Le Château des Ecrivains – Chapitre 22


Il tituba dehors et tomba sur les genoux puis les mains, et fit mine d’embrasser le sol. C’était le seul survivant de cette horreur, lui, Fabrice.
Les policiers l’aidèrent à se relever. Il passa alors une main dans ses cheveux et arrangea sa chemise ; celle-ci était écarlate au niveau de l’épaule gauche, là où la lame lui avait lacéré la peau. Son épaule saignait encore mais la douleur s’estompait. Sans doute l’excitation de ce qui allait suivre. Il devait trouver le bon équilibre entre survivant heureux et future star.
Il remonta l’allée du Château de Brillac et respira fort l’air frais, toujours escorté des deux représentants des forces de l’ordre qui le suivaient depuis ce matin, quand ils avaient pénétré avec leurs collègues sur les lieux du crime. Mais lui était vivant. Vivant ! Comment avait-il pu s’en sortir ? Des 20 rentrés dans le Château, c’était le seul survivant. La police avait bien essayé de pénétrer dans le Château, mais chaque entrée était piégée par une bombe. Henri avait vraiment pensé à tout. Il voulait offrir aux internautes un sacré spectacle. Mais à quel prix !?
Fabrice se demandait comment il allait pouvoir présenter tout cela. Au-delà des grilles du Château, il voyait les journalistes se presser. Il continua à remonter l’allée, puis, à bout de souffle, à quelques mètres des grilles, devant les journalistes impatients, il s’assit sur un banc.
La cohésion du groupe avait vite volé en éclat. Évidement qu’on meurtre peut faire ça à n’importe qui, même à un groupe d’écrivains au départ soudé autour d’un projet commun. Un premier cadavre, puis dès le lendemain, un deuxième, alors même que la police préparait son entrée dans le Château pour enquêter sur le premier meurtre. Fabrice se souvenait qu’ils n’avaient découvert qu’à ce moment-là qu’ils étaient prisonniers du Château. Auparavant, personne n’avait voulu quitté la compétition. Mais dès le deuxième meurtre, tout le monde voulait partir. Impossible, cependant.
Tout le monde se demandait pourquoi c’était lui qui avait survécu. Était-ce parce qu’il s’était posé en organisateur qu’il avait été ciblé en dernier ? Ou était-ce un pur accident ?
Fabrice se souvenait encore comment, le premier matin, il avait pris le feutre pour décrire sur un tableau blanc son idée. Il avait longtemps hésité avant de la proposer, c’était tellement « méta », autoréférentiel ! Bah oui, il avait suggéré aux 19 autres écrivains d’écrire un livre qui se passerait dans un château, avec des écrivains coincés par un accident. Mais Fabrice pensait plus Stephen King et « Shining », qu’Agatha Christie et ses « Dix Petits Nègres ». Quoi que, dans « Shining » aussi, l’écrivain terminait mort ! Mais bon, ça, c’était du détail. Mas quelle mise en abîmes cela faisait !
Il sourit en repensant à Stéphane et à son refus initial. Et Elodie qui avait trouvé l’idée intéressante. Les autres écrivains ne savaient pas comment se positionner.
« Monsieur Lareb ! Monsieur Lareb ! Qu’est-ce que cela vous fait d’avoir vécu cette expérience ? ».
« Monsieur Lareb, comment avez-vous deviné que c’était lui le meurtrier ? »
« Les média parlent déjà des ‘Vingt Petits Nègres’ ? Les producteurs d’Hollywood veulent déjà en faire un film ! Qu’en pensez-vous ? »
Les journalistes n’en pouvaient plus. Ils commençaient à poser leur question avant même qu’il se soit relevé de son banc. Les deux policiers le regardaient, puis regardaient les micros et caméras qui se battaient pour le meilleur angle. Son escorte ne savait pas s’il fallait avancer dans la vague humaine ou attendre qu’elle s’éloigne.
« Un mois dans un château à côtoyer un meurtrier ? Comment dormiez-vous ? »
Fabrice se leva, et s’approcha des grilles. « Pas tous à la fois, s’il vous plait. » Il pesait ses mots, cherchait son souffle, et regardait les policiers comme pour demander leur autorisation de répondre aux questions de la presse.
