Chapitre 15 : L'arrestation


« Non, c’est pas moi, j’ai rien fait ! hurlait Claude Faure. Je n’ai pas tué mon patron ! C’est pas moi !
— Et l’enfant, tu ne l’as pas violé non plus ? tonnait le commissaire Rebais dans la salle d’interrogatoire. Pour ce que tu as fait au petit, tu vas aller en prison. Pour ce que tu as fait à Barbier, tu vas aussi aller en prison. Les deux cumulés, tu vas y laisser ta vie !
— J’ai pas tué mon patron ! J’ai pas tué mon patron !
— Tu l’as poignardé à onze reprises ! Qu’est ce qu’il t’avait fait pour ça ? C’est parce qu’il t’a licencié ? Il a pensé que tu n’étais pas assez utile pour l’usine ? Que tu glandais ?
— J’suis pas un glandeur ! »

Claude Faure tremblait de tous ses membres. Ses protestations n’y faisaient rien, le commissaire ne voulait pas entendre qu’il n’était pas coupable ! Pire, il l’accusait. Lui qui avait toujours essayé de faire au mieux. Lui qui avait toujours fait tout ce qu’on lui demandait. Lui qui avait subi de nombreuses injustices. Son père qui le battait parce qu’il était alcoolique ; le maître d’école qui l’interrogeait tout le temps quand il ne savait pas sa leçon et qui le punissait systématiquement ; son patron qui l’avait renvoyé injustement alors qu’il s’appliquait à la tâche. Personne ne l’écoutait. Personne ne s’occupait de lui, de ce qu’il pensait, de ce qu’il ressentait ! Claude Faure tremblait. Il hurlait. Comme s’il était possédé. Il ne se contrôlait plus. Il se jeta sur Lionel Rebais, assis en face de lui. Le commissaire le rassit de force. Sans se démonter, devant la folie de son suspect, ce dernier continuait de développer sa thèse.

« Tu n’as pas apprécié, hein, tu n’as pas apprécié ces mots. Ils te rappelaient ton père, celui qui te battait, qui te considérait comme un fardeau. Alors, tu es allé trouver Jacques Barbier chez lui et tu lui as fait payer ! Ne nie pas, ça ne sert à rien ! Et ton père, tu l’as tué aussi ? De longs cheveux comme les tiens ont été retrouvés dans les affaires de la victime ! Tu travailles dans une coutellerie, tu sais manier les couteaux ! Tu les fabriques, tu t’en sers. Tu es un homme violent et dangereux. Tu vas croupir quelques temps en prison avant de monter à l’échafaud. Et je te préviens, là bas, en cage, on n’aime pas bien les pédophiles ! »

Le suspect se défendait. Continuait à nier. Il se leva, empoigna le commissaire, le frappa. Après plusieurs assauts, Lionel Rebais parvint à le maîtriser. Il finit par se calmer.

Claude Faure était dangereux. La décision de le transférer à la prison de La Talaudière fut prise immédiatement. Ainsi, à la fin de l’après midi du mardi 9 octobre 1962, il se retrouva assis, dépité dans une cellule de l’aile ouest. Placé sous haute surveillance, il devrait patienter jusqu’au début de son procès qui pourrait avoir lieu dans quelques jours voire quelques semaines.

