Indianapolis, la consécration !


Assis au volant de son bolide, Ralph faisait le point. L’enjeu ultime se profilait dans son esprit. Gagner, montrer à la face du monde qu’il était aussi bon que les autres. Enfin, peut être, la consécration. Il en rêvait depuis son plus jeune âge. Lui qui était sorti de nulles parts, d’un milieu assez pauvre, qu’elle folie d’avoir voulu par-dessus tout faire de la compétition automobile. Il pensa fugacement à tous ces grands coureurs morts sur un circuit quand tout à-coup il entendit "Ladies and Gentlemen, start your engines".

Les 33 bolides se placèrent alors derrière la pace car (voiture de sécurité). Onze lignes de trois voitures. Brian et lui étaient en troisième ligne.

Instantanément, ses réflexions disparurent. Il se concentra sur sa machine et fit le vide dans son esprit. La pace car s’élança suivi doucement par les 33 bolides. Tel est le départ d’une des courses les plus prestigieuses au monde : les 500 miles d’Indianapolis.

Il jeta un œil sur la voiture de Brian. Il se sentait étrangement calme mais déterminé. Pas de quartier. Il avait une revanche à prendre. Il n’avait pas le droit d’échouer. La pace car se rangea. Il appuya comme les autres sur l’accélérateur. La voiture frémit.
La joute était commencée.

Ralph pilotait une Lola T 9500. Machine redoutable. Mais Brian avec sa Dallara IR 8 était le plus dangereux. Il l’avait déjà prouvé. Ce dernier lui jeta un œil mauvais et l’obligea à serrer à droite. Le circuit ovale de Rockingam obligent les pilotes à évaluer l’effet de l’aspiration et l’inclinaison de la piste, le tout avec une vitesse moyenne de 350 km/h.

"Fils de pute" maugréa Ralph. En effet, Brian l’avait serré d’un peu trop près, l’obligeant à modifier légèrement sa trajectoire. Il frôla le mur, mais se rétablit in extremis sans trop gêner les autres concurrents. Du coup, il perdit cinq places.
Il colla à une Panoz G-Force, déboita et regagna quelques places. À cette vitesse, aucune erreur n’est admise. Il sentait des gouttes de sueur perler sur son front, mais cela ne le dérangeait pas. Il restait concentré sur la course. Il remonta et se mit derrière Brian. Ce dernier le sentit, et faisait tout pour qu’il ne passe pas, n’hésitant pas à adopter une conduite dangereuse. Seul le résultat compte.
Brian faisait tout pour rester en pôle position.

"Sale type" se dit Ralph.

Tout à-coup de la fumée sur la piste. Brian ne ralentit pas suivi de Ralph. De la folie pensa ce dernier. Du coup, il leva le pied. Bien lui en prit, car un des concurrents avait percuté le mur et sa voiture commençait à brûler. Le pilote sur le côté était indemne.

La pace car ressurgit et obligea tout le monde à se ranger derrière elle, le temps que le personnel de sécurité et d’entretien dégage la piste. Brian se retrouva à la même hauteur que Ralph et lui montra un majeur levé. Ralph lui répondit par un pouce baissé.

Après un tour interminable, la pace car se rangea et la Dallara IR 8 s’élança suivi par la Lola de Ralph. Il restait encore 50 tours à faire. Ils étaient les meilleurs pour l’instant, mais tout pouvait arriver. La moindre défaillance mécanique et les espoirs s’évanouissent.

3 heures de course. L’ovale d’Indianapolis est recouvert de briques. Impitoyable pour les machines et pour les pilotes. Tout vibre dans une voiture. Du volant à la carlingue. Une véritable épreuve de force pour les conducteurs.

Rien à faire pour passer Brian, il prenait tous les risques. Pourtant, Ralph lui collait au train, malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir.