Mais sans attendre leur assentiment, il s’avança au milieu des micros et caméras. Il tenait son épaule comme pour rappeler aux journalistes qu’il souffrait et qu’il avait mené un dur combat pour sortir vivant de ce calvaire. Et le sang est très photogénique, aussi.
« Monsieur Lareb, comment avez-vous fait pour vous en sortir ?! ». Les flashes l’illuminaient de tout part, et il ne put s’empêcher de sourire.
« Pourquoi le producteur a-t-il fait cela ? » demanda une jolie journaliste qui tenait le micro de BFM TV. Fabrice s’approcha d’elle et de son micro et commença son histoire. « Vous avez tous vu comment il a essayé de me poignarder. J’étais le dernier. L’unique survivant. Les dix-neuf autres écrivains avaient tous été assassinés. Sauvagement. Elodie dans sa baignoire. Vincent dans la cuisine. Stéphane… Stéphane… »
Fabrice se cacha les yeux avec une main, et de l’autre cacha sa bouche, puis il étouffa un sanglot. Les caméras avaient montré la complicité qui s’était créée dès le premier jour entre Stéphane et Fabrice, et tout le monde comprenait à quel point la mort de Stéphane avait dû affecter le dernier écrivain survivant.
Mais ce que les journalistes, même ceux à quelques centimètres de Fabrice, ne voyaient pas, c’est que ce n’était pas des larmes qu’il cachait avec sa main, mais un grand sourire.
Après tout, les caméras disposées dans le Château avaient montré au monde entier que c’était Henri Mojon, le producteur, qui avait fait le coup. Le monde entier pensait déjà qu’Henri souhaitait éliminer un par un les candidats sans se faire prendre. Mais Henri avait oublié l’une des caméras placées au dernier moment dans la bibliothèque, cachée au milieu des cristaux du lustre. La caméra n’avait pas été prévue dans les schémas de départ, mais un des techniciens avaient trouvé l’angle de capture magnifique.
Cependant, ce que personne ne saurait jamais, c’est qu’Henri n’avait prévu de tuer personne. Comme dans le roman d’Agatha Christie, le premier « cadavre » était en fait un complice, et Henri avait juste simulé un assassinat devant les caméras pour créer de l’audimat.
Mais Fabrice avait tout de suite compris qu’il s’agissait d’un faux meurtre pour créer du « buzz » autour de l’émission. « Un meurtre par jour », c’est sûr que les internautes, voire les chaînes du monde entier, allaient s’arracher les scoops ! Personne ne saurait jamais que c’était en fait Fabrice qu’ils les avaient tous manipulés, quand il avait compris comment il pouvait tourner à son avantage la situation. Puisque le coupable était tout trouvé, Fabrice n’avait plus qu’à fournir les vrais cadavres. Ainsi, une fois le premier « cadavre » créé, Fabrice était allé dans la salle « mortuaire », où le soi-disant cadavre reposait en attendant de sortir du Château, et qu’il avait tué pour de vrai le faux cadavre. Puis les autres, un par un, alors que Henri était impuissant. Quelle mise en abîmes, encore !
Le livre était déjà tout écrit ! Fabrice avait déjà en tête ce qu’il allait écrire sur sa terrible aventure. Un premier chapitre sur l’arrivée au château. Ensuite dix-neuf chapitres : un chapitre par assassinat d’un écrivain. Un vingt-et-unième chapitre sur son combat contre le producteur, ses blessures, le suspense de sa survie. Et enfin, un dernier chapitre sur sa sortie du calvaire, sur les bombes qui n’étaient pas actives et que Fabrice avait déconnecté facilement pour sortir.
Il fallait juste exclure une petite partie de la vérité, sur le vrai coupable. Mais un bon livre justifiait bien un peu de sang, surtout pour la gloire !


Publié le 18 août 2014

0 vote



L'auteur

Francis Barel

Âge : 42 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Paris (75) , France
Profession : Business Development MENA
Voir la fiche de l'auteur