Le dernier film (par Daph Nobody)


1

La météorite se rapprochait, inexorablement. Toutes les radios et les télévisions étaient focalisées sur elle et bombardaient les tympans de scénarios catastrophistes répétitifs, dont les variations étaient rares, et ne tendaient qu’à accroître la tension ambiante heure après heure. Les dernières tentatives coordonnées des États-Unis avec la Russie, l’Iran et Israël pour la détruire au moyen de charges nucléaires, s’étaient soldées d’autant d’échecs. Les images avaient été retransmises en direct par les caméras de la Station Spatiale Internationale. À l’impact, on avait eu l’impression de voir de vulgaires pétards Red Devil M-1000 Firecrackers éclater sur une montagne.
« Évidemment, marmonna Daniel Weds, en quittant son bureau du Centre de Recherche Aérospatiale. Qu’est-ce qu’ils espéraient ? Une météorite qui fait deux fois la taille de la Terre, ce ne sont pas 300 bombes atomiques à la con qui vont en faire de la farine ! »
La météorite avait dévié au fil des explosions, mais pas assez pour éviter l’axe de la planète bleue. Au final, elle n’avait fait que pivoter légèrement sur elle-même, et à présent sa surface d’impact était même plus grande encore qu’elle ne l’était avant le bombardement. Le fiasco était cuisant, pour cette première collaboration internationale qui, d’un commun accord « provisoire », avait fait abstraction de tous les conflits et différends en cours entre les États, et avait prouvé que toutes les technologies et nations réunies ne faisaient pas le poids face au cosmos.
Daniel songea qu’Harry l’avait dans le cul avec sa nouvelle résidence secondaire qu’il venait à peine de finir de retaper de fond en comble, et cette idée le fit partir sur un fou-rire qui l’accompagna durant toute la descente des trente étages en ascenseur, et au passage de tous les portails de sécurité du rez-de-chaussée. Les gardiens postés à l’entrée crurent qu’il était devenu fou et se dévisagèrent avec méfiance, ne manquant pas de poser une main sur leur holster, au cas où.
« Pourquoi vous restez là, les mecs ? Vous croyez que quelqu’un va encore vous payer un salaire ??? Dans moins de vingt-quatre heures cette putain de planète ne sera plus qu’un nuage de poussière, alors de quoi vous avez peur en n’osant pas quitter votre poste ??? D’un licenciement posthume ??? Rentrez chez vous, et serrez votre famille dans vos bras jusqu’au bout ! C’est la seule chose à faire ! Vous ne comprenez donc rien ? Il n’y a plus de sécurité... il n’y a plus de protocole... il n’y a plus de ’à demain, Monsieur Weds’ ! Maintenant, c’est chacun pour soi ! ».
D’un coup, son fou-rire se transforma en larmes. Il fut pris d’une crise d’hystérie, chialant comme un gosse qui avait perdu son doudou. Tandis qu’il traversait le gigantesque parking aux trois-quarts déserté, il arracha son badge nominatif et le balança sur le pare-brise de la Cadillac Elmiraj de son supérieur Bob Fensher, sortit son portefeuille et l’envoya valser dans les frondaisons d’un des cinquante arbres qui avaient été plantés sur cette esplanade de béton soi-disant par souci écologique. Il explosa son attaché-case sur un autre tronc vingt mètres plus loin, et regarda tous les documents qu’il contenait – aucun dossier n’est plus confidentiel, mon vieux, on va tous crever dans moins d’un tour d’horloge et plus personne n’en a plus rien à foutre des secrets d’État ! – s’envoler à la brise torride qui balayait la ville, le continent, la planète tout entière depuis quelques jours, en raison des forces gravitationnelles qui s’étaient accentuées sous l’effet d’aimantation de la météorite. L’air était de plus en plus torride. La température avait encore grimpé de trois degrés depuis la veille – 42°, et l’ombre ne changeait pas grand-chose. Les rues étaient de plus en plus vides en journée. Les courageux qui affrontaient la touffeur n’étaient autres que des dingues ou des inconscients. On ramassait les morts dans des camions-poubelles, et les cimetières n’octroyaient plus qu’une place dans d’immenses fosses communes. Entre les vieux qui mouraient à cause de la chaleur, les gens qui se suicidaient de peur de souffrir brûlés vifs lors de l’impact de la météorite, et ceux qui s’entre-tuaient dans l’assouvissement de vieilles vengeances sorties d’hibernation, les morts défilaient comme des boîtes de conserve sur les tapis roulants des usines.
Daniel ôta son veston et en revêtit une poubelle cent mètres après la sortie du parking, sur l’avenue qui longeait l’enceinte du gigantesque bâtiment. Puis ce fut au tour de sa chemise d’aller décorer une boîte aux lettres sur pied. À présent torse-nu sur le pavé, il n’était plus le même homme. Il sortit de sa poche son téléphone portable et sélectionna le numéro de Sarah.
