Virtuelle tragédie


Mon histoire s’achève ainsi. Ma vie défilera à jamais le long de mon corps sans jamais le faire vibrer.
Je garde l’image dans mon cœur de notre première rencontre, celle qui avait fait de ma vie un nouvel univers.
Oui, j’ai voulu raconter nos presque deux années passées ensemble, laisser une trace avant de déposer le mot FIN sur ce papier.
Je pensais être fort, toujours positif, inébranlable, mais désormais je ne sais plus, je vais m’envoler dans l’au-delà auquel je ne crois pas !
Il fait un temps sublime, je n’ose plus lever les yeux vers le ciel. Le bleu de cette voûte, les longues toiles tendues à travers cette infinie torture, me pénètrent d’une angoisse mêlée de rage. Je hais le bleu, je renie le blanc, j’abjure la beauté, je me crispe au son de la musique, je trésaille à la vue d’un oiseau.
Pourquoi le firmament dégage-t-il son charme bleuté devant mon immonde carcasse ?
Quelle indécence de déchaîner en moi une telle souffrance !
Je suis à jamais tenaillé par cet enfer, je rêve un cauchemar, je crie dans un mirage.
Désormais tout m’est indifférent. Lever les yeux me donne la nausée, les baisser me torture, les fermer m’anéantit.
Les secondes s’écoulent lentement sans jamais me laisser en paix. Je regarde ma montre qui, inlassablement, m’annonce la fatigue du temps qui s’égoutte au dessus de mon front.
Je fais quelques pas dans les rues absentes de mon paysage.
Soudain le ciel se met à pleurer. Je le préfère ainsi, j’aime ses larmes qui inondent ma face éclaboussée d’obscur. Sans un bruit, il tire ses immenses rideaux entre le monde devenu étrangement fade et moi. La lente procession des gouttes d’eau parsème les rides de ma peau en un long défilé muet. Je n’ai plus d’âge !
Perdu au milieu de mes larmes, je me sens balayé par les intempéries temporelles.
L’éternelle tiédeur de mon souffle réchauffe mes sens d’une inquiétante langueur fugitive.
Une effroyable torpeur envahit mon cerveau, la pluie redouble d’intensité, de longs barreaux infranchissables se dressent devant moi. Je ne peux m’en défaire, ils me précèdent inlassablement sans répit.
L’araignée astrale resserre ses mailles dans un irrésistible assaut, je subis ses décharges.
Mon impossible amour, je dois t’oublier dans la nuit des temps, t’enfermer à jamais dans une caverne absurde.
Le vide, ce soir, s’est absenté. En proie à un terrible manque, il s’est évadé de ma prison pour laisser place à l’horrible monstre qui inonde mon cerveau.
Ton visage virtuel s’incruste sans relâche, me harcèle, m’empêche de dormir, de sourire, d’espérer.
Le ciel a jeté son invisible voile sur les cernes de mon visage.
Tu n’es plus pour moi qu’un merveilleux nuage balayé par le vent qui flotte au dessus de mon âme sans jamais l’embraser. Je sens ton souffle chaud m’inonder de bonheur, mais bien vite le rythme de ma respiration éloigne ton nuage.
Un délire impressionnant exalte mes sens, pareil à l’assaut d’une vague arrêtée au sommet triomphale de sa gloire. Les rides de la mer, lorsque le vent les creuse, m’apportent mille souffrances.
Mon cœur me fait mal, j’ai envie de lui crier : arrête de battre, laisse moi en paix, l’amour n’existe plus. Tu m’as quitté par un simple mot déposé sur ce maudit site de rencontre !
J’ai tenté de vivre quelques semaines sans toi, mais en vain.
J’ai hurlé au soleil de me réchauffer, mais il s’est caché dans le plus sinistre des chemins. Je l’ai vu s’enfuir, longtemps j’ai crié, je l’ai appelé les genoux contre terre. J’ai arraché de mon cœur tout ce qui m’appartenait afin de le lui offrir. Sans un rayon, sans une hésitation, il ne s’est pas retourné à mon appel. Il a continué froidement son envol pour se terrer éternellement au bout de ses rayons. Plus jamais il ne m’éclaboussera de chaleur, il s’est absenté sans daigner m’accorder un pardon tant désiré.
Pourtant, il réchauffera mes vieux os donnés à cette terre dans quelques heures.
Je regarde une cigarette se consumer devant mes yeux. A quoi bon l’écraser, son sort est pareil au mien. Il n’est que violente chaleur, sombre souffle, trouble flou, éphémère.
La vie m’avait accordé, depuis quelques années, un répit effrayant. Je n’étais plus sur cette terre depuis fort longtemps, je l’avais quittée un soir d’orage. J’avais plongé au fond d’un gouffre inconnu, jamais plus je n’étais remonté à la surface et puis tu es arrivée, une photo, un message et l’amour foudroyant.
J’ai vécu durant ces presque deux années une éternelle jeunesse. Ta voix me faisait vibrer. Tes photos tapissaient mon corps. Tu vivais en moi. Combien de nuits avons nous passées à refaire le monde, à imaginer notre avenir, à croire en l’éternité !
La nuit tombe lentement, je vais me promener le long de la seine. La tiédeur du vent léger me caresse le corps, je ne ressens rien. Son souffle sèche doucement mes larmes.
J’approche de ce pont qui souvent m’a fait rêver lorsque je sortais la nuit après nos longues conversations.
Je l’enjambe. Je saute, le temps s’arrête. Une impression de bien être envahit mon corps. Un immense tourbillon m’entraîne au fond des flots. J’ai froid, terriblement froid. Je sens l’eau pénétrer ma bouche, elle a un mauvais goût. Je tournois autour de mon existence. Je me laisse aller. Je pars enfin. Mon crâne est devenu le columbarium de mes sentiments, l’ossuaire de mes idées, les catacombes de mes pensées.
Je n’ai plus peur, je me réchauffe, mon corps s’engourdit, je ferme les yeux, je souris à nouveau à la vie, comme je l’ai aimée !!!!
La lune éclaire la seine, quelques bulles remontent à la surface, une péniche glisse sur l’eau juste au dessus de mon corps inerte. Un poisson m’effleure, des cris au loin, des sirènes, il est trop tard…
Je suis devenu un cerf volant balancé par le souffle du vent au gré des passions humaines. Je semble libre à l’assaut des cieux. Parfois je redescends un peu à l’appel du silence puis ma corde se tend pour me rappeler mes racines, le poids de mon corps. La corde astrale s’est rompue. Le fil a cédé, je vais errer à jamais dans la profondeur des ténèbres. Mes amarres sont rompues, je vogue vers un port infini, je ne trahis plus mon esprit, je suis enfin libéré de mes sangles terrestres.
Je suis en PAIX à jamais.

