Transat


C’est le clapotis contre la coque du bateau qui sortit Yannick de son coma… Une douleur lancinante au-dessus de l’oreille le rappela brutalement à la réalité. Il porta sa main à la tête et la retira pleine de sang.
- Nom de Dieu, je me suis bien amoché !
Il jeta un regard autour de lui : le carré était dans un état apocalyptique. Tout était sens dessus dessous, la tempête qu’il venait de traverser avait littéralement ravagé l’intérieur de son trimaran. Plus rien ne semblait à sa place comme si le voilier s’était transformé en machine à laver bloquée sur essorage. Péniblement, il tenta de se lever pour mesurer l’importance des dégâts. La radio, ouverte en deux sur le sol, émettait de sinistres gargouillis prémices d’une mort imminente, quant au GPS, il était réduit à l’état de bouillie. Encore sous l’effet du terrible choc, Yannick, en vieux loup de mer, comprit vite qu’il devrait revenir aux bonnes vieilles méthodes pour faire le point. Son vieux sextant devait bien traîner quelque part au fond d’un tiroir, mais pour le moment, la priorité était à son état physique et à celui du bateau. Depuis trente ans qu’il naviguait, il n’avait jamais pris un tel coup de tabac… L’ouragan était arrivé sur lui sans qu’il ne s’y attende. En choisissant cette dangereuse route du nord, il avait évidemment pris un risque énorme par rapport à ses concurrents. Au dernier bulletin, la météo était annoncée comme très mauvaise mais rien ne laissait prévoir ce qu’il allait traverser et la perspective de fondre sur la ligne d’arrivée « au portant » sous spinnaker, avait définitivement fait basculer son choix malgré les conseils éclairés de son routeur très dubitatif qui ne partageait absolument pas sa décision.
Rétrospectivement, et tout en essayant de nettoyer sa plaie, Yannick se fustigea d’avoir pris un tel risque. Avec le réchauffement planétaire, la météorologie était devenue une science encore plus inexacte et ce genre de surprise arrivait de plus en plus souvent. Il n’avait à s’en prendre qu’à lui-même ! De rage, il donna un grand coup de pied dans le capharnaüm qui jonchait le sol… Il regretta vite ce stupide geste de colère, une douleur vive remonta dans tout son corps qui était courbaturé comme s’il avait été roué de coups. Mais au moins, cela lui rappela qu’il était vivant !
Il était hors de question de s’apitoyer sur son sort, ce n’était pas le genre de la maison et il allait bien falloir aller confronter la réalité du pont. Il se souvenait juste qu’il avait à peine eu le temps d’affaler une partie de la grand-voile pour prendre des ris mais qu’il lui avait été impossible de changer le génois pour une trinquette. Aucun espoir de retrouver son foc en bon état. Totalement obnubilé par la situation extrême, il ne pensa pas une seconde que le PC de la course pouvait être à sa recherche et qu’à terre tout le monde devait être fou d’inquiétude. D’ailleurs, il n’avait aucune idée du temps qu’il avait passé sans connaissance.
Très anxieux sur l’état de sa machine de course, Yannick s’activa sur la bulle de plastique qui fermait l’écoutille. Il ne voyait rien à l’extérieur, celle-ci était manifestement couverte par un morceau de grand-voile. Un sentiment de claustrophobie l’envahit un instant, vite surmonté par l’urgence de la situation. Le bateau tanguait très légèrement sous une longue houle, stigmate de la tempête qui s’était éloignée et finalement, en s’arc-boutant de toutes ses forces restantes, poussant avec ses cuisses, adossé au dôme, celui-ci céda brutalement laissant entrer une bouffée d’air froid qui surprit le navigateur.
Il fallait rapidement faire le point sur la situation et déclencher la balise Argos. Le spectacle qui l’attendait était encore pire que dans ses cauchemars les plus pessimistes et il découvrit un pont jonché de débris. Le mat était brisé aux deux tiers, les haubans rompus pour la plupart, la grand-voile était totalement déchirée sur toute la partie supérieure, le génois avait carrément disparu et Yannick redoutait de vérifier l’état des coques. Encore un peu groggy, il se laissa glisser sur le filet tribord pour constater, à son grand étonnement, que le flotteur était dans un état correct. Rassuré, il passa sur le filet bâbord pour faire le même constat. Mais en revenant vers la coque centrale, un sinistre craquement provenant du bras de poupe tribord sous l’effet d’un regain de houle l’inquiéta au plus haut point.
C’était toujours dans les moments difficiles, où sa vie était en jeu, que Yannick puisait au fond de lui les ressources nécessaires. Ici, il s’agissait de survie et rien d’autre. En quelques minutes, il fit le bilan de la situation : plus de radio ni de GPS, la balise Argos était introuvable, donc aucun moyen de communiquer ni de signaler sa présence, il restait un bout de mât et les voiles étaient totalement déchirées, le bras de poupe bâbord, vu les bruits de craquements qu’il produisait était manifestement brisé. La situation aurait pu paraître catastrophique pour un marin inexpérimenté, mais le trimaran flottait encore et à part un très méchant mal de tête, Yannick allait bien... Enfin, le mieux que l’on puisse aller dans ce type de circonstance. Pour l’instant, le bateau était bout-au-vent et la mer, à part une longue houle et un petit clapot, était très calme avec un agréable vent régulier de force 3 qui lui rappela avec nostalgie les alizés.
Restait à faire le point. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour retrouver le vieux sextant, vestige des longues virées en mer qu’il faisait avec son père et qu’il gardait toujours avec lui en mémoire de ce passé glorieux. Dans le fouillis du carré, il extirpa ses cartes et ressortit sur le pont. Quelques minutes plus tard, il avait marqué sur la carte le lieu exact où il se trouvait...
D’abord dubitatif, ne pouvant y croire, son étonnement fut à son comble... C’était impossible ! Absolument impossible !
Yannick vérifia le bon fonctionnement du sextant et refit le point sur la carte : il ne s’était manifestement pas trompé. Abasourdi, il vérifia une troisième fois ! L’improbable devenait réalité. A moins que... Il n’y avait qu’une seule explication... Il était resté inconscient beaucoup plus longtemps qu’il ne le pensait et la tempête l’avait fait dériver à la vitesse grand V, directement vers ... L’arrivée à Newport ! Il n’en était plus qu’à quelques miles !