― Allô, chérie ? Je voulais juste te dire que... ça fait au moins six ans que vivre avec toi est un enfer au quotidien. T’épouser était la pire décision que j’aie jamais prise ! Alors va te faire foutre. Je ne rentrerai pas ce soir. Tu m’excuseras, on n’a plus le temps de divorcer. Mais le cœur y est !
Il coupa la communication sans lui laisser le temps de répondre. De toute manière, elle ne devait même plus être en état de répondre ; il devinait aisément sa gueule hébétée de midinette tombée de la dernière pluie. Elle pleurerait un bon coup, s’enverrait une demi-carafe de café, puis appellerait sa mère, son frère, et toute sa marmaille de cousins et cousines pour leur apprendre la nouvelle, et elle serait probablement encore pendue au téléphone à raconter des saloperies sur lui quand la météorite percuterait la Terre. C’était ça, Sarah ! Une gueule liftée, sans aucun discernement ni aucun sens des priorités. Cette pute de luxe, qui lui coûtait les deux-tiers de son salaire avec ses caprices de star, n’avait même pas été foutue de lui pondre un gosse. À la réflexion, il n’avait fait qu’épouser un aspirateur à pognon.
Il éteignit son portable, ouvrit le compartiment arrière, délogea la batterie, préleva la carte à puce... qu’il avala avec le peu de salive qu’il lui restait dans cette canicule qui l’avait happé comme la gueule d’une baleine à la sortie du bâtiment entièrement sous air conditionné.
Il réfléchit. Une bonne douche, voilà ce dont il avait besoin ! Une vraie bonne douche, la meilleure douche de toute sa putain de vie !
Il hésita à revenir sur le parking pour prendre sa voiture, mais finalement porta son dévolu sur un 4x4 Laramie Dually garé vingt mètres plus loin. Du temps où il était étudiant, plus d’une fois avec ses inséparables compères guindailleurs ils avaient chouré une bagnole pour aller faire une virée avant de l’abandonner dans un terrain vague, et il se demanda s’il était encore capable de faire démarrer un véhicule en traficotant les fils du contact. Il brisa la vitre de la portière en y lançant son portable de toutes ses forces, et grimpa dans le véhicule sans même se préoccuper de l’alarme qui s’était déclenchée. Il ne lui fallut pas plus d’une minute pour entendre rugir le bolide, ce qui lui arracha un « Ha ! Ha ! » de triomphe adolescent. Roulez, jeunesse !
Par chance, l’alarme se tut au démarrage.
Il rétrograda et emboutit l’avant d’un coupé sport, puis repartit en marche avant et renversa deux motos garées côte à côte, comme de vulgaires quilles. Après quoi il donna un brusque coup de volant sur la gauche et s’engagea sur la voie de circulation. Il brûla deux feux rouges – personne pour l’arrêter – et éprouva gaillardement les limites du compteur de vitesse. Il roula pendant cinq kilomètres avant d’apercevoir enfin ce qu’il cherchait : une bouche d’incendie. Rouge et brillante, comme neuve.
Il fonça sur elle et l’arracha du sol en la percutant, tandis que la calandre du véhicule se concavait dans un crissement atroce. La tête de Daniel fut projetée en avant au choc, et son front heurta violemment le volant, le laissant inconscient pendant... un temps incertain. Lorsqu’il reprit connaissance, un énorme geyser d’eau s’élevait à plusieurs mètres et arrosait la chaussée dans un large périmètre.
Daniel sentait le sang couler de son front et de ses narines jusque sur son torse. Dans un étourdissement éthylique, la vue brouillée par le sang qui s’était infiltré dans ses yeux – ça brûlait comme de l’acide –, il descendit du véhicule et zigzagua jusqu’au milieu de la chaussée. Il s’arrêta à un point où la chute d’eau était la plus importante. Voilà ! il l’avait, sa douche. Gratuite, en plus ! Offerte par la municipalité ! Ha ! Ha !
Il s’enracina sous la cascade d’eau et s’offrit le plus beau massage-décrassage de son existence, à ciel ouvert. Ça valait presque le jacuzzi des hôtels de luxe où il séjournait quand il était en déplacement, payés par le budget de l’aérospatiale américaine.
Quelques badauds s’étaient hasardés hors de leur maison pour assister – comme à un spectacle – à une nouvelle occurrence de cette folie qui avait gagné la population depuis qu’avait été formulée plus qu’explicitement l’annonce de l’approche de la météorite qui portait en son cœur de roc la fin de toute la civilisation humaine.
Sur le sol, des ruisseaux de sang se frayaient un chemin dans la mare d’eau grandissante, et Daniel regarda son propre sang se barrer, non sans un certain amusement. Ce fut d’ailleurs la dernière chose qu’il vit, et inspiré par ce mélange de fluides, il se dit que si c’était à refaire il serait chimiste.
Il s’évanouit tout en repensant à ce kit du parfait petit chimiste que son père lui avait offert pour ses douze ans, et comme la seule fois où il avait touché au LSD, sa vision fut bombardée de flashes de toutes les couleurs. Puis il sombra dans un puits noir sans fond.