10 tours avant l’arrivée. Coup de théâtre. Une des monoplaces s’écrase dans le mur au virage trois. La pace car ressurgit et calme le jeu. Trop de dégâts pour agir autrement. Ralph ronge son frein.
"Manquait plus que ça. J’espère que le pilote s’en sort bien". Il n’eut pas le temps de réfléchir plus avant que déjà, la course reprenait. Cette fois, il faut que je le grille.

Sa Lola tournait comme une horloge. Il faisait corps avec sa machine, comme un cavalier avec sa monture. Son monoplace était vivant. Tel un centaure, il partait à l’assaut de la victoire. Il fallait qu’il gagne.

À l’entame du dernier tour, il joua le tout pour le tout. Pas le choix. Il appuya rageusement sur l’accélérateur et vit l’aiguille du compteur qui annonçait 380 km/h. Risqué, très risqué. Il doubla Brian. Mais ce dernier redoubla d’efforts. Hors de question que ce blanc-bec le double pensa-t-il.

Les deux voitures rugissantes étaient côte à côte dans la dernière ligne droite. Les bras de Ralph n’en pouvaient plus, mais il se cramponnait à son volant. Les deux voitures franchirent la ligne d’arrivée en même temps. Seule la caméra allait pouvoir départager les deux concurrents. Du jamais-vu à l’Indy 500.

Du coup, les deux voitures entamèrent un tour de circuit au ralenti en attendant le résultant sous une standing ovation des 400 000 spectateurs.
- Brian ! Ralph ! scandait la foule.
Les reporters du monde entier commentaient la fantastique nouvelle. Du jamais-vu. Quel suspense ! Une ambiance électrique et surchauffée enflammait les tribunes.

Ralph n’en revenait pas. Une boule étrange lui nouait l’estomac. Brian ou lui ? Infernal. Mais qu’est-ce qu’ils attendent pour donner le résultat ?

Tout à-coup, la nouvelle tomba. Il n’y a pas un seul gagnant, mais deux. Stupeur dans les tribunes. Comme assommé par l’incroyable, chacun regardait son voisin. Et puis un des speakers hurla que c’était fantastique, inédit, que l’on n’avait jamais vu ça à Indianapolis et la foule s’enflamma derechef. Les deux pilotes furent portés aux nues.

Ralph regarda Brian, et tous les deux échangèrent un sourire sous les hourras de la foule. Instantanément, la boule nerveuse au sein de l’estomac de Ralph s’évanouit. Ils entamèrent un second tour, côte à côte, filmés par toutes les chaines de télévision du monde entier.

Puis les deux voitures, comme le veut la tradition rejoignirent Victory Lane, le cercle des vainqueurs. Les équipiers des deux écuries convergèrent également vers le site. Pour la première fois, deux pilotes pouvaient recevoir la même coupe.

Seul bémol, impossible de la remettre au vainqueur, puisque personne n’avait prévu qu’il y en ait deux. Qu’à cela ne tienne, la fabrication d’une autre Borg-Warner Trophy était déjà en route. La coupe des vainqueurs si prestigieuse et si convoitée par les pilotes. Ralph n’en revenait pas. Son visage allait être sculpté sur le pourtour de la coupe comme ceux des vainqueurs précédents.

Tout à sa griserie, il se retrouva face à face avec Brian, pendant qu’on leur offrait le traditionnel verre de lait. À Indianapolis, pas de champagne pour les vainqueurs, mais du lait.

Les équipes fraternisaient en se congratulant mutuellement. Ça discutait sec sur la robustesse des machines, les pneumatiques, les temps d’intervention et bien sur la qualité des deux pilotes. La bonne humeur était de mise.

- Ca va rester dans les annales dit Ralph.

- En effet répondit Brian.

Puis il ajouta :

- Tu es un bon pilote, on peut être fiers tous les deux. Sans rancunes ?

Il lui tendit la main.
Ralph la serra de bon cœur et lui sourit.

L’amitié était scellée entre les deux hommes.

Ralph avait gagné sa place parmi les grands. Enfin !


Publié le 13 août 2014

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L'auteur

Claude JANVIER

Âge : 65 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : ROCAMADOUR (46) , France
Profession : Commerçant
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