Le parapet


Le soleil est apparu très vite après le glissement d’un nuage ; la campagne s’ébroue de la rosée matinale. Le passage d’un groupe compact de tourterelles dans un froissement d’ailes fait lever la tête de Félix. La campagne, le printemps. Ils sont là, à portée de regard, de narine. Il a laissé son verre sur le muret de la terrasse. Presque intact. Ses lèvres n’ont fait qu’effleurer le cognac, la surface du liquide tremblant sous ses doigts. Il foule l’herbe humide. Le voilà errant dans un décor aux frontières floues. Il se contente de marcher sur le chemin de halage. Les herbes hautes ne sont jamais sèches au bord du fleuve. Le corps de Félix flotte avec lenteur, s’éloigne. Il lui faut franchir quelques troncs couchés par une récente tempête sur ce chemin inutilisé. A ce même endroit, l’été dernier, juste avant les vacances au Portugal, des phrases : « Tout est possible … votre couple … indestructible … » Avait-il conscience qu’on lui offrait ce moment comme on assiste un convalescent, assis dans le fauteuil d’une chambre d’hôpital, quand les temps perçus par l’un et l’autre sont différents ? Les reliefs d’un pique-nique, baignades, cris et rires. Les femmes discutaient au bord de la rivière. Camille avait les pieds dans l’eau et Noria se confiait avec gravité. Les enfants de Georges poursuivaient des ennemis invisibles à travers des jungles terrifiantes, sans rien espérer des adultes présents-absents. Il contourne le cimetière, les hauts murs noircis par des champignons microscopiques que les vapeurs d’alcool ont fait naître. Des silhouettes surgissent entre les branches des arbres. Comme dans un rêve, des visages familiers le croisent dans l’ombre du sous-bois. Les traits sont tirés, vieillis. Il y voit des signes presque menaçants, avec leurs sourires figés, leurs rires excessifs, les cous tendus, les orbites noires. On le regarde, on le guette. Un champ magnétique capture les visages connus et les pousse imperceptiblement dans son champ de vision. Il y a Georges, tirant par la main une poupée de chiffon à visage humain inconnu, courant subitement à travers les collines et laissant derrière lui un sillage d’objets divers éparpillés sur le sol et rapetissant aussitôt pour disparaître en poussière. Les silhouettes de Marc et Noria se révèlent dans un second plan, balancées par le vent, au milieu d’un tourbillon de sable roux d’un désert marocain mêlé au ciel et aux nuages. Gilles pousse avec difficulté un fauteuil roulant qui emprisonne Sarah, maintenue assise par une multitude de sangles, des jambes jusqu’au cou. Elle affiche un visage au regard absent ; un sourire figé la maintient dans un état d’extase avancé. Au détour d’un chemin obscurci par une voûte de buis, Camille est là en posture de madone, raidie dans un voile translucide, ondoyant à une hauteur curieuse au-dessus du sol, statufiée dans la mouvance de l’air. De la plante de ses pieds, s’échappe un mince filet de sang groseille qui disparaît goutte à goutte dans l’herbe grasse du printemps naissant. Il laisse filer son regard vers une estrade dont les rideaux gonflés par un large souffle embrassent l’espace, poussant ses limites au-delà du visible. Le théâtre de la ville apparaît au centre, miniaturisé, sa ville aux rues bordées de façades en carton pâte, de panneaux fraîchement peints à la main par un barbouilleur peu soigneux. L’encre du ciel bave en bordure des toits, noyant quelques façades qui se fondent dans l’arrière-plan. Il y décèle des coups de brosses vigoureux, des empâtements chargés de fougue, dont l’énergie lui rappelle ses jeunes années, celles des rêves, des rêves d’exploits. Des corps aux contours à peine formés sont emportés par un vent sans pitié et s’évaporent…