2

Rudy Abels avait passé la nuit dans l’arrière-boutique du garage Higgins&Boyle – deux types qu’il avait connus derrière les barreaux et qui lui étaient redevables pour un approvisionnement régulier en cigarettes au mitard pendant cinq semaines à ses risques et périls –, et n’avait quitté les lieux que lorsque Richie Stamino, le nouveau stagiaire, était venu ouvrir la boutique de pièces détachées.
― Ça marche encore, les affaires, malgré... cette merde ?
― Ouais, ouais. À croire qu’les gens veulent crever avec une bagnole en parfait état d’marche. Faut pas chercher à comprendre. Faut prendre c’qui s’présente.
― Et tu continues à te faire payer ?
― Ben, moi j’suis croyant, m’sieur. Et j’me dis qu’si jamais Dieu débarque pour ressusciter les morts et qu’on a l’droit d’emporter son dernier salaire, au moins au paradis j’aurai d’quoi m’payer des ailes.
Rudy eut du mal à savoir si le jeune homme avait dit ça sur le ton de la rigolade, ou s’il y croyait vraiment. Malgré son sérieux apparent, ce qu’il venait de dire frisait tellement le loufoque...
Rudy enfila une casquette tachée de suie au logo de l’établissement, des lunettes fumées, et s’enfuit par le réseau de ruelles à l’arrière du garage, pour rejoindre le centre commercial. Il regarda autour de lui, cherchant des affichettes avec sa photo et marquées du célèbre WANTED, mais il ne vit rien de tel. De toute évidence, qui en avait encore quelque chose à battre d’un type qui s’évade de prison à la veille de la fin du monde ? Personne... excepté ce bon vieux Dwayne Darabont ! Ce type voulait sa peau depuis toujours, et s’il pouvait encore l’avoir au moment même de l’impact de la météorite, genre le prendre en « flagrant délit », il ne s’en priverait pas. Par principe. Par fierté. Par vanité. Dix ans d’attente et de fantasme de justicier, ça valait ça.
Pas de Dwayne en vue.
Du moins, pas encore.
Rudy repéra une pharmacie encore ouverte au milieu d’une dizaine de commerces qui avaient fermé pour de bon ; la plupart avaient été vandalisés et cambriolés. Il traversa la rue, et passa les portes coulissantes de la pharmacie. Il fut assailli par une forte odeur d’antiseptique. Une pharmacienne était en train de désinfecter la main d’un enfant qui s’était apparemment blessé en tombant de son vélo. La femme à côté de lui devait être sa mère, et elle n’avait rien trouvé de mieux que de lui asséner reproche sur reproche par rapport à sa chute.
Un homme en blouse blanche vint à la rencontre de Rudy.
― Je peux vous aider, monsieur ?
― Je peux faire un tour dans les shampoings ?
― Mais certainement, fit l’homme, et à partir de là il ne le quitta plus des yeux.
Rudy traînailla dans les rayons de produits hygiéniques, ramassant ici et là un flacon pour le reposer quelques secondes plus tard après avoir feint d’en lire la composition... Il ne voulait pas risquer de blesser l’enfant, il avait encore une morale. Les autres, il s’en fichait éperdument.
Eh oui, mon vieux, même à la veille de la fin du monde, faut conserver son éthique !
La main de l’enfant fut enveloppée dans un pansement qui n’en finissait plus d’être déroulé d’une petite bobine en plastique – tu vas l’envelopper de pied en cap comme l’Homme Invisible ou quoi ??? –, ensuite la mère insista pendant trente interminables secondes pour payer malgré le refus de la jeune femme en blouse blanche, ENFIN les deux débarrassèrent le plancher. Aussitôt les portes coulissantes refermées, Rudy brandit son flingue et le tendit en direction du type.
― Mais qu’est-ce que vous faites ??? Vous n’êtes donc pas au courant de ce qu’il se passe ??? s’exclama l’homme en levant les mains à hauteur de ses épaules.
― Je sais, ça peut paraître absurde, mais c’est comme ça. La caisse, et magnez-vous !
― Si vous voulez. Claire, donnez-lui tout ce qu’il reste dans la caisse-enregistreuse... Sachez qu’il n’y a presque rien, nous n’avons plus demandé aux clients de payer depuis plusieurs jours, étant donné les circonstances. Nous avons décidé de continuer à servir les gens par pure éthique professionnelle.
― Vous pourriez au moins respecter ça, espèce de porc !!! lui gerba la jeune femme avec sur le visage le plus profond dégoût.
Elle fixa Rudy avec rage, puis ses traits se mirent à trembler, et l’instant d’après elle éclatait en sanglots.
― C’est vraiment injuste ! Je ne veux pas mourir.
L’homme en blouse blanche vint près d’elle et la prit dans ses bras.
― Allons, Claire, calmez-vous, tout va bien se passer.
― Vous dites n’importe quoi ! Cette vie est merdique ! Vous avez cinquante ans, vous êtes marié, vous avez des enfants, des petits-enfants, moi j’ai passé toute ma vie à étudier à l’université, et je n’aurai même pas la chance de fonder une f...
― On se dépêche ! relança Rudy, faisant cliqueter le cran de sûreté de son arme.
L’homme en blouse blanche relâcha la jeune femme, fusilla l’intrus du regard, puis ouvrit le tiroir-caisse, en sortit le compartiment en plastique rigide où étaient rangées les pièces de monnaie par ordre de grandeur et le déposa sur le comptoir.
― Prenez tout et allez-vous-en. Désolé, nous n’avons plus de billets.
― Pas besoin de billets, c’est votre monnaie qui m’intéresse !
L’homme en blouse blanche ne cacha pas son étonnement.