Quelques heures plus tard, la nuit déposa ce mail :

Mon amour,

Il m’a fallu de longues semaines pour me décider à tout te raconter, mais à l’idée de tout te révéler , le vertige m’étreint et mon cœur chavire : l’angoisse que tu me méprises, que tu me haïsses, que tu m’abandonnes, est si prégnante, que je ne sais par quel mot commencer.
Je suis désemparée, assaillie par la peur, la honte et le regret, car je sais que toutes les raisons ou les maladresses que je vais t’invoquer pour justifier mes mensonges à ton égard, ne pourront jamais panser le mal que je t’ai fait et je doute que tu puisses me pardonner un jour .
Mes larmes brouillent l’écran, les phrases se mélangent, ton visage, tes mots ont incendié mes rêves à jamais et embrasé ma vie, je ne veux pas que tout finisse. Je ne peux pas oublier celui qui a ouvert la porte de ma cage et fait virevolter mon cœur de mille feux.
Je n’étais pas préparée à vivre ce tsunami ! Mon existence était redevenue paisible, après la rupture de mon couple. J’avais tellement souffert de la vie qu’il m’avait offerte, malgré sa fortune et l’amour du début. Mes enfants étaient le seul bonheur qui me restait. Il m’a tout repris : la liberté, la confiance et même ma dignité ! Mais tu connais tous les détails de cette histoire ….
J’avais enfoui au plus profond de moi, tout désir , tout espoir de connaître à nouveau la magie amoureuse, la passion et même la tendresse. Je voulais gommer à jamais les brûlures vivaces de l’amour, apaiser la souffrance, la trahison et la douleur de l’absence pour ne jamais les raviver et je m’y efforçais tous les jours.
J’avais lucidement substitué la couleur monochrome d’un équilibre de vie façonné patiemment, aux couleurs rutilantes de l’amour et de ses infinies nuances et je me sentais bien….. Jusqu’à ce que l’ennui finisse par s’immiscer dans mon quotidien et que, par jeu et divertissement, je décide de m’inscrire sur ce site.
Et c’est là que tu vas comprendre pourquoi j’ai initié ces mensonges, pourquoi je t’ai caché si longtemps ma véritable identité.
Je m’appelle Sabrina, j’ai 33 ans, j’ai deux beaux enfants, un travail que j’adore, mais je suis algérienne et je ne suis jamais venue en France. J’ai beaucoup voyagé, en Turquie, au Qatar, à Dubaï, en Jordanie, mais je ne connais pas l’Europe.

