Retour vers l'an 0.


Dans la salle du conseil de la station-vaisseau Galactica Ten, l’agitation est à peine perceptible tant l’activité cérébrale des Rémaniens est intense. Pourtant, il suffit de poser son regard sur leurs tempes pour observer le déplacement de petits points lumineux qui changent de couleurs et de tailles suggérant un traitement continu de milliards d’unités de signification. Les Rémaniens incarnent la démocratie : leurs décisions sont prises à l’unanimité dans une parfaite parité. D’ailleurs, hommes et femmes, portent alternativement la grossesse, avec des droits et des devoirs d’une équité toute naturelle conduisant les citoyens à renoncer à tout privilège.

Le Président du conseil, élu pour quatre ans, pour un mandat exclusif et non renouvelable, se veut d’abord comme le garant du respect des lois et du fonctionnement transparent des institutions. Il doit soumettre à ses compatriotes la question qui se murmure au point de troubler la sérénité dont jouissent les Rémaniens depuis des millénaires : faut-il quitter la terre ? En effet, les Rémaniens, habitués à un environnement sain, à des espaces accueillant indemnes de tout signe d’agression, ont du mal à supporter les catastrophes que les terriens qualifient de naturelles comme pour se dédouaner de leurs responsabilités. Aux accidents nucléaires aggravés par des négligences suicidaires et aux multiples pollutions qu’accentue le vulgaire appât du gain, le terrien a, irrémédiablement, perdu le sens de l’intérêt commun. En somme, il est irrécupérable !

Il est sept heures précises, le Président du conseil comme les mille six cent cinquante délégués, confortablement installés dans des sièges ergonomiques ceints d’écrans tactiles et oculaires, par lesquels se transmettent les pensées même les plus intimes, signèrent d’un clin d’œil l’état de présence à l’assemblée extraordinaire qui doit statuer sur une résolution longuement débattue : les Rémaniens doivent-ils rester sur terre au risque de provoquer leur propre disparition ?

—  « La parole est au délégué communautaire ! » lança le Président d’une voix aussi douce que forte et qui n’est que la confirmation d’une pensée incisive rigoureusement sauvegardée dans la mémoire séquentielle à accès immédiat.

—  « Honorables délégués, nous vivons parmi les terriens qui, hélas, conduisent cette planète à la destruction. Le terrien est imbu de sa personne. Il croit tout savoir alors qu’il ignore tout. Nous avons permis aux terriens de maîtriser la poudre, pour avant tout, se protéger, ils se sont entretués et ils continuent encore. Nous leur avons donné l’accès aux engrais, ils ont en fait un poison, même pour la chair de leur chair. Nous avons mis à leur service les nouvelles technologies, ils ont en fait un instrument de domination et de pillage. A peine, avons-nous le temps de leur inculquer une idée qu’ils annoncent partout et de façon tapageuse qu’ils ont créé une start-up ! Un acte coutumier et citoyen que nos enfants réalisent au seul bénéfice de la collectivité. » Son discours succinct se veut l’émanation d’un large consensus. « Honorables délégués, je vous propose au nom de la communauté, de quitter la terre pour laisser ses premiers habitants livrés à leur sort. » et de conclure : « En restant ici, comme eux, nous nous condamnons à l’extinction. Retrouvons les espaces de nos racines que nos pères avaient scellés avec le liant de la fraternité. »

—  « Merci, honorable délégué communautaire, dit le Président du conseil, avant d’ajouter : nous voudrions entendre les observations des délégués continentaux.

Tour à tour, ces derniers se présentent devant l’auguste assemblée selon un rituel strictement codifié.

—  « Honorables délégués, pour l’Afrique, nous proposons le voyage aux sages. Ils sont la sève nourricière d’un continent à la dérive. Pétris de valeurs communes, ils seront la mémoire du retour. Chacun d’eux est une riche bibliothèque que les africains n’ont pas su préserver de tous les outrages. »

—  « Honorables délégués, pour l’Amérique, nous suggérons à notre assemblée que les pacifistes puissent nous accompagner. Leur force est considérée comme une faiblesse. Ils sont alors marginalisés. Avec nous, ils seront, au sein de notre communauté, une assurance pour une paix éternelle. »

—  « Honorables délégués, pour l’Asie, notre souhait est de sauver les écologistes. Ils constituent une minorité qui se bat contre le désastre nucléaire et industrielle. Ils seront notre ceinture de sécurité contre d’improbables dérives d’abus d’autorité. »

—  « Honorables délégués, pour l’Europe, seuls les démocrates sont susceptibles de s’adapter à notre mode de gouvernement. Ils sont si peu nombreux. Attaqués de toute part, ils sont une espèce en voie d’extinction. Nous leur proposons de cultiver la fraternité sur les espaces de nos ancêtres. »

—  Honorables délégués, pour l’Océanie, l’opération est, pour ainsi dire, terminée. Nous avons fait marquer tous les individus susceptibles de nous accompagner. Les tatoueurs ont reçu un label qui garantit la qualité esthétique et spirituelle des candidats au voyage. Nous avions diversifié les tatouages afin qu’ils puissent servir d’autres fins. »

Sitôt l’ultime mot du dernier intervenant prononcé, la décision s’affichât sur le tableau sphérique central conférant ainsi au Président du conseil le privilège de prononcer la promulgation de la loi que nul ne pourra transgresser : « Ainsi que vous l’avez décidé, demain à sept heures, nous prendrons le chemin du retour. Nous sommes heureux de retrouver les nôtres. Cependant, Notre départ signe aussi un autre voyage pour les terriens. Dans un peu plus de deux milles années, ils se retrouveront à l’an 0. »

Le lendemain, autour du Galatica Ten, vinrent s’arrimer les navettes interplanétaires. Une à une, elles se blottirent autour du vaisseau-mère, puis les unes aux autres. Au troisième top de sept heures, un léger souffle se fit entendre accompagnant une douce ascension. Au sol, il fait nuit noire, tant les vaisseaux cosmiques s’élevaient en rang serré. Quelques secondes plus tard, ils ne sont plus qu’un point, à peine perceptible, dans la clarté retrouvée. Simultanément, le retour vers l’an 0 est aussi enclenché…


Publié le 18 août 2014

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L'auteur

Rabah Bouguerra

Âge : 74 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Figeac (46) , France
Profession : Psychologue - Ecrivain
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