Martine Faure apprit comme tout le monde l’arrestation de son frère. Elle se rendit dès le mercredi auprès de lui.
—  J’suis pas un glandeur, j’suis pas un glandeur sont les mots qu’il prononçait en boucle au parloir.
Martine était assise à côté de lui. Elle posa une main sur son bras.
« Je sais frérot, je sais. Et je sais que tu n’as pas tué ton patron. Moi, je sais que tu es innocent. Tu m’entends Claude, je te crois, dit-elle d’une voix compatissante.
— J’y peux rien si papa s’est suicidé. J’y peux rien si le patron est mort. C’est pas moi. Les hommes sont tous mauvais. Le petit, lui, il prenait le même chemin. Je voulais pas qu’il devienne comme eux. J’l’ai puni avant. Qu’est ce que j’vais devenir ? Qu’est ce qu’ils vont me faire ? Quand est-ce que je vais sortir ? Je veux retourner tout seul dans les bois. Je ferai du mal à personne. »
Le prisonnier était complètement paniqué. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait ni pourquoi on s’en prenait à lui avec autant d’acharnement. Sa sœur voulut le rassurer.
« Claude, c’est pas ta faute. Je suis là moi ! Je t’ai toujours protégé. Je vais te faire une confidence : un secret, ça ne se dit à personne, hein Claude. Tu ne le diras à personne ? »
Il promit.
« C’est moi qui ai tué ce gros porc de Jacques Barbier. »
Les yeux de Claude s’agrandirent d’étonnement. Sa sœur continua.
« Tu te souviens quand tu m’as rapporté la conversation que tu as entendue l’autre jour, lorsqu’il téléphonait dans son bureau et qu’il traitait les salariés de glandeurs ? »
Il hocha la tête.
« J’ai vu à quel point tu étais malheureux. J’ai ressenti ta peine et l’injustice dont tu étais victime. Je ne supportais pas qu’il te licencie. Alors, je me suis rendue chez ton patron. Je suis allée lui parler pour qu’il te rembauche. Je l’ai supplié. Il n’a rien voulu entendre. J’étais prête à n’importe quoi pour qu’il te reprenne. Je lui ai proposé mes charmes en échange. Au lieu d’accepter, il m’a ri au nez. Pire, il m’a insultée et traitée de veille catin défraîchie, de moins que rien. Il m’a dit que je ne valais pas mieux que toi. Il m’a vexée. Quand même Claude, entre toi et moi, aucune comparaison n’est possible ! Je suis nettement mieux. Alors, je l’ai giflé. »
Atterré, l’homme écoutait les révélations de sa sœur. Elle semblait très à l’aise. Lui était impuissant.
« Il a répliqué par un grand coup dans l’estomac, continua-t-elle. J’étais pliée en deux. Il m’a demandé de quitter sa maison. Je me suis excusée, je l’ai supplié, je me suis mise à genoux, je lui ai demandé pardon. Je lui ai dit à quel point tu avais besoin de ton travail, que nous avions besoin de ton travail. " Dégage sorcière ! " qu’il m’a répondu. J’avais échoué. Humiliée, déçue, j’ai quitté la cuisine. J’étais en colère. Non seulement cet homme t’avait mis à la porte, nous privait de ressource, mais en plus, il avait osé lever une main sur moi, comme papa le faisait ! »
Martine Faure revivait la scène. Elle haletait. Son regard était ailleurs, perdu dans ses pensées.
« Alors, j’ai fait demi-tour. Je suis revenue me mettre sous son nez. J’ai levé les mains, les ai mises autour de son cou, et j’ai commencé à serrer, à serrer fort, le plus fort possible. À mesure que je serrais, ses yeux s’agrandissaient, il devenait écarlate, avait du mal à respirer. Je sentais une énergie nouvelle naître en moi : l’immense plaisir de réduire cet homme en bouillie. Seulement, Barbier était nettement plus fort que moi. Il s’est libéré et m’a cogné encore une fois dans le ventre. Puis, il m’a attrapée et m’a jetée contre le mur. Je me suis relevée. J’ai attrapé un des couteaux qui traînaient dans sa cuisine, un de ceux qu’il fabrique dans son usine. Il m’avait suivi, il était derrière moi. Je me suis retournée et l’ai planté dans le ventre. Le sang a giclé. J’ai retiré le couteau et je l’ai replanté, replanté jusqu’à ce que cette pourriture crève. Quand il a poussé son dernier soupir, le calme est revenu. Je me suis sentie bien. Aussi bien que lorsque papa est mort.
— Hein ? »
Quel était le rapport entre son père et le patron ? Claude ne comprenait pas.
« Oh oui, mon cher frère, tant que je suis là à te raconter mes secrets, je dois t’avouer que papa ne s’est pas suicidé. Trop ivre ce soir là, après t’avoir frappé pour tes mauvais résultats scolaires, il a voulu une nouvelle fois me faire baisser la culotte. J’avais pas envie. Je me suis révoltée. J’ai empoigné un couteau dans la cuisine et je lui ai enfoncé droit dans le cœur. Je nous ai délivrés.
— Tu… tu as tué papa ?
Il était abasourdi. Sa sœur disait avoir tué leur père ? Mais, c’était faux. Impossible ! Sa sœur... sa douce sœur !
— Oui je l’ai tué. Et grâce à moi, ta vie a été meilleure. Et maintenant, tu vas me rendre la pareille. Tu me dois bien ça. J’ai toujours veillé sur toi. Je n’en peux plus. Je veux vivre sans avoir à te surveiller comme une mère poule. Toi, mon attardé de frère, tu vas passer le reste de ta vie en taule. Avec un peu de chance, ils vont s’apercevoir que tu es un peu débile et tu éviteras la guillotine. Moi, je n’aurais plus à m’occuper de toi. Finalement, en tuant Barbier, je nous ai vengés et je me suis libérée de toi. Évidemment, je viendrai te rendre visite de temps à autre ici tant que c’est possible mais ne compte pas trop me voir, j’ai besoin de repos. »
Sur ces révélations, elle se leva. Claude Faure pleurait. Sa sœur l’abandonnait, ici, en prison. Elle était démoniaque. Pire que leur père.
« Au revoir, frérot, et merci de purger la peine à ma place ! »
Elle tourna les talons et partit.

Claude Faure fut retrouvé pendu dans sa cellule le vendredi 12 octobre 2012.
La nouvelle avait fait grand bruit au commissariat de Saint-Etienne.
«  On ne saura jamais s’il était vraiment coupable du meurtre de Barbier puisqu’il n’a pas avoué, répondait le commissaire Rebais à tous les policiers qui avaient participé à l’enquête et qui s’interrogeaient sur les suites de l’affaire. Mais au moins, il n’agressera plus d’enfant. On peut enfin classer le dossier. »


Publié le 21 août 2014

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L'auteur

laly chame

Âge : 37 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : ile de france (77) , France
Profession : Fonctionnaire d'Etat
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