Rudy s’approcha du comptoir et ramassa toutes les pièces de dix cents dans la caisse. Il devait y en avoir une trentaine.
― C’est tout ce que vous avez en pièces de dix cents ?
L’homme en blouse blanche fut plus inquiet encore que si le type leur avait demandé d’ouvrir le coffre pour avoir de plus gros billets.
― Fouillez vos poches... tous les deux !
Les deux employés se dévisagèrent, puis l’homme sortit son portefeuille de la poche du pantalon noir qu’il portait en dessous de sa blouse blanche. Il répandit la monnaie sur le comptoir, et Rudy en préleva toutes les pièces de dix cents ; il laissa le reste.
― À vous ! fit-il à la jeune femme.
― Mon argent est dans mon casier dans l’arrière-boutique.
― Allez le chercher, faites vite ! Et pas d’entourloupe, sinon je fais sauter la cervelle à votre collègue !
Pas de doute, avec un type qui était prêt à faire sauter des cervelles pour des pièces de dix cents, il y avait largement de quoi s’inquiéter.
La jeune femme disparut pendant trente secondes à tout casser – Rudy l’entendit ouvrir un casier nerveusement et en sortir quelque chose. Puis elle revint avec un sac de cuir rouge. Elle en fouilla le contenu de deux mains tremblantes, jusqu’à en extraire un porte-monnaie démesurément large en peau de serpent. Elle fit tomber son contenu sur le comptoir – deux-trois menus billets pliés en quatre, et de la petite monnaie en quantité. Une fois encore, Rudy en préleva toutes les pièces de 10 cents sans toucher au reste. Puis il dévisagea les deux et eut un haussement d’épaules.
― Bon, ben, voilà. Désolé d’avoir dû le faire de manière un peu rude, mais si je l’avais quémandé gentiment, vous auriez sûrement refusé. Ne me demandez pas pourquoi je fais ça, ce serait trop long à vous expliquer. Mais je vous assure que je n’ai pas le choix. Je sais qu’on a toujours une image exécrable des types qui ont fait de la taule, mais croyez-moi, si j’avais pu, j’aurais fait des choses bien dans ma vie.
Rudy rangea son arme et s’apprêtait à partir... quand les portes coulissantes de l’officine s’ouvrirent. Un homme en tenue de shérif fit son entrée, arme au poing.
― Où tu vas, comme ça, Abels ? Tu vois, j’ai toujours dit que j’avais un instinct de loup. Il y a mille endroits où tu aurais pu te trouver en ce moment, mais moi j’étais sûr que je te pincerais ici même ! Si ça c’est pas du flair, mon gars, alors je ne m’appelle pas Dwayne Darabont !
Les deux employés levèrent à nouveau les mains, se méfiant curieusement autant du flic que du braqueur. La jeune femme se colla à son collègue, terrorisée.
― Laisse-moi partir, Dwayne ! Je dois faire quelque chose de très important avant le grand cataclysme.
― Fais pas le con, Abels. T’as déjà causé assez de dégâts comme ça depuis que t’es gamin. Tu crois pas que ça suffit ? À la veille du Jugement dernier, t’as pas peur de la colère de Dieu ? Il n’est pas trop tard pour te racheter.
Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à parler de Dieu depuis ce matin ??? se demanda Rudy. Le monde est devenu une gigantesque secte ou quoi ???
― Écoute, Dwayne, je sais que toi et moi on n’est pas du même côté du parloir. Mais je te jure que cette fois, il faut que tu me fasses confiance. C’est pas du tout ce que tu crois.
― Et qu’est-ce que je crois ?
L’homme en blouse blanche intervint alors, comme prenant la défense de Rudy.
― Il ne nous a emprunté que des pièces de dix cents.
Darabont releva les sourcils.
― Regardez, poursuivit l’homme en lui montrant le tiroir-caisse, il a laissé tout le reste. Il était en train de s’en aller quand vous êtes arrivé.
― Des pièces de dix cents ??? T’es tombé aussi bas, Abels ??? Qu’est-ce qu’il t’arrive, je te reconnais plus. T’étais plutôt du genre à aimer les gros billets, non ?
― C’est pas pour moi, Dwayne. Faut que tu me croies sur parole. Attends, je vais te prouver ma bonne foi.
Rudy ressortit son arme – aussitôt Darabont pointa la sienne dans sa direction, prêt à tirer – et la déposa doucement sur le sol, avant de reculer de trois pas en tenant les mains légèrement levées.
― Je n’ai aucune autre arme, promis juré.
Darabont fronça les sourcils. Il s’avança précautionneusement, s’attendant à un tour de cochon de la part de Rudy. Il ramassa l’arme et la rangea dans sa ceinture, sans quitter ce dernier des yeux.
― À quoi tu joues ? T’es devenu fou à force de séjours en cabane ou quoi ?
― J’ai besoin que tu m’aides, Dwayne.
― Que moi je t’aide ???
Darabont éclata de rire.
― Elle est bien bonne, celle-là ! T’aider à quoi, à retrouver le chemin de ta cellule ??? Mais avec le plus grand plaisir, mon cher !
― Il faut que tu me conduises quelque part. Je ne peux pas t’expliquer, mais il faut faire vite !
Il y avait à présent dans l’expression du visage de Rudy de la supplication. Plus aucune trace d’hostilité. Au point que Darabont baissa son arme et que les employés eux aussi baissèrent les bras. L’ambiance dans l’officine avait changé d’un seul coup.
― Bon, d’accord, abdiqua Darabont. Je suis peut-être en train de faire la plus grosse connerie de ma vie. Mais t’as l’air différent que d’habitude. Alors... où veux-tu que je te conduise ?
― Je t’indiquerai le chemin quand nous serons dans ta voiture.