Il réalisa alors le côté ubuesque de la situation ! Il se précipita à l’intérieur du trimaran et récupéra un foc en bon état. Il venait de comprendre que le vent devrait se maintenir bâbord amures jusqu’à l’arrivée et que s’il réussissait à monter une voile de fortune avec le bout de mât qui restait, le poids du trimaran ne porterait que sur le bras tribord, évitant ainsi la fracture totale de l’autre bras.
Excité par ce nouveau challenge, Yannick, malgré sa fatigue et ses douleurs, mit les bouchées doubles. Ce n’était pas la première fois qu’il était face à la situation d’un mât brisé, et en utilisant les câbles des haubans cassés, il réussit assez rapidement à consolider le tiers de mât restant pour éviter qu’il ne flambe. Elinguer le foc fut un jeu d’enfant et cela ne lui prit que quelques minutes. Par miracle, la barre et le safran ne s’étaient pas brisés. Yannick mit immédiatement le trimaran au cap sud-ouest en bordant sa voile de fortune. Le voilier se mit alors à avancer en émettant des craquements sinistres de très mauvais augure. Le flotteur gauche du bateau s’affaissa lamentablement au lieu de déjauger mais le bras ne se brisa pas, encore tenu par les fibres cassées mais non désolidarisées de la structure en fibre de carbone. Un nouveau petit miracle qui permit au bateau de naviguer tant bien que mal, la pression étant sur le flotteur tribord ! Si le vent se maintenait comme ça, ça devrait tenir jusqu’au bout, pensa Yannick dans un élan d’optimisme ! Juste quelques miles à tenir...
Les doigts croisés pour éloigner le mauvais sort, notre skipper ne lâcha pas sa barre une seconde en jouant avec la longue houle pour éviter que la structure bâbord ne se démantèle et stoppe définitivement le trimaran sur place.
Dans un état second, concentré sur la navigation, les heures passèrent lentement. Encore sonné et sous l’effet de la fatigue, hypnotisé par les myriades de reflets qui scintillaient sur la mer, Yannick commença à dodeliner de la tête. Il avait beau essayer de lutter contre la fatigue, les événements eurent finalement raison de sa résistance.

- Ho hé ! Sir... SIR !
Yannick se réveilla brutalement, leva la tête en direction des cris. Un gros Zodiac était presque bord à bord avec son trimaran. Trois hommes, manifestement des commissaires de courses, le regardaient d’un air atterré.
- Hello ! fit-il d’un air désabusé, comme si tout était normal. How many boats arrived before me ?
- But your are the first ! It’s amazing ! hurla un des trois hommes.

Yannick se mit alors debout. Dans un dernier effort, il redressa son corps douloureux et sous sa barbe naissante, du sang coagulé plein les cheveux, il esquissa un énigmatique sourire.


Publié le 13 août 2014

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L'auteur

YVES CORNUDET

Âge : 65 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : VIDAUBAN (83) , France
Profession : kiné-ostéopathe, écrivain
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