Quand la ligne de platanes longeant la route le conduit vers l’avenue centrale, la journée s’étire. Les teintes orangées, débordant de la surface des collines au loin, plaquées sur les murs gris du rempart, amorcent un éveil tardif de l’esprit de Félix. Le jour se meurt. Devant la gare, deux vagabonds dorment à même le sol, leurs pieds réchauffés par plusieurs chiens imbriqués qui ouvrent à peine un œil au bruit de ses pas. Il se dirige vers l’atelier de gravure : fermé. Personne chez Paul. Le garçon lui adresse un signe de tête et poursuit sa tâche. La librairie du centre déverse un amas compact de silhouettes inconnues. Elles éclatent aussitôt en diverses directions et disparaissent vers les ruelles de la vieille ville. Un boucher range son étal. Il sonne chez Sarah : absente. Les enseignes de magasins s’allument. Un restaurateur dresse sa carte à la craie blanche sur une ardoise géante en travers du trottoir. Félix se surprend à convertir mentalement les prix en francs. Il achète le journal ; il n’y a que des nouvelles pesantes : la chute de la bourse, la crainte d’une nouvelle vague d’attentats, etc. Il plie le journal et le glisse dans sa poche. Il prend un café crème dans un bistrot entre deux poivrots. Il se noie de longues minutes dans sa tasse. L’un des types lui parle. Il n’entend rien. Il se regarde un instant dans le miroir du fond, tente de se voir de trois quarts, profile gauche, profile droit : impossible. Il paye et ne reprend pas la monnaie. Il fait presque nuit. Appeler Jeanne, se dit-il, et renouer une relation imparfaite. Des gens se pressent autour de lui dans tous les sens, vers leur refuge. Il hésite à pénétrer dans un second bistrot, pousse la poignée de la porte et la relâche aussitôt. Une page d’écolier vole au ras du sol, tombe dans l’eau sale du caniveau. Une page à l’encre bleue diluée, illisible. Il se revoit en culotte courte, les cuisses maigres rosies de froid et de bruine, courant vers le lycée l’hiver : les tristes fins de nuit d’hiver quand il gravissait les dernières marches en direction de la porte des externes, escorté par la voix brutale du surveillant général. Il s’asseyait grelottant et posait ses mains gelées à plat sur le radiateur en fonte brûlant, jusqu’à ce que le professeur lui braille de sortir sa trousse et son classeur. Il prend par la rue des Arceaux. Vent contraire. C’est la rue de Ravaillac. Sa famille y possédait une maison. Il ne sait pas laquelle. Il fait nuit. L’extrémité de la rue ouvre sur le rempart côté nord. Une douce clarté bleue caresse la ligne des collines au loin. Il longe le rempart, sa main glisse sur le parapet, son regard plonge parfois au-dessus des toits couverts de mousse de ce côté de la ville. Il doit retrouver sa voiture et rentrer. Rentrer seul.

Félix découvre son verre sur le muret de la terrasse. Un insecte inerte flotte à la surface du cognac. Il pince les lèvres et aspire lentement. Il fixe longuement le cadavre imbibé au fond du verre. La nuit s’amplifie. « Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé. » Il se souvient que Jeanne a changé d’opérateur.

* * *

Il va brûler des photos. Les déchirer d’abord. Le crissement du papier qui s’ouvre, le froissement ensuite. L’idée de détruire le ronge. Anéantir les signes, transgresser les codes, mutiler la mémoire, meurtrir sa propre chair. Il espère que l’onde de choc le transportera « hors de sa vie » : s’éblouir de vitesse et viser un platane sur une route obscure, vider les fonds de bouteilles et devenir alcoolique, pratiquer les mélanges de produits illicites, hanter des hôtels sordides, ne plus dormir, fréquenter les putains, casser la gueule à un horrible directeur de galerie, brader ses toiles et brûler ses dessins, se remettre à fumer pour la millième fois, insulter l’automobiliste qui est devant lui, rouler pendant des heures au-delà de l’extrême fatigue. Il passe la totalité de ses matinées au lit, coincé entre deux oreillers. Plusieurs livres sont étalés sur la couette et le drap. Certains sont retournés ouverts. Il y a là tout un choix hétéroclite de l’essai au roman, récits d’introspection, œuvres saturniennes, nourritures de sa propre mélancolie, qui coulent au pied du lit, mêlés aux vêtements abandonnés en bouchon à même le sol. Plusieurs verres et bouteilles vides jonchent le parquet et il se souvient alors qu’il l’a aimée. Il caressait l’intérieur de son bras, là où le gras de la peau est le plus tendre. De la pulpe de ses doigts tremblants, un courant étrange déclenchait une tempête délicieuse aux échos immédiats. Lui-même n’en revenait pas. Il léchait le creux de son aisselle dont la saveur musquée l’enivrait comme une drogue. Les heures étaient des siècles…

