Le prix d'une vie


-  « Voilà, c’est terminé »
Répétant inlassablement ces mots, Pauline marchait sur les quais, indifférente au soleil couchant qui parait le fleuve d’un voile d’or. Malgré la légèreté de sa démarche, son cœur était de plomb. La police judiciaire venait de rendre les conclusions de l’enquête, reconnaissant son oncle Gilles coupable. Coupable d’avoir assassiné Laurine, sa sœur jumelle, et d’avoir tenté de la tuer elle, Pauline, avant de se suicider. Le commissaire Sartini venait de lui faire lire la lettre contenant ses aveux et dans laquelle il demandait pardon à Pauline et à son frère Guillaume.
-  « Oh Laurine » songeait-elle avec désespoir. « Si seulement papa avait pu se douter de quoi serait capable son frère pour l’argent, jamais il ne l’aurait couché sur son testament… L’argent ! Si tu savais combien je l’échangerais sans hésiter contre ta présence ! Il ne représente rien d’autre à mes yeux que le prix du sang. »
Elle ne ressentait aucun soulagement face au dénouement de la tragédie. Elle devrait être heureuse d’être en vie, mais son cœur était comme atrophié. Déjà fortement ébranlée par le décès de son père, la perte de sa jumelle l’avait tout bonnement anéantie.
-  « Oh papa » songea-t-elle, « toi qui t’es battu avec tant de courage contre ce maudit cancer qui t’a rongé à petit feu, donne-moi la force de vivre sans Laurine… »
Un sanglot lui noua la gorge et elle arrêta un instant sa marche mécanique. Comment pourrait-elle oublier la vision atroce de sa sœur à la morgue… La pensée de son oncle la traversa, en même temps qu’une violente bouffée de haine.
-  « S’il n’était pas déjà mort, je l’aurais tué moi-même » murmura-t-elle farouchement.
Elle laissa son regard errer au fil de l’eau, sans même sentir les larmes rouler sur ses joues. Soudain, elle sentit soudain deux bras l’enserrer. En proie à une indicible terreur, elle se dégagea violemment, trébucha, et elle serait tombée à l’eau si elle n’avait été retenue in-extremis par une poigne solide.
-  « Pauline, n’aie pas peur, c’est moi. »
C’était Florent. Il était là. Il avait dû l’attendre devant le commissariat, sachant qu’elle aurait besoin de lui. Il était là, elle n’était pas seule. Il la serrait contre lui, lui caressait les cheveux
-  « Pleure ma chérie. Ça fait du bien. »
Il la garda contre lui jusqu’à ce que s’apaisent les sanglots qui lui déchiraient la poitrine.
-  « C’est fini maintenant. La vie va recommencer. Une vie nouvelle où tu pourras te reconstruire. Je serai là pour veiller sur toi. Viens, on rentre à la maison. »

