Un monde sans...


Dans le bar, le patron face à un seul client silencieux. Signe des temps de misère, d’alcool même mauvais trop cher, de solitude casanière devant la télé, d’insécurité dans les rues… Hypothèses multiples, cumulées, catastrophiques. Plus de fêtes, de convivialité, de contacts sociaux hormis sur internet, entre virtuel, hypocrisie, mensonges. Des clics pour l’action, des émoticônes pour les expressions, des mots à l’usage douteux, peu nombreux, sélectionnés à la souris dans la liste permise par la censure, puis jetés par petits groupes, mal accordés, en clé pour les moteurs de recherche, en pâture pour les lecteurs de forum, privés des verbes oubliés pour toujours, même à l’infinitif, et de leurs auxiliaires bannis eux-aussi au grand dam de l’existentialisme et de la propriété des masses populaires. Sous la houlette/menace des détecteurs omniprésents, puisque incorporés au smartphone obligatoire, en permanence connecté et géolocalisé, degré zéro de la réflexion, de la communication, de la liberté et une révolution impossible. Dans la rue, au travail, des pictogrammes, souvent barrés. Au hit parade de l’usage, le mot sexe, pour des rapports peu amoureux, limite bestiaux. La cause à la tendance universelle de destruction de la culture locale au profit des us et coutumes anglo-saxon et dans la suite logique de la langue de Shakespeare privée de l’ « ing » depuis quelques années déjà, sur décision du monarque élu et de ses sbires, aux onomatopées plus nombreuses que les mots, même mal articulés. Et puis la pluie, fine, sale, acide, et le vent, froid ou chaud, toujours violent, et la nuit blafarde sans étoiles, ou les jours perpétuellement sombres et gris depuis les restrictions d’énergie, les villes bouclées, les immeubles trop hauts, trop serrés, la pollution au mauvais charbon. Ici, au bar, toujours la même rengaine. Un verre pour la poussière avant même le suivant pour la soif, puis les autres pour le dégoût. Trop chers au rade, donc inaccessibles pour la grande majorité pourtant laborieuse, épuisée et même désespérée, depuis la mort du crédit et par conséquent la fin de la consommation reine, drame du cafetier en deux actes intimement liés.
Entrée d’un nouveau venu, à la mine passablement morne, accueilli d’un « bsoir » sans conviction du maître des lieux. Pas de réponse, juste un geste pour un demi de bière pression fraîche et dorée sur un set en carton crasseux.
Claquement d’un « sale temps » du premier client en guise de libération de la parole, d’invitation au dialogue, à l’échange, à la sympathie, à l’entraide peut-être.
—  Temps de merde pour une sale époque.
—  Un monde pourtant parfait, avec du travail pour tous non ?
—  Du travail de fourmi autours de machines bruyantes, puantes et impuissantes sans leurs chargeurs et les gars de la maintenance, moins coûteux que des robots programmés ou téléguidés, et surtout asservis et occupés le plus clair de leur temps au nom de leur survie et de la compétitivité de leur firme.
—  Tous ces mots après seulement quelques gorgées. Chapeau ! Enchanté ! Gilles, pour les amis.
—  Fred. Désolé, trop sur la patate ce soir. Surtout à cause de ma femme.
—  Ah les femmes ! Soucis et compagnie. Éternel fardeau. Avec ou sans, toujours des problèmes.
—  Trêve de clichés ! Juste un différent, une méprise entre sexe et amour, trop de non-dits et un ras-le bol à propos de tout de ma part. Alors ce soir, espoir de vérité au fond d’un verre.
—  Ou au cul d’une bouteille.
—  Pourquoi pas ! Avec une longue soirée devant soi, pour une remontée du Mékong, un voyage en Espagne, plus loin que La Bourboule en tout cas.
—  Un film inoubliable !
—  Oui, mais inconnu du plus grand nombre.
—  Comme tant d’autres œuvres jugées périmées.
—  Comme tant de livres délaissés.
—  Comme tant de mots interdits d’usage.
—  Quelle importance pour la communication entre gens comme nous ?
—  Oui, mais, les autres ? Mes élèves par exemple.
—  Prof ?
—  De français, enfin, du français d’aujourd’hui, sans verbe.
—  Quid de la culture ?