Il y a l’embrasure de la fenêtre qui diffuse une ardente lumière à travers la chambre. Il y a le napperon offert par sa grand-mère, exécuté au crochet puis plongé dans une décoction de thé noir pour la teinte, blanc cassé. Il est au centre de son bureau, légué à la va vite un lendemain de déménagement. Posé dessus, il y a un plat en faïence de Fès, ramené du Maroc, acheté sur la grande place centrale de Meknès, quelques jours avant de regagner la France, pour le souvenir. Il se tient bien au centre, couvert de noix, de livres en vrac, de cartes postales écornées. Il y a les rideaux, coordonnés au papier peint déjà ancien sur le mur intérieur, mais toujours élégant. C’est un papier anglais fleuri de liserons aux feuilles et fleurs bleutées et rose saumon. L’ensemble donne une impression pointilliste et bizarrement, malgré l’apparente surcharge de motifs, ne fatigue pas le regard. Il fut choisi après mûre réflexion, en raison de son prix élevé. Il y a les cadres contenant des gravures modernes ou dessins à la jonction de l’abstraction et la figuration, opposés à deux petits tableaux signés de sa main. Il y a des revues oubliées sur une chaise, la plupart à peine parcourues. C’est la maison des revues inutiles. Il n’a jamais eu le courage ou la présence d’esprit d’annuler les abonnements. Elles sont immobilisées sur la chaise la moins utilisée de la chambre, celle du coin au fond à gauche.

Des tonnes de vêtements abandonnés sur le dos d’un fauteuil, créent une masse informe et interdisent de s’asseoir. Il y a une paire de gants d’enfant, oubliée depuis plusieurs semaines. La fille de Sarah, peut-être. L’hiver est terminé et si personne ne se décide, ils resteront à la même place tout l’été. Il y a une écharpe assortie. Sur l’autre fauteuil près du lit, il y a une pile de programmes télé. L’un est froissé, non par les lectures assidues, mais par les derrières qui se sont assis à cette place, pour des raisons diverses. Il y a les bibelots, statuettes asiatiques, boite à encens, « Bouddha in meditation », accumulés par Camille sur le manteau de marbre rose de la cheminée de coin et il y a un amas de cendre triste et froide au centre de celle-ci, d’où émergent deux têtes de chenets en laiton à demi oxydés. Quittant les profondeurs muettes de ses pensées, le regard de Félix se perd dans le tapis turc ou dans les lignes répétitives du lambris qui constituent le plafond de sa chambre. Un guéridon occupe un coin. Accompagné de deux chaises, il complète l’ensemble, surmonté d’une lampe sur pied d’étain, cadeau de famille, protégée du bois de la table par un autre napperon. Son regard continue à se perdre, parfois s’arrête à la hauteur d’un tableau quelques instants et le perfore, vacille jusqu’aux plinthes, les poursuit autour de la pièce, grimpe aux rideaux, saute d’une chaise à l’autre et fuit à l’intérieur de lui-même, ultime refuge avant la naissance d’une crise d’angoisse. Trop de lumière dans cette pièce trop sombre est le paradoxe du moment et il se lève et marche de long en large et en travers, occupe l’espace malgré lui, contre toute logique. C’est la naissance d’un trouble qu’il connaît trop bien, il perd tout contrôle de lui-même et ne voit plus rien.