Je ne cherchais rien de particulier, naviguer de temps en temps sur ce site n’était qu’un passe-temps, échanger des conversations avec des visages inconnus, des personnes que je ne rencontrerai jamais, ne prêtait à rien de grave.
Et puis un jour, tu es apparu sur la page de mon écran, visage illuminé de tendresse, de sincérité, de joie de vivre qui a fait crépiter mon cœur et disloqué toutes mes promesses, tous mes serments.
Tu étais si romantique, si généreux, si sincère dans tes sentiments que je n’ai pu rester indifférente. Très vite, tu as balayé toutes mes hésitations, mes appréhensions et chassé la mélancolie qui troublait parfois mes regards et estompait mes sourires.

J’étais charmée, amoureuse, passionnément éprise, mais bouleversée car je voulais te voir, te toucher, t’étreindre, te serrer dans mes bras, t’embrasser et je savais que ça serait impossible puisque j’étais, en réalité, une AUTRE, celle que j’avais inventée, celle dont la photo t’avait subjuguée, celle dont tu étais tombé éperdument amoureux.
Comment aurais-je pu brutalement te révéler que la photo était truquée, « empruntée », que la femme que tu admirais tant, était en réalité une chanteuse célèbre d’origine libanaise et que j’étais beaucoup moins sublime qu’elle !
J’étais piégée, je m’étais enfermée dans ce mensonge et je ne voyais pas l’issue pour m’en échapper : tout t’avouer aussi rapidement m’effrayait. J’ai choisi le fantasme plutôt que la vérité ! Comme je m’en veux aujourd’hui, si tu savais mon amour !
Je t’ai trahi, je t’ai menti, mais je T’AIME, je t’aime, je t’aime…..
Sauras-tu me pardonner mon amour, sauras-tu gravir les chemins escarpés du pardon pour atteindre les cimes d’un amour que je te jure profondément intense et sincère, malgré ce qu’il s’est passé ?
Arnaud n’existe pas....C’était mon ultime mensonge pour te quitter !
Mais je ne peux me résoudre à te perdre. Je ne peux renoncer à t’oublier, à éclipser tout ce que nous avons construit ensemble pendant ces deux ans, tous les projets que nous avons bâtis, les promesses que nous nous sommes échangées, au fil de nos plumes et de nos cœurs éblouis. Tu m’as promis des horizons inconnus, des rivages exquis, des terres étrangères et extatiques, où seuls le murmure des vagues ou celui de la bise effleurant les arbres, bercerait de plénitude nos corps enchevêtrés, nos cœurs échoués aux confins d’une merveilleuse histoire, d’une passion éternelle. Oui, tu m’as promis l’Éternité, et moi je t’offre aujourd’hui cet amour impossible ! Je suis dévastée, j’étouffe, je voudrais mourir de honte et d’amour….. mais dans tes bras !
Crois-moi, je t’en supplie mon amour, même si tu ne me pardonnes jamais, puisses- tu, au moins, ne jamais douter de la véracité de mes sentiments. C’est le seul espoir qu’il me reste. Tu seras toujours mon rêve éveillé ! Je te laisse enfin mon portable...

FIN


Publié le 25 août 2014

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L'auteur

luc fortin

Âge : 68 ans
Localisation : Courbevoie (92) , France
Profession : Ecrivain
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