Quelques jours plus tard, le ciel nuageux enveloppait le petit cimetière d’un linceul grisâtre. Pauline et Guillaume se tenaient debout devant le tombeau des Vallincourt, face aux photos mortuaires, leur père à la mine grave, leur sœur au visage rieur. Guillaume se signa et entraîna doucement Pauline vers la sortie.
-  « Tu devrais retourner voir le médecin petite sœur. Tu n’es pas remise. »
-  « Ne t’inquiète pas pour moi… ça va aller » murmura-t-elle
-  « Je m’inquiète justement. Tu as failli mourir. J’ai déjà perdu une sœur. Je protégerai doublement celle qui me reste. »
-  « C’est déjà grâce à toi que je suis en vie… Si tu n’étais pas arrivé à temps… »
-  « Ecoute, maintenant, fais-moi le plaisir de penser à toi. Ce que tu as aujourd’hui, tu l’as payé assez cher. Tu peux commencer une nouvelle vie. »
-  « Tu parles comme Florent… »
Guillaume resta silencieux.
-  « A propos de Florent… Comment ça se passe avec lui ? »
-  « Bien. Très bien »
-  « Tu es heureuse avec lui ? »
-  « Pourquoi me demandes-tu ça ? » s’étonna-t-elle
-  « Je veux juste m’assurer que plus personne ne te fera souffrir. Jamais ! » répliqua-t-il en accentuant la pression sur son épaule. « J’espère que Florent est digne de confiance. Après tout tu ne le connais que depuis très peu de temps… »
-  « Je l’ai rencontré juste quand j’avais besoin de lui. Il m’a aidé à accepter la mort de papa. Et ensuite, il m’a soutenue quand Laurine… » sa voix s’étrangla. « Bref, il a été extraordinaire… »
-  « Tant mieux ».
Ils montèrent en voiture.
-  « Emmène-moi faire un tour Guillaume. Allons-nous balader hors de la ville. J’ai besoin de prendre l’air »
Guillaume la couva d’un regard inquiet avant de démarrer. La jeune femme s’efforça de se détendre et de chasser les images dramatiques qui la hantaient.
-  « Au fait, et cette fille que tu nous avais présentée avant la mort de papa, comment s’appelait-elle déjà ? Marlène ? Marilyne ? »
-  « Mylène. Je ne la vois plus » dit-il d’un ton laconique.
-  « Pourquoi ? Vous formiez un joli couple… Laurine disait que tu étais amoureux… »
-  « Laurine se trompait »
L’air fermé de son frère dissuada Pauline de poser d’autres questions. Ils roulèrent en silence avant de se garer près d’un immense champ traversé par un petit ruisseau.
-  « Le soleil revient » dit Guillaume en l’entraînant au bord de l’eau. « Asseyons-nous ici pour nous reposer »
Peu à peu, les nerfs de Pauline s’apaisèrent. Elle se blottit contre son frère.
-  « J’ai peur…Tout cet argent que nous avons à présent tous les deux… Vois ce qu’il a causé. Gilles a tué pour se l’approprier. Je suis sûre qu’il nous attirera encore des ennuis… »
-  « Il ne faut pas penser à ça ! » dit fermement Guillaume. « Je suis là. Je te protégerai. »
Pauline ferma les yeux, et chercha la main de son frère. Ses doigts touchèrent le métal froid d’une bague. Sans savoir pourquoi, elle en éprouva un malaise. L’image d’une femme traversa son esprit.
-  « Guillaume.. »
-  « Mmm… »
-  « Je pense à Mylène…Est-ce que… »
-  « Encore ! » s’exclama-t-il en retirant sa main. « Je ne veux plus en parler ! »
-  « C’est juste que… »
-  « Juste quoi ? »
-  « Cette bague… C’est elle qui te l’a offerte, non ? »
Guillaume abaissa sur elle un regard aigu avant de fixer la bague qu’il portait au petit doigt de la main gauche. Une tête de lion sculptée d’argent. Il resta immobile un long moment, comme hypnotisé. Lorsqu’il releva la tête, son regard avait changé. Pauline le regardait, et elle aussi était différente. Il le lut dans ses yeux. Elle venait de comprendre. Il avança la main et elle marqua un imperceptible mouvement de recul.
-  « Tu as une mémoire extraordinaire petite sœur… Papa le disait souvent… »
L’image de son père tira brusquement Pauline de l’état de choc où elle était plongée. Elle fut saisie d’une nausée et vomit brusquement, agenouillée dans l’herbe. Elle sentit la bague de son frère sur son épaule et fut envahie d’une terreur sans nom.
-  « Gilles… Il portait une cagoule et des gants le soir où il a essayé de m’étrangler. Je l’ai mordu à la main. Ça a déchiré le gant et j’ai vu la bague. Je croyais avoir rêvé… Je me souviens maintenant… »
Elle regarda Guillaume. Son frère avait disparu. A sa place se tenait un inconnu aux pupilles dilatées.
-  « Je n’avais pas le choix… »
Une nouvelle nausée tordit l’estomac de Pauline. Son esprit refusait l’atroce vérité.
-  « Non ! » cria-t-elle. « Guillaume, c’est toi qui m’as sauvée ce soir-là ! C’est ton arrivée qui a fait fuir Gilles ! »
Le regard fixe, Guillaume la regardait sans la voir.
-  « Je n’aurais pas dû garder cette bague. Mais il n’était pas prévu que tu en réchappes. J’avais demandé à Gilles de venir chez toi ce soir-là, prétextant un investissement juteux pour sa part d’héritage. Ce vieux renard était tellement intéressé qu’il est arrivé avec une heure d’avance. Par la fenêtre, j’ai vu sa voiture arriver pendant que je t’étranglais. J’ai dû t’assommer et descendre en vitesse m’occuper de lui. Un bon coup sur la tête, et hop, dans le coffre de ma voiture, ficelé et bâillonné. Mais ça t’a donné le temps de revenir à toi. Je t’ai entendu ameuter le voisinage avec tes appels au secours. J’ai tout juste pu enlever combinaison et cagoule avant d’endosser en vitesse le rôle du grand frère sauveur devant les voisins qui arrivaient. »
Corrodée par ces aveux, Pauline avait à peine conscience que son frère la tenait fermement par les poignets. Les yeux de Guillaume ressemblaient à deux trous noirs. Il poursuivit son monologue.
-  « Après qu’on t’ait transporté à l’hôpital, j’ai ramené Gilles chez lui. Il était toujours inconscient. J’ai pris son pistolet dans son bureau, et la main soigneusement gantée, je l’ai gentiment aidé à se mettre une balle dans la tête. Avec la lettre tapée sur son ordinateur où il avouait avoir voulu nous tuer tous les trois pour toucher la totalité de l’héritage, le tour était joué. J’étais même moi aussi une victime, puisque j’étais censé être le troisième sur sa liste. Finalement, le scenario initial n’a guère été modifié, à une seule exception près : toi tu es encore en vie »
Pauline déglutit péniblement. Elle allait mourir. C’était inéluctable. On ne sépare pas deux sœurs jumelles.
-  « J’avais prévu de te laisser vivre encore un peu. Oh, pas longtemps, j’ai trop besoin de ta part d’héritage. Juste deux ou trois semaines. Et puis, traumatisée, tu te serais jetée d’une falaise. Mais ce sera pour aujourd’hui. J’irai moi-même prévenir la police de ta disparition, craignant que ton état dépressif ne te pousse au pire. Un jour, on retrouvera ton corps décomposé au fond de la mer. Et tout sera fini. »
Pauline respirait par saccades, dans un état second.
-  « Tu es un monstre… »