* * *

Ils roulèrent jusqu’aux quartiers populaires où Darabont avait l’habitude de patrouiller la nuit en chasse de dealers, cambrioleurs et gangs en faction. C’était là que Rudy Abels avait vu le jour. Darabont lui accordait volontiers que, lorsqu’on naît dans un quartier pareil, rester dans le droit chemin relève du prodige.
Rudy les guida jusque dans une venelle bordée de jardins grillagés, au bout de laquelle se dressait un petit pavillon des années soixante, peint en blanc avec des fenêtres et portes bleues et un grand saule pleureur qui occupait les deux-tiers du jardin.
― C’est pas ici qu’habite ta sœur, Abels ?
― Tout juste, oui.
Darabont gara la voiture en face de l’allée frontale, et les deux hommes marchèrent côte à côte jusqu’au huis. Rudy appuya sur le bouton de sonnette, et un doux carillon se fit entendre – avant ça, la sonnette était un buzz très agaçant, mais Michael, son beau-frère, le roi des bricoleurs, l’avait remplacé par ce carillon.
La porte s’ouvrit et Mary apparut, plus chétive que jamais, dans son habituelle robe blanc cassé à peine relevée de sa mélancolie par une broche en forme de papillon jaune et vert. Elle adressa à Rudy un sourire triste.
― Je suis content que tu sois là. Je pensais que tu étais encore...
― Disons que j’ai eu une permission, l’interrompit Rudy pour l’empêcher de prononcer le mot « prison » qui aurait gâché l’instant ; il échangea un regard de connivence avec Darabont. Je te présente un de mes amis : Dwayne. Il a eu l’amabilité de m’accompagner en voiture jusqu’ici.
Darabont souleva son chapeau.
― Mes hommages, madame.
― Bonjour, dit poliment Mary, avec un petit signe de tête de femme soumise ; sa nature docile l’avait faite tomber sur les pires salopards avant d’avoir rencontré Michael, qui était laid comme un poux mais bon comme un ange.
― Est-ce qu’Ivy est là ? Enfin, je veux dire... elle va bien ? Elle est en état de me... de nous recevoir ?
― Ça va. Elle était fiévreuse hier, mais elle a pu manger ce matin et elle est plus fraîche depuis tout à l’heure. Tu lui manques beaucoup, elle me demande chaque jour de tes nouvelles et je ne sais plus quoi inventer pour expliquer que...
― Peu importe le passé, Mary. L’important c’est que je sois là maintenant.
Et il la serra tendrement dans ses bras. Sa petite sœur adorée. Sans elle, il se serait déjà flingué, pour sûr. Sans elle et sans sa petite Ivy, la nièce rêvée pour un homme comme lui, que le destin avait privé d’enfance, et qui aujourd’hui lui permettait de connaître une enfance grâce à cette fillette apparue comme par magie... ou presque.
Ils montèrent à l’étage, jusqu’à une pièce attenante à la salle de bains.
― On a déménagé sa chambre à côté de la salle de bains. Elle dit que les bruits de l’eau la rassurent et l’apaisent.
Les deux hommes entrèrent dans une chambre d’enfant, aux murs décorés d’images de fées et de vues du cosmos. Sur une étagère étaient alignées des poupées Barbie et toutes sortes de peluches d’animaux exotiques.
La petite Ivy était couchée sur un lit aux couvertures roses ourlées de dentelles, et dormait profondément. À son crâne rasé et ses cernes sous les yeux, Darabont déduisit qu’elle devait être malade d’un cancer ou de quelque autre affection lourde qui exigeait un traitement chimiothérapique.
La fillette avait les yeux fermés et ne s’était rendue compte de rien. Les deux hommes se rapprochèrent silencieusement du lit. Rudy saisit au passage un petit éléphanteau en peluche et chatouilla les narines de l’enfant du bout de la trompe.
La fillette éternua et rouvrit les yeux. Quand elle aperçut son oncle, un sourire comme seuls peuvent en afficher les enfants illumina son visage.
― Rudy !
― Mon trésor.
Il la serra contre lui, et elle referma elle aussi ses petits bras autour de l’homme.
― Serre-moi fort, le plus fort que tu peux.
Elle l’étreignit en mettant à contribution tous les petits muscles de ses bras, ce qui lui soutira une grimace et un grognement dévoilant quelques dents manquantes.
― Je te présente mon ami Dwayne. C’est un très brave monsieur, il va falloir être très gentille avec lui.
― Bonjour, monsieur. Je m’appelle Ivy, et j’ai huit ans.
― Et moi, c’est Dwayne Darabont. J’ai cinquante ans et je suis le shérif de cette ville. Et je suis très honoré de faire la connaissance d’une adorable petite fille comme toi. Nous allons être de très bons amis, tous les deux, tu veux bien ?
La petite fille fut impressionnée par l’étoile de shérif épinglée à la poitrine de son veston de cuir.
Rudy se redressa et alla chercher sur l’étagère à jouets une boîte à musique en forme de juke-box, munie d’une fente latérale où il fallait glisser une pièce de dix cents pour avoir droit à une chanson. À l’intérieur était contenu un disque dur avec une centaine de vieux hits de rock. Il brancha le petit appareil à une prise jouxtant la table de chevet.
― T’as pas envie qu’on se fasse une soirée rock ’n roll, tous les trois... tous les quatre ? rectifia-t-il en avisant sa sœur qui se tenait dans l’encadrement de la porte.
― Le problème, fit la fillette, c’est que je n’ai presque pas de pièces de dix cents. Il faut chaque fois dévisser le compartiment pour les reprendre, maman n’y arrive pas, c’est trop dur à dévisser, et papa n’a pas toujours le temps.
― Pas besoin, dit Rudy, j’ai apporté...
Et il répandit sur le lit tout le stock de pièces de dix cents qu’il avait récolté à la pharmacie. Il devait y en avoir une soixantaine. À raison d’une chanson par pièce...
― Avec ça, on peut faire la fête jusqu’à pas d’heure !
La fillette bondit de joie et embrassa Rudy. Elle insista pour embrasser aussi Darabont, qui détourna la tête pour dissimuler des larmes qui narguaient ses yeux.
Il croisa par inadvertance le regard de Rudy, et lui envoya par télépathie : Toi, si on se retrouve dans le prochain monde, je veux que tu sois mon frère jumeau !
― À toi l’honneur, gente dame ! fit Rudy en tendant à la fillette une piécette de dix cents.
La première pièce de monnaie fut glissée dans la fente du juke-box miniature, Ivy appuya ensuite sur le bouton PLAY, et Bill Haley galvanisa une foule invisible qui applaudissait à tout rompre dans les petits baffles latéraux. Ivy retrouva une énergie qu’elle n’avait plus depuis des semaines, quitta ses draps et se mit à danser avec Rudy, puis avec Darabont, sous le regard ému aux larmes de Mary.
Et tout en tâchant de profiter pleinement de l’instant, les deux hommes songèrent en même temps : putain de fin du monde... c’est vrai ce qu’on dit, les mauvais films ont la fâcheuse particularité de se terminer juste au moment où ils deviennent enfin intéressants...
Les chansons d’un autre temps s’enchaînèrent. Mary prépara une Apple pie qu’ils dégustèrent tous ensemble. Michael les rejoignit une heure plus tard. Et pris dans la liesse, aucun d’eux n’aurait le temps de se rendre compte de l’impact de la météorite à la nuit tombée...

