien ne peut gâcher leur joie. Elles y sont arrivées, malgré les embuches, les mauvaises rencontres, les tromperies… Avant de goûter au plaisir de la baignade, elles retournent embrasser la vieille femme émue devant tant de délicatesse.
-  Ils peuvent nous ramener au foyer, mais ils ne peuvent pas nous prendre cet instant. Il est rien qu’à nous.
Une fugue au goût de sel.


Publié le 25 août 2014

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L'auteur

Magali Aïta

Âge : 43 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Allevard-les-Bains (38) , France
Profession : Directrice sports culture
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