-  « Je n’avais pas d’autre choix. J’étais au fond du gouffre, dix millions d’euros de dette auprès d’une mafia étrangère. Ils ne m’avaient prêté cet argent que parce que j’étais le fils Vallincourt. Et l’investissement a foiré. J’ai tout perdu. C’est Mylène qui m’avait mis sur le coup. Ils l’ont tuée. Une mort atroce m’attendait aussi, ils m’auraient découpé, morceaux par morceaux. Et puis la mort de Papa m’a rendu l’espoir : l’empire Vallincourt, plus quinze millions d’euros de liquidité disponible immédiatement sur le compte. Mais il y avait un hic : je n’étais pas le seul héritier. Cet argent, il fallait le partager avec toi, Laurine et Gilles. Les prédateurs lancés à mes trousses n’accepteraient aucun délai. Il me fallait cet argent !
Il s’approcha d’elle, et elle sentit la pression de ses mains autour de son cou.
-  « Pardonne-moi petite sœur. Je ne peux pas faire autrement. »
Les yeux de Pauline se révulsèrent tandis que l’air commençait à lui manquer. Elle crut apercevoir Laurine à travers les limbes de sa semi-inconscience.
-  Vallincourt, lâchez-la où je tire !
De l’air ! Les poumons congestionnés de Pauline se remplirent instinctivement et elle fut saisie d’une violente quinte de toux. Des voix lui parvenaient par bribes, celle du commissaire Sartini, celle de Florent. A travers un voile de brume, elle aperçut son frère, traîné par les policiers. Elle se mit à pleurer.
-  « Ca va mademoiselle ? »
Elle hocha la tête, incapable d’articuler un mot.
-  « Nous pistions votre frère depuis plusieurs jours » expliqua le commissaire Sartini. « Trop de détails étaient suspects dans cette affaire. Nous le soupçonnions, mais nous n’avions pas de preuve. Il nous fallait le prendre en flagrant délit. Vous ne courrez plus aucun danger à présent. »
La sirène d’une ambulance retentit. Pauline se laissa emmener, ses doigts mêlés à ceux de Florent qui ne la quittait pas d’un pouce. L’expression de son regard était plus éloquente que toutes les paroles qu’il aurait pu prononcer. Etendue sur un brancard, Pauline ferma les yeux, et se laissa glisser dans un demi-sommeil, loin de toute pensée.

Cette fois, c’était vraiment fini.


Publié le 18 août 2014

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L'auteur

Christelle Goffinet-Maurin

Âge : 44 ans
Situation : Union libre
Localisation : Meyreuil (13) , France
Profession : Coordinatrice maritime
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