3

Iris et Jack ressortirent du cinéma, et réalisèrent qu’ils étaient les derniers spectateurs. Le cinéma « Les Enfants du paradis », dont le nom avait été inspiré par un vieux film français que personne ici n’avait jamais vu, ne comprenait qu’une seule salle, mais elle était parfaitement rentabilisée.
Le projectionniste, un vieil homme du nom d’Albert Torrent, interpella les deux enfants tandis qu’ils se dirigeaient vers la sortie surplombée d’une lumière verte.
― Salut, les mômes ! C’était un plaisir de projeter mon dernier film pour vous deux. Je vais vous confier quelque chose : je n’aurais pas voulu d’autres gugusses dans ma salle cet après-midi. Vous êtes mes spectateurs préférés.
― Vous ne projetez pas de film ce soir ?
― Non, ce soir je projette de retourner auprès de ma vieille mère qui réside dans une maison de repos. Je ne veux pas qu’elle soit seule au moment où... enfin, on se comprend. (Son visage s’assombrit.) Et je ne veux pas être seul moi non plus.
― Nous, on a décidé de rester ensemble jusqu’au bout.
― Alors, que tout aille bien, les p’tits gars. Que ça se passe vite et sans douleur. C’est tout ce que le vieil Albert Torrent vous souhaite du haut de ses soixante-dix printemps.
L’homme souleva son béret d’un geste tout élégance, puis ferma à clef la cabine de projection, comme s’il devait encore protéger le matériel et les bobines de films d’éventuels cambrioleurs.
― Dites, Albert, demanda Iris, est-ce qu’on peut rester dans le cinéma ?
Le vieil homme dévisagea avec étonnement la jeune fille. Il l’avait connue alors qu’elle n’avait que six ans et qu’elle venait voir des comédies avec ses parents. Et aujourd’hui, c’était une jolie jeune fille de douze ans, dont les rondeurs naissantes prédisaient une femme séduisante... qu’elle n’aurait pas le temps de devenir. C’est peut-être mieux comme ça, on évitera des suicides d’amoureux éconduits, se dit le vieil homme sans illusions. Toutes des salopes une fois qu’elles grandissent...
― Si vous voulez. Mais vous allez y faire quoi ?
― Rien. Il n’y a plus rien à faire. Mais c’est l’endroit qu’on préfère de tous les endroits de la Terre.
― Là-dessus, je ne peux pas vous contredire, c’est le meilleur endroit qui existe au monde !
Le vieil homme leur tendit alors les clefs du bâtiment.
― Je vous fais confiance. Fermez derrière-moi, et barricadez-vous. Parce que ça va être la folie, là-dehors. On a libéré la plupart des détenus, et tous les pervers du coin sont en chasse. Protégez-vous, les mômes. Et terminez en beauté !
Albert Torrent leur adressa le salut militaire, puis leur tourna le dos et franchit les portes vitrées partiellement opacifiées par des affiches de vieux films avec Errol Flynn, Charlie Chaplin et Gloria Swanson. Les deux enfants regardèrent le vieil homme s’éloigner jusqu’à disparaître à l’angle d’une rue sécante ; il avait la démarche d’un loup qui repart bredouille de la chasse. Et ils ne le revirent jamais plus.
Jack ferma les quatre portes vitrées à double tour, et les deux enfants se retrouvèrent seuls dans le cinéma.
― Le cinéma est à nous ! cria Iris en se mettant à sautiller sur place avec tant d’enthousiasme que les distributeurs de pop-corn et de sodas se mirent à trembler comme en un séisme.
Ils retournèrent dans la salle et jouèrent à se courir derrière parmi les rangées de sièges, puis à se cacher, à se trouver et à s’embrasser. Ils montèrent sur la scène et promenèrent leurs doigts sur le grand écran, comme si ç’avait été quelque chose de magique, alors que ce n’était que du papier. Puis ils se prirent la main et firent face à la salle. Ils saluèrent comme à la fin d’un spectacle, se courbant et se redressant à répétition, de plus en plus vite, jusqu’à en avoir le tournis, ce qui les fit beaucoup rire alors qu’ils avaient du mal à rester debout.
Ensuite, ils parcoururent du regard les rangées de sièges vides et se remémorèrent tous les souvenirs qu’ils avaient rang par rang. Les premières fois où ils étaient venus, accompagnés de leurs parents, puis les premières fois où ils s’étaient pointés seuls, la première fois où ils s’étaient pris la main, où Iris s’était blottie contre Jack pendant une scène de western assez violente, leur premier baiser... tant de choses les rattachaient à cette salle. Tant de belles choses. Et bientôt, tout cela ne serait plus que poussière. Ils voulaient profiter jusqu’au bout de ce lieu magique. Chacun avait dit qu’il passait la soirée chez les parents de l’autre, pour pouvoir être seuls ici. Juste ensemble, loin de tous.
― Tu veux un soda ? demanda Jack.
― Je n’ai plus un sou, fit Iris.
― T’inquiète !
Jack secoua le trousseau qu’il tenait dans la main. Il avait eu bonne intuition, une des clefs ouvrait la porte du distributeur réfrigéré de boissons... et tant qu’à faire : l’autre ouvrait la grande bulle de verre compartimentée qui contenait le pop-corn salé d’un côté et celui caramélisé de l’autre. Une autre clef actionnait les vitrines derrière le comptoir, où étaient rangés les chocolats et les chips.
― Ça va être la fête !
