LA CHUTE DU RACISME


Au soir de ma vie les souvenirs envahissent mon esprit.
Que de bonheur partagé, de moments d’égarement mon fils, de moments de peine et d’égoïsme. Je me souviens de ta mère qui hélas trop tôt nous a quittés, nous laissant seul face aux dangers de la vie.
Cette femme admirable, la seule qui est comptée dans ma vie de puritain blanc. Une déesse aux cheveux d’or, balançant sa crinière au gré du vent, répondant d’un sourire aux flatteries des hommes sur notre passage, les laissant fantasmer de posséder son corps. Cet objet de désir que seul je pouvais posséder dans le creux de mes mains.
Cette belle tigresse si fragile le moment venu où nous faisions l’amour.
La pétrissant, la modelant à mon image dans un tourbillon de tendresse pour te voir enfin naître après neuf mois d’attente.
Te souviens-tu mon petit des franches rigolades qui remplissaient tes jeudis après-midi, dans le sable du jardin d’enfant tout à côté de chez-nous.
Ton premier tricycle dans les allées de Fontainebleau entre tes deux parents, ta maman toujours à l’affût de la moindre chute du plus petit bobo.
Les premiers flirts avec les cousines de Montpellier venus en vacances chez la tante Agathe, usant de tous les stratagèmes pour aller les rejoindre à chaque sortie des classes. Papillonnant de l’une à l’autre sans pouvoir te décider à choisir celle qui t’épousera plus tard quand vous serez grand.
Oublions les cousines pour te retrouver au lycée et te voir réussir à être le premier, non pas dans une matière, mais dans le sport. Ta discipline de prédilection était le lancer du marteau, une compétition qui mettait aux prises que des blancs, les autres préférant s’identifier à Carl Lewis.
C’est l’instant qu’à choisit le tunnel de la vie pour reprendre la maman qui t’a manqué depuis, l’amenant vers le fond du trou noir pour la faire disparaître.
Tu as grandi devenant un homme écoutant les recommandations de ton père-mère sur la différence entre un blanc et un noir. Comme moi tu es devenu xénophobe ne supportant pas l’approche de ces étrangers du quartier.
Un mélange d’Africains, d’Asiatiques et autres peuples. Des gens de Tunis, de Marrakech ou d’Oran complétant ce tableau de vauriens.
Le seul fait de ne pas être blanc ne pouvait que les ranger dans cette catégorie. Nous ne supportions pas de les croiser, sans dire un seul mot, dans les escaliers de leur HLM que nous partagions par nécessité.
Quand on est chômeur difficile de faire bouillir la marmite, d’accorder à son enfant le jouet à la mode, le portable qui convient.
« Mais les enfants de la cité alors ils ne sont pas des enfants comme moi, je me dois de les tenir à l’écart de mes jeux, de mes amours de jeunesse ? »
Une gifle magistrale fut la seule réponse à cette interrogation malvenue.
« Jamais tu m’entends, jamais moi vivant tu ne feras venir un copain ou une fille de chez eux. »
Le message fut bien compris, tu ne t’avisas plus de parler à l’un d’eux, respectant les consignes de ton père, de ton géniteur blanc.
Tu es devenu le souffre-douleur de ces filles européanisées sans pouvoir enlever cette peau qui tient tête à leurs rêves d’intégration.
Intégration. Ce mot qui veut à la fois tout dire et ne rien dire, qui fait peur au bon peuple de France dont nous sommes les symboles du refus.
Cette terminaison qui rime avec immigration, le second mot qui nous effarouchent toutes et tous, du plus petit au plus grand dans la hiérarchie ces classes.
Plus tard je t’ai enrôlé dans un de ces groupuscules dont je faisais partie, défilant sur l’avenue en criant des slogans de lutte pour leur faire peur. Une revanche bien méritée à l’encontre du peuple de la cité et qu’elle revanche. Ce n’était plus toi ni moi qui avions peur de revenir dans notre logement, de traverser ce hall ressemblant à un lieu
de guerre, de courber le dos recouvert d’insultes pour atteindre l’escalier salvateur.
Tu as accepté de ne pas exposer ton corps au soleil afin qu’il ne vire pas de la lumière à l’ombre, prenant exemple sur ton père. Ce jour-là tu es devenu ma fierté.
Les années ont passé tu es toujours un assisté de la République, à qui la faute ?
A ceux qui ne sont pas foutus de donner du travail à nous, ceux qui nous mettent sur un pied d’égalité que l’on soit blanc ou black.
Lorsque je partirais rejoindre ta maman tu seras expulsé de ce taudis de 40 mètres quarrés pour laisser la place à l’un des leurs, fabricant les ghettos qui leur conviennent.
Il est temps que je t’annonce un secret qui va te faire hurler d’effroi, un secret impossible à croire que tu devras te garder de divulguer à la populace de la cité si tu ne veux pas te faire lyncher.
Pardonne-moi mon fils blanc mais je ne peux pas partir au ciel vers le paradis si je ne te dis pas que Djamina, qui demeure en dessous est ta sœur.
Ne me juge pas, Dieu s’en chargera, je n’ai pas supporté le veuvage et ces femmes étaient dans la solitude de leur époux. J’ai profité d’un moment de faiblesse de l’une puis de l’autre quelques années plus tard, balayant nos convictions ancrées dans nos existences de cent pour cent blanc. J’ai osé couvrir de ma peau blanche ces corps qui s’offraient à moi, prenant même du plaisir sur elles. Je suis maintenant le Judas de mon peuple, celui de mon parti et je demande à rejoindre le paradis où ta mère m’attend. Peux-tu comprendre ma solitude, ma déchéance dans l’alcool depuis ces trente dernières années. Toute cette amplitude sans sourire, sans joie avec pour compagnon le litre de vin que tu me ramenais du supermarché.
Profite de ma déchéance pour faire taire la xénophobie que je t’ai inculquée, accepte le mélange des genres, devient un autre.
Je t’ai menti à longueur d’années, la vie n’est pas celle de notre doctrine. Au diable ce parti de la haine des autres, retrouve l’amour de ton prochain si cher à ta mère.
Offre-moi ce siège à côté de ma défunte femme en allant vers tes sœurs et tes frères.
Kodwo qui vient d’avoir trente ans, le fils de l’Africaine est ton frère.
Adieu mon fils je me meurs.
Un instant, moi aussi je dois te dire un secret que ma mère m’a confié :
meurt en enfer tu n’es pas mon vrai père.


Publié le 25 août 2014

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L'auteur

BRUNANDIERRE

Âge : 69 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : LA BOLLENE VESUBIE (06) , France
Profession : RETRAITE
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