* * *

Félix s’éloigne du village. On ne peut aller très loin ou très vite en marchant, même sous un beau soleil quand la température printanière est idéale pour n’importe quel effort. Le paysage défile au ralenti. La folle avoine encore humide à l’ombre des frênes mouille ses chaussures. Sur le chemin quelques feuilles du dernier automne sont balayées par le vent. Le pas est lent dans les montées et quelques gouttes perlent sur son front, le long des joues et à la base du cou. Parfois en lisière ou dans une trouée, une bouffée parfumée de printemps lui sèche le visage. Il croise alors des figures dont les lèvres s’agitent dans un vide immense, devine des phrases insensées qui le supplient de rebrousser chemin. Il perçoit une proximité étouffante avec ses proches, ses amis, et un grand nombre de visages oubliés qui affluent comme par magie, leurs mains l’entourant, leurs regards suppliants orientés comme des spots, autant de vecteurs d’énergie dont il veut annuler les effets. Le corps en alerte, maintenant la tension d’un animal face au danger, il marche d’un chemin à l’autre, franchit des clôtures, traverse des hameaux presque vides : un visage contre un carreau, une silhouette arc-boutée sur un outil au milieu d’un champ, l’image furtive d’une bicyclette derrière une fine haie d’érables et le vent trop ardent pour inspirer le calme. Il a quitté la maison depuis plus de deux heures. Cela ressemble aux longues virées en quête d’inspiration, par tous les temps, les doigts tachés d’encre ou de peinture, bougonnant de dépit ou rêvant aux plus extraordinaires découvertes. Il rentrait alors abattu ou complètement illuminé, se versait une rasade d’un alcool fort et disparaissait dans le secret de l’atelier. Une ligne de frênes le conduit au sommet d’une butte. La campagne s’ouvre. Il enfouit ses mains au fond de ses poches et reste un long moment immobile. Un murmure infime l’enveloppe : c’est l’air au milieu des branchages ou battant le duvet verdâtre à la surface des labours, le froissement d’ailes invisibles, le sifflement lointain d’un train ou l’aboiement d’un chien de ferme. C’est une sensation sourde dans l’oreille interne, une pression déréglée au niveau de ses tempes et le bruit de sa respiration. Cadrage réduit, pensées réduites. Il grignote encore quelques kilomètres et une bonne heure de la journée avant de plonger vers la voie ferrée.

* * *

Deux jambes se meuvent frénétiquement au-dessus de l’étroit parapet.

Sautera — sautera pas.

Pas n’importe quand. Doit attendre le passage du train. Imaginez la tête du chauffeur, qui ne chauffe plus rien, n’a accès qu’à des manettes au toucher digital — époque moderne.

Au-dessus, un corps affolé, pas vraiment décidé, malgré le désespoir contenu dans le haut du crâne, tout en haut. Pas facile d’abandonner un corps vivant, vivant comme vous, cœur solide, à peine une surcharge pondérale de la cinquantaine proche — désespoir d’amour — squelette à toute épreuve, pas une fracture en un demi-siècle — désespoir. Les yeux chargés de larmes, uniques signes apparents, avec la frénésie des pieds mus par des jambes rendues trop nerveuses par les événements récents, de ce début de geste pas encore accompli.

Ne sautera pas — des doigts réticents à la première solution guident mon stylo pressé de libérer une encre, telle une semence de vie, pour inscrire l’espoir au cœur de ces pages.

Trop longtemps qu’il attend. Le corps oscille encore. Les jambes poursuivent leur effort à l’issue incertaine, fléchissent parfois, se reprennent subitement comme pour laisser le temps au cerveau d’un dernier effort de modération, une retenue salutaire, le regard scrutant l’espace lointain, interrogeant le passé de détresse afin d’entrevoir un avenir possible.

Visage jeune pourtant, assez beau. Des yeux vert noisette, des traits réguliers, un front large et le nez long et droit, ne laissent apparaître que quelques rides discrètes et même nécessaires à un homme de cet âge. Presque tout pour plaire, si ce n’était cette difficulté qu’a parfois l’esprit pour se tailler une place dans la foire d’empoigne qu’est la vie des gens.

La campagne de ce printemps est si belle. Parmi les frondaisons au vert intense, dans la lumière vive de cette fin d’après-midi, les cytises en fleurs imposent leur jaune troublé par un faible, discret mouvement de l’air. Le parapet du pont est la seule marque tangible de la présence humaine dans ce fouillis de verdure.

La ligne invisible, parce que plus bas, ouvre un layon auquel seul le regard de l’homme, toujours en équilibre sur le parapet, donne accès à cet instant : la voie ferrée et le passage immanquable d’un train dans un moment plus ou moins proche, à heure fixe, la SNCF y met un point d’honneur.

Ses jambes se meuvent en une lancinante danse de vie ou de mort, entraînant les gestes des bras, des épaules, de la nuque ou du dos autour du centre prêt à se briser, à évacuer toute conscience, insupportable conscience du ratage, du désastre, de la voie empruntée malgré lui et sans issue. Désespoir d’amour que le temps, dit-on, peut réparer ; mais où mettre le temps nécessaire, lorsque la détresse vous capte du plexus solaire à l’échine, lorsque les muscles et le squelette, se trouvent refusés, relégués, rejetés, lorsque le temps vous précipite brutalement dans un vertige sans fond.