Jack trouva de grands sacs en papier kraft sous le comptoir, et ils en remplirent deux à ras-bord de tout ce qui leur faisait envie. Puis Jack prit Iris par la main, et chacun chargé d’un sac de victuailles, ils coururent jusqu’à l’escalier qui menait au toit, où Albert Torrent grimpait chaque fois qu’il devait changer la grande affiche qui surplombait l’entrée. Ils adoraient le regarder changer l’affiche chaque samedi : ils se plantaient de l’autre côté de la rue, et ne repartaient pas avant que le vieil homme n’ait regagné le rez-de-chaussée, l’ancienne affiche froissée et tachée enroulée sous le bras comme un vieux tapis ; d’ailleurs, la plupart du temps il leur refilait l’ancienne affiche en cadeau... quand un cinéphile qui avait saisi le bon tuyau ne venait pas lui scier les côtes pour l’obtenir, en lui racontant savamment toute l’histoire de la conception de l’affiche en long et en large. C’est bon, elle est à vous, sur ce au revoir !
Ils enjambèrent le muret protecteur de la plate-forme rendue étanche par une couche de roofing qui, en raison de la forte chaleur, collait aux semelles comme du chewing-gum. Ils allèrent s’asseoir au bord du toit, se servant du muret comme dossier. Jack avait eu la sage idée de ramasser deux casquettes au logo d’un des rares films d’action à effets spéciaux qu’Albert avait consenti à projeter dans son « cinéma d’exception » – le vieux bougre détestait ces grosses machines hollywoodiennes –, moyennant une somme rondelette qui, cumulée au record d’entrées – il avait fait salle comble chaque soir pendant deux mois –, lui avait permis de rénover ses toilettes.
― Enfile ça, ce n’est pas le moment d’attraper une insolation.
Tout en commençant à grignoter leurs réserves, ils observèrent la ville qui prenait l’allure d’un mauvais jeu vidéo, où trop d’actions se passent en même temps et où on ne sait plus très bien à quoi le concepteur du jeu veut en venir. Il y avait des gens qui couraient, d’autres qui semblaient errer, mais l’un n’avait pas plus de chance que l’autre d’arriver à quoi que ce soit au bout du compte. Il y avait ceux qui s’affolaient, puis ceux qui faisaient comme si de rien n’était, cherchant à se convaincre que si l’on ferme les yeux, le croque-mitaine ne nous voit pas et reste dans le placard.
Ils observèrent l’agitation de la ville, en mangeant du pop-corn, des glaces, en buvant des sodas à s’en donner une indigestion. Ils disputèrent un concours de rots qui les fit s’esclaffer comme des fous, puis dénudèrent leurs pieds et les firent jouer comme des marionnettes. À un moment donné, leurs pieds se touchèrent avec plus d’insistance avant de s’entrelacer comme des mains. Les éclats de rire firent alors place à une parenthèse de tendresse. Ils se regardèrent longuement dans les yeux, puis leurs bouches se rapprochèrent et ils échangèrent un baiser. Ce n’était peut-être pas leur premier baiser, mais le monde avait tellement changé depuis leur premier échange amoureux que c’était comme s’ils découvraient le goût de leurs lèvres pour la première fois. Le temps sembla suspendu une fois encore.
Ils se sentaient bien ensemble, et à cet instant tous deux regrettèrent de ne pas avoir le temps de découvrir ensemble ce qu’était faire l’amour, ce qu’était une vie de couple, avoir des enfants, les voir grandir, devenir grand-père et grand-mère...
D’un coup, une explosion retentit au loin, suivie d’un champignon de feu et de fumée, les arrachant à leurs douces rêveries d’enfants s’imaginant adultes. Et dès cet instant, plus rien ne fut pareil. Le chaos s’était installé, inéluctable.
― Attends, j’ai amené un truc ! s’exclama Jack, et il plongea la main dans la poche de son pantalon pour en sortir deux paires de lunettes 3-D.
Les deux enfants chaussèrent les lunettes, et cela les fit rire à nouveau, de cette complicité pure et tendre qui peut exister entre deux enfants.
Un homme passa dans la rue, armé d’un flingue, tirant sur toutes les vitres qu’il rencontrait. D’un coup il aperçut les deux enfants et tira dans leur direction. Une balle fit sauter un éclat de pierre à quelques centimètres du mollet nu d’Iris qui sursauta en poussant un petit cri. L’homme les mit en joue à nouveau... mais pas de chance ! son barillet était vide. Le temps qu’il recharge son flingue, Jack trouva quelques briques abandonnées dans un angle de la toiture. Il en ramassa une, s’avança vers le bord du toit, visa comme il le faisait au base-ball – il était un excellent tireur, sans cette météorite en approche il aurait pu faire carrière en pro league – et lança la brique de toutes ses forces. Il fit mouche du premier coup. La brique atteignit le type en plein milieu du crâne, et il s’écroula tête en avant pour ne plus jamais se relever. Le sang forma comme une auréole autour de sa chevelure hirsute et grisonnante.
Les enfants se rassirent à leur place, mais cette fois leurs rires s’étaient évanouis. Il se lisait dans leurs yeux un mélange de peur et de tristesse. Ils prirent conscience que ce qui allait suivre n’allait pas se résumer à un show de pure fascination, mais se déploierait en un festival de tous les excès.
Néanmoins, cette parenthèse de dysphorie fut de courte durée. L’excitation du moment était plus forte. Deux forces opposées rivalisaient dans leurs cœurs.
Ils virent défiler des bonzes Tibétains qui scandaient leurs habituels Hare Krishna en faisant tintinnabuler leurs clochettes. Puis ils assistèrent à des concours de vitesse. Les gangs de la ville n’avaient rien trouvé de mieux à faire que de profiter des rues vidées par la touffeur pour reproduire la fameuse course de voitures de La Fureur de Vivre où James Dean se mesurait à Corey Allen. Des voitures s’emboutirent et prirent feu sur ce circuit improvisé ; leurs occupants, torches humaines, quand ils parvenaient à s’extirper des carcasses embouties, effectuaient une sorte de danse désordonnée au milieu de la chaussée tandis que les flammes les dévoraient, tournant sur eux-mêmes comme cherchant la sortie... avant de basculer pour se consumer à même le bitume déjà brûlant, y dessinant des fantômes de suie.
Les deux enfants assistèrent à des cambriolages, des échanges de tir, des règlements de comptes en tout genre. On aurait dit que tous les habitants avaient attendu cet instant pour faire ce qu’ils rêvaient de faire depuis toujours. Comme l’avait dit aussi bien un tueur en série qu’un peintre local célèbre : il faut poursuivre son œuvre jusqu’au bout et terminer en beauté ! L’un promit un massacre qui le hisserait dans le top 10 des criminels les plus marquants de l’Histoire des États-Unis d’Amérique, l’autre annonça la création de la toile la plus importante de sa carrière.
Peu à peu, la nuit tomba, mais ce fut un crépuscule avorté, car la noirceur ne s’installa jamais. La météorite était très proche à présent, et des débris de roche préalables, comme en escorte, venaient déjà se décomposer en pluies d’étincelles et en gigantesques serpents de lumière contre l’écran protecteur de la planète.
― Ouiiiiiii !!! crièrent les deux enfants à la vue de ces énormes cascades d’étincelles, qui faisaient rêver en dépit de ce qu’elles annonçaient.
Un débris apparemment plus important provoqua une explosion, et une boule de feu munie de tentacules tel un poulpe s’abattit en ligne droite à une centaine de kilomètres de là, produisant un nouveau champignon de feu et de fumée. Le sol trembla légèrement, et Iris s’accrocha à Jack, qui lui entoura les épaules d’un bras, tout en réajustant de la main opposée sa paire de lunettes que le séisme avait fait chuter d’un cran sur son nez particulièrement bruni par le soleil.
Une nouvelle boule de feu apparut, plus lointaine, suivie d’autres plus petites mais nombreuses et en grappes, partant en débandade sitôt avoir pénétré l’atmosphère terrestre. Elles traînaient dans leur sillage des queues de lumière, qui rappelaient à Iris et Jack les étoiles filantes qu’ils aimaient observer, assis sur le talus à l’arrière de la maison du grand-père du garçon. Chaque fois qu’un nouveau phénomène se produisait, les deux enfants applaudissaient et riaient. Ils s’amusaient comme jamais ils ne s’étaient amusés.
― Ouiiiiiii, encooooooore !!!!!!!
Le spectacle qui se déroulait au-dessus d’eux était meilleur que tous les films qu’ils avaient vus au cinéma, plus grand, plus vrai. La seule vedette en était l’univers, star impalpable.
― Quand je serai grand, s’écria Jack, je serai astronaute !
― Moi aussi je serai astronaute ! fit Iris.
Leurs paroles n’eurent pas d’écho. L’atmosphère semblait s’être densifiée. Tout à coup, plus aucun son ne leur parvenait des gens en contrebas. D’ailleurs, ils ne voyaient plus personne.
Assez subitement, comme elle s’était à nouveau manifestée après qu’ils eurent essuyé le coup de feu, la joie des deux enfants se tassa. Iris glissa son bras sous celui de Jack, et elle se blottit contre lui, toute tremblante.
― J’ai peur, Jack. Serre-moi fort.
― Moi aussi j’ai peur, Iris.
― Qu’est-ce qu’on va devenir ?
― Je ne sais pas. Je t’aime, Iris.
― Je t’aime, Jack.
― Pour l’éternité, Iris.
― Pour l’éternité, Jack.
Et tandis que la fin du monde approchait, les deux enfants s’étreignirent sur le toit de ce petit cinéma de quartier qui les avait vus naître et grandir.
Le ciel s’obscurcit graduellement, tandis qu’une masse, bien visible à présent, grandissait à vue d’œil. Bientôt, elle couvrit le ciel tout entier, dans un vrombissement qui leur rappela celui des décollages de fusées qu’ils regardaient à la télévision, en direct de cap Canaveral, mais mille fois plus puissant encore.
Le corps céleste de deux fois la taille de la Terre entra dans l’atmosphère de cette boule en suspension dans la galaxie, qu’on avait surnommée la « planète bleue ». L’impact fut aussi violent que si l’on avait fait exploser toutes les bombes de toutes les guerres et de tous les essais militaires en même temps.
Il y eut un fracas étourdissant, la terre se mit à trembler avec une violence indescriptible, et tous les bâtiments de la ville se désagrégèrent comme s’ils avaient été bâtis de sable et d’eau. Dans leur chute, Iris et Jack s’agrippèrent l’un à l’autre, hurlant à l’unisson, tandis qu’ils s’enfonçaient dans un nuage de poussière et de feu. Leur hurlement, ainsi que l’écho de milliards d’autres voix humaines et cris d’animaux, se fondit dans le plus grand bruit de tous les temps. Un éclair d’une blancheur aveuglante avala toute forme. Et dans cette blancheur, comme dans les plus épaisses ténèbres, on n’y vit plus rien.
Plus rien.
L’instant d’après, l’univers avait retrouvé son calme immémorial.

* * *

Des échos de murmures dans le silence absolu...
― Tu m’entends, Jack ?
― Je suis là, Iris.
― Où est-ce qu’on est ?
― On est arrivés. On est tout simplement arrivés. Enfin, je crois...
― Tu restes près de moi, hein, mon Jack ?
― Pour l’éternité, mon Iris.

Daph Nobody, août 2014


Publié le 18 août 2014

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L'auteur

Daph Nobody

Âge : 44 ans
Localisation : Bruxelles (11) , Belgique
Profession : acteur-scénariste
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