—  Sans verbe !
—  De la réflexion, de son identité, de la pensée ?
—  Sans verbe !
—  Et l’action ?
—  Sans verbe !
—  Mais les sentiments ?
—  Sans verbe !
—  L’amour ?
—  Sans verbe, sans verbe, sans verbe ! Quoi de plus inutile qu’un verbe ? Quoi de plus dangereux que Le verbe ? Le niveau zéro, c’est le sans verbe intégral !
—  Oui mais, et vous ? Dans votre travail ?
—  Pour moi, comme pour vous finalement, grâce à notre propension pour l’adaptation, la richesse de notre vocabulaire acquis dans l’ancien temps, et l’usage quotidien de nombreux mots pourtant disparus de la circulation. Pour le riche, le puissant, l’élite, non soumis au détecteur pour cause de hautes responsabilités non compatibles avec la règle du sans verbe, vive le privilège d’une langue encore évoluée. Enfin, sans verbe pour les masses, vive la tranquillité, la jouissance sans peur de l’insoumission, de la révolte, de la violence des miséreux condamnés au silence, et au travail sans questions inutiles. Et puis, quelle facilité pour les ordres donnés par bribe de quelques mots : « Au travail », « Fin du déjeuner », « Pause toutes les quatre heures et pas de pipi entre-temps »
—  Et la Littérature ?
—  Finement recomposée chaque année à l’Académie Balzac au prestigieux château de Mellac, depuis l’effondrement de la Coupole de la grande Dame du quai Conti sur quarante vieux cons, par des auteurs élus sur Facebook condamnés au… dessin, car bientôt, par défi, plus de lettres, avec ou sans majuscules. Au grand dam d’ailleurs des éditeurs organisateurs l’année dernière lors de la révélation de l’ouvrage primé par les internautes et le jury : un herbier. Puis, dans le même ordre d’idée, libération de la musique via la suppression des notes, le règne des percussions et le big mix électronique à la David Ghetta. Pourquoi pas aussi la peinture sans pinceau, comme l’homme des cavernes, et la sculpture sans burin, juste le marteau, dix fois plus lourd et avec le bec crochu…
—  Tout de même, impossible de…
—  Sans verbe, sans verbe ! Sinon, sans vous, voilà tout !
—  Sans verbe, mais pas sans verre. La même patron !
Tournée sur tournée pour les deux hommes grisés d’une simili-liberté acquise par synergie intellectuelle. Danse autour des verres, musique des mots lors des toasts, escalade de l’audace, vertiges de l’alcool pour un monde repeint à neuf éblouissant à la faveur d’un regain de soleil salvateur.
—  Ah Fred, l’infaillibilité des détecteurs, un mythe ! Trop de significations possibles pour une même suite de phonèmes, la preuve par le rébus. L’ordure par exemple.
—  Sans conteste.
—  Le rompu…
—  … mais la bécasse.
—  À l’impasse…
—  … et au poêle à bois.
—  La boucherie…
—  … et la ristourne.
—  Les roupettes…
— … et le pédiment.
—  Oh oui, le contrepet maintenant ! La galipette !
—  L’abonné.
—  Rue de la paix.
—  Aux berges de Vendée.
—  Deux carrioles sans mulets.
—  À pieds par la Chine.
—  Des rebords à mes épaulettes !
—  Sans verbe à Gilles cette fois sacrément Lys.
—  Merci pour cette excellente trouvaille personnalisée, un paradoxisme de surcroît.
—  Alors, comme le Bourgeois, malgré moi.
—  Le Médecin plutôt.
—  Relativement à la prose, monsieur le grivois, chacun ses attributions. Ah, le paradoxisme, mot inconnu dans mon bataillon…
—  Et l’anacoluthe ?

Déclenchement de l’alarme du détecteur.
—  Non !
—  Saleté de machine analphabète !

Mais, dans ce monde déshumanisé, aucune contestation possible contre une machine autorisée au jugement automatique par la validation d’un pouvoir pseudo-sécuritaire. Entrée en lice de la milice. Immobilisation de Fred, ceinturé, contre le mur du fond. Neutralisation de Gilles, menotté puis traîné au sol vers la sortie.

—  Une petite dernière ?
—  Une bonne alors !
—  Une histoire de trousse-pet.

Alors, à tue-tête et au pied levé pour une magistrale sortie.
—  Et une histoire de conscrit ! À la revoyure, mon ami !


Publié le 12 mai 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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