Comme la camera obscura inverse les perspectives, la vision du narrateur ne retient, à ce moment-là, que le centre de gravité de l’ensemble, l’homme, avec autour, tournoyant de plus en plus vite, feuilles et ciel, sol et nuages mélangés. Le parapet et son contact avec les chaussures de l’homme, sa danse immanente, tel un derviche tourneur, retiennent les énergies et le regard, entraînent l’esprit dans ce voyage extrême du corps asservi, perdu à jamais, le pense-t-il, dans les méandres de la détresse ressentie, les insondables limbes du malheur.

À cette danse de mort, fascinant exemple d’acte ultime, l’image, qu’intègrent les rétines de l’homme toujours en mouvement, s’immobilise enfin. La raison toujours présente, émerge et se faufile à travers les synapses affectées, habille peu à peu le cerveau de sa conscience qui, toujours blessée, se ravive, s’active et se rebelle, conduit les chaînes musculaires du corps dépendant à se tendre, se coordonner vers un maintien possible, se calme enfin. La raison se faufile, les pieds se cambrent au contact de la pierre. Par l’action de dizaines de muscles commandés ensemble en un instant, le corps se détache de la surface du parapet. Son centre de gravité l’entraîne entier sur la terre ferme qui couvre le pont, passage obligé des tracteurs d’un champ à l’autre.

Le corps s’équilibre, la tête reste basse, le regard incertain. Les jambes se raidissent, l’ensemble du personnage se précipite une dernière fois vers l’avant, stoppé par le contact des mains retenues par les bras puissants au bord du parapet, frontière à ce moment-là, entre la vie et la mort.

L’émotion ressentie paraît amplifiée par la position de l’homme immobile et penché, au regard fixe, orienté vers la voie, plus bas.

Un bruit sourd encore lointain, porté par un air doux caressant les feuillages au vert tendre, parmi les jaunes cytises au décor si plaisant des promenades à la campagne, fait progressivement vibrer l’air. La tête de l’homme ondule, l’ensemble de son corps s’accorde à ce mouvement, s’articule autour du point des mains fixées au parapet. L’oreille perçoit la vibration. Le train bourré de voyageurs vivants, aux multiples soucis, inconnus de lui mais tellement prévisibles dans leurs actes, leurs choix, leurs vies, s’engouffre violemment sous le pont. L’homme, le visage pétrifié, assiste impuissant au passage bruyant mais désormais inutile, de la terrible machine qu’il espéra meurtrière. Quelques instants plus tard, le train et son vacarme disparus, seuls les cytises semblent encore affectés par un souffle d’effroi.

* * *

« Quand j’ai posé mon stylo, dit Félix à Georges, au milieu de cette nuit folle, la réponse s’est imposée. J’avais devant moi des phrases immédiates. Depuis plusieurs semaines, je ne pensais qu’à ça. Il y a un talent particulier aux êtres en détresse que d’envisager la fin du monde comme réponse à leur propre insatisfaction. J’ai vécu tant d’années dans la certitude du bonheur, que la perspective irréversible d’une existence au rabais a fait naître en moi de la colère d’abord, de l’amertume ensuite et enfin une infinie tristesse… J’avais besoin d’imaginer les moindres détails. Une façon de vérifier si un tel acte était possible. J’étais perdu, mon esprit était confus. Je n’ai trouvé que ce moyen. Le choix des mots pour ordonner mes pensées. Je m’en amusais en même temps. C’est tellement fantaisiste. Quelques pages vécues comme une rédaction dans une salle lugubre de notre vieux lycée. Et j’ai su très vite. Le suicide n’est pas pour moi. J’avais en tête l’endroit précis où devait se situer la scène. Pendant ma dernière promenade, la voie ferrée s’est imposée. Je l’ai vécue comme un test. J’avais bu deux ou trois verres et ne parvenais pas à dormir. J’ai griffonné une bonne partie de la nuit. Seulement quelques pages afin de me représenter le moment. Je suis retourné une fois sur les lieux depuis et j’en ai ri. J’avais compris définitivement que j’aime la vie. Je peux même ajouter que mon amour pour Camille n’est pas mort, mais cela n’a plus d’importance. Ce jour-là, il n’y avait aucun vent. Les cytises se tenaient fièrement sur le talus et une seconde m’a suffi, je pensais à la beauté de la terre…

* * *


Publié le 18 août 2014

0 vote



L'auteur

Bernard Mandon

Âge : 70 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Champniers (16) , France
Profession : retraité
Voir la